PREMIÈRE PARTIE-2

2038 Parole
Fort heureusement ayant déjà les joues empourprées par la chaleur, je ne pouvais rougir davantage. Car je restai toute interloquée, en voyant devant moi le bel inconnu. Il se découvrit en demandant : – Est-ce bien ici que demeure Mlle Herseng ? – C’est ici, Monsieur. – Vous avez mis une annonce dans le Times, mademoiselle ? je viens à ce sujet. – Ah ! très bien, monsieur !... Veuillez entrer. Je l’introduisis dans la salle à manger. Jamais encore je ne m’étais trouvée aussi embarrassée. Dominant ma gêne, j’offris une chaise au visiteur et m’assis en face de lui. Il prit aussitôt la parole, d’une voix harmonieusement timbrée où se discernait un léger accent allemand. – Accepteriez-vous, mademoiselle, de passer deux ou trois heures chaque après-midi près de ma sœur, pour perfectionner son français, et surtout pour la distraire, car elle est souffrante, et souvent triste ? Vous auriez à lui faire la lecture, à l’accompagner même, dans sa promenade, quand elle le désirerait. En un mot, vous rempliriez près d’elle l’office de demoiselle de compagnie, pendant quelques heures, avec mission de changer un peu ses idées, de l’égayer, – car vous devez être gaie, n’est-ce pas ? Comment l’a-t-il deviné ? Je ne cherchai pas à me l’expliquer, la surprise et l’émotion mettant mes idées un peu en désarroi. Et je répondis : – Oui, je suis gaie, monsieur. Et je crois vraiment pouvoir accepter la tâche que vous m’offrez. Il sourit. Et ce sourire répandit tout à coup un charme incomparable sur le beau visage fier, dans les yeux si profondément expressifs. – J’en suis très heureux. Je désirais depuis longtemps voir près de ma sœur une compagne jeune et gracieuse, qui put lui devenir sympathique. Je crois que vous réalisez l’idéal, mademoiselle. C’était un compliment. Le ton de l’étranger, la discrète admiration de son regard ne laissaient pas de doute à ce sujet. Mou embarras s’en accrut. J’objectai : – Je ne puis accepter sans prendre l’avis de ma tante. Permettez-moi d’aller la chercher. Et je montai vivement jusqu’au salon où travaillait Mme Holden. Je l’informai de l’événement. Elle demanda : – Est-ce un Anglais ? – Je ne pense pas. Il a plutôt un accent allemand, très peu prononcé. Les sourcils de ma tante se rapprochèrent. – Ah !... Je n’aime pas les Allemands, – Moi non plus. Mais, enfin, ce n’est pas une raison pour refuser cette situation. – Évidemment. Mais encore faut-il savoir quelle sorte de gens... Ce monsieur vous a-t-il dit son nom, et où il habitait ? – Non, pas encore. Voulez-vous venir, ma tante ? Vous verrez par vous-même. Elle descendit avec moi. L’étranger se leva à notre entrée, salua Mme Holden et exprima son regret d’être la cause d’un dérangement pour elle – le tout avec une courtoisie légèrement condescendante, un peu hautaine même. Puis il demanda : – Eh bien ! madame, autorisez-vous mademoiselle votre nièce à accepter la proposition que je lui fais ? Ma tante le regardait avec une attention qui lui déplut sans doute, car je vis se froncer légèrement les sourcils foncés qui, de même que les cils, formaient un contraste séduisant avec les cheveux blonds. Mme Holden répondit d’un ton un peu hésitant : – Je ne sais encore, monsieur... Il faudrait que nous fussions renseignées... – Sur les gens à qui vous avez affaire ? C’est très naturel. Je suis le prince héritier de Dronstein, de passage à Versailles où ma tante et ma sœur, les princesses Charlotte et Hilda, sont installées à l’hôtel des Réservoirs. La révélation de cette haute personnalité m’abasourdit un moment – non pas, cependant, au point que je ne fusse frappée du tressaillement qui courut sur le visage de ma tante, et du singulier blêmissement de son teint. Il me parut même qu’elle avait eu comme un mouvement de recul. Et elle balbutia : – Le prince de Dronstein... Oui, en effet, je sais... Il dit en souriant : – Vous voyez donc que vous n’avez pas affaire à des aventuriers. La question des émoluments n’a pas encore été traitée entre nous ; mais je tiens à vous dire que votre chiffre sera le mien. Il s’adressait à moi. Je répondis timidement : – J’aimerais mieux que vous... que Votre Altesse le fixât. – Soit. Vingt francs par jour vous conviendraient-ils ? – Oh ! certainement ! Vingt francs ! C’était inespéré ! Ma surprise joyeuse dut paraître sur mon visage, car un sourire glissa au coin des lèvres du prince, en soulevant sa moustache blonde. – Eh bien ! c’est donc convenu ?... – Pardon, Altesse, rien n’est convenu encore... C’était ma tante qui intervenait, d’une voix un peu saccadée que je ne lui connaissais pas. – Il faut que nous réfléchissions... Que Votre Altesse m’excuse... mais je ne suis pas encore décidée à laisser ma nièce courir ainsi le cachet... Ça, c’était trop fort ! Elle même m’y avait encouragée. Je ne pus réprimer un mouvement de stupéfaction. Le prince la regarda avec surprise, en disant : – Cependant, madame,vous avez fait mettre l’annonce ?... – Oui... certainement. Mais je le regrette... Quelque chose changea sur la physionomie du prince. Une impatience irritée traversa son regard, tandis qu’il ripostait d’un ton hautain : – Vous auriez dû réfléchir auparavant pour épargner des démarches inutiles... Enfin, veuillez me dire si, oui ou non, je puis compter sur mademoiselle ! – Je... je crois que non, Altesse. Un mouvement de protestation m’échappa. Le prince s’en aperçut ; car il me dit aussitôt : – Ce n’est pas votre avis, mademoiselle ? Ah ! certes non ! Quelle idée nouvelle avait donc surgi dans le cerveau de ma tante ? Mais je ne pouvais entrer en discussion avec elle devant un étranger. Je répondis en essayant de parler avec calme : – Non, Altesse ! J’étais décidée à accepter. Mais puisque ma tante en juge autrement... Il dit d’un ton bref, – le ton d’un homme excessivement mécontent, mais qui se contient : – Vous réfléchirez. J’attendrai votre réponse qu’à demain matin. Il avait l’air très intimidant en ce moment, – un air de prince irrité qui lui allait fort bien. Je vis ma tante baisser les yeux, en prenant une mine humble que je ne lui connaissais pas... – Que Votre Altesse me pardonne... Il ne parut pas l’entendre. Se tournant vers moi, il dit d’un ton plus doux : – J’espère, mademoiselle, que j’aurai demain le plaisir d’annoncer à ma sœur que vous acceptez. Il s’inclina légèrement. Je vis alors ma tante esquisser un mouvement comme si elle allait plonger en une révérence. Mais elle se contenta de saluer profondément. Le prince sorti, je la regardai en disant d’une voix qui tremblait de stupéfaction et de colère : – Voulez-vous m’expliquer, ma tante, quelles sont les raisons de ce refus ? Ses yeux se détournaient des miens. Oh ! ce regard de côté, ce regard sans droiture que je n’aime pas, comme elle l’avait en ce moment ! – Cette proposition était inacceptable. – Inacceptable ! Vingt francs par jour pour trois heures ? En vérité, que vous faut-il ? ~ Je ne parle pas au point de vue pécuniaire. Mais... mais c’est une situation qui ne peut vous convenir. Le prince de Dronstein, que vous verriez naturellement souvent près de sa sœur, est... très peu sérieux. – Comment le savez-vous, ma tante ? La question parut un moment l’embarrasser fort. Elle répondit en balbutiant un peu : – Mais... mais c’est connu. – Connu, comment ? Vous ne voyez personne et vous ne lisez rien que je sache qui puisse vous renseigner au sujet de ces hauts personnages. – Tous ces jeunes princes passant une partie de leur existence à Paris ne songent qu’à s’amuser. Et, tenez ! comment expliquez-vous que ce soit lui qui s’occupe, en personne, d’engager une demoiselle de compagnie pour sa sœur, alors qu’il y a la tante et les dames de la suite des princesses, toutes désignées pour des démarches de ce genre ? Comment s’est-il dérangé lui-même pour venir ici, alors qu’on sait combien tiennent à l’étiquette tous ces princes de... Elle s’interrompit, toussa comme si elle s’étranglait. Puis elle reprit : – Il a dû vous remarquer dehors et vous a fait suivre pour connaître votre adresse. Puis l’annonce du Times lui est tombée sous les yeux. Il a saisi l’occasion... Je la considérais avec ébahissement. – En vérité, ma tante, c’est vous qui imaginez des choses... – Des choses très vraisemblables. Après le quasi refus que je lui ai fait, un homme comme lui, habitué à voir tout céder devant le moindre de ses désirs, aurait dû nous dire carrément : « C’est bon ! restez chez vous. » Au lieu de cela il attend notre réponse jusqu’à demain, – preuve qu’il tient extrêmement à vous voir accepter sa proposition. La présence d’esprit me revenait. Je ripostai avec un peu d’ironie : – Voilà des suppositions absolument gratuites, ma tante. Pourquoi ne pas penser plutôt que le prince, avant de m’introduire près de sa sœur, tenait à me connaître un peu ? Mais, en tout cas, il faut vous dire que, de toutes façons, devant gagner ma vie, je suis exposée à bien des dangers. La grâce de Dieu me soutiendra, si je ne suis pas présomptueuse et sais implorer son secours. Et il me semble que, raisonnablement, je puis toujours accepter cette situation, quitte à me retirer si quelque chose me déplaît de la part du prince de Dronstein ou de son entourage. Tout en parlant, je remarquais la singulière physionomie de ma tante. Sa bouche avait une sorte de frémissement et son regard, comme gêné, se détournait. Elle dit brusquement : – Non, je ne veux pas que vous vous exposiez ainsi. Je vais répondre au prince que vous n’irez pas. Pour comprendre ma surprise devant une décision ainsi motivée, il faut savoir que ma tante ne s’est jamais inquiétée de moi moralement, alors que, fillette et jeune fille, j’allais seule par la ville, libre d’agir à mon idée. Seules, ma très vive piété et mon instinctive horreur du mal m’ont préservée. Il me semblait donc stupéfiant et parfaitement incompréhensible de voir Mme Holden manifester des craintes qui m’eussent paru fort légitimes venant d’une personne plus soucieuse de ma conduite, en temps ordinaire. Et puis, je trouvais bien vagues ses hypothèses au sujet du prince de Dronstein. Pourquoi imaginer ces complications romanesques ? Je ne crois pas du tout qu’un homme bien élevé use de moyens détournés comme ceux dont parle ma tante. Qu’il me trouve jolie, c’est possible, – et même j’en puis sûre. Mais je me tiendrai de telle sorte qu’il n’ait jamais l’idée de me le dire. Une honnête femme doit savoir se faire respecter, fût-ce par un prince. Et, comme je l’ai dit à ma tante, les mêmes dangers m’attendent partout ailleurs, quelque situation que je prenne. Son refus me paraissait donc extraordinaire. Cédant à un soupçon vague que m’inspiraient sa mine bizarre et ce changement de visage quand le prince avait dit son nom, je m’écriai : – Vous avez d’autres raisons que celles-là !... Des raisons que vous ne voulez pas me dire ! Elle tressaillit encore, comme tout à l’heure, et parut troublée. D’une voix qui ne me sembla pas très sûre, elle dit vivement : – Quelles raisons voulez-vous que j’aie ? Je ne connais pas autrement le prince de Dronstein... Je suppose seulement qu’il est comme la plupart des jeunes gens. – Vous supposez !... On peut aller loin, avec cela, et manquer toutes les situations qui se présentent. Je ne vous comprends pas du tout, ma tante. Vous n’aviez pas coutume d’être si craintive pour moi. – Eh bien ! j’ai eu tort... En y réfléchissant, vous êtes encore trop jeune pour ce métier d’institutrice ou de demoiselle de compagnie. Attendez, nous verrons plus tard. Elle essayait de parler avec autorité. Mais son regard se détournait toujours du mien, et je voyais ses lèvres trembler d’impatience – ou de gêne. Le fond de ma nature n’est pas pacifique. Ces paroles, cette attitude m’exaspérèrent. Je dis avec une ironie frémissante : – Ainsi, il vous a fallu arriver à aujourd’hui pour décider cela, subitement, alors que depuis mon enfance vous m’avez toujours dit : « Vous devrez gagner votre vie de bonne heure, car vous n’avez rien, et moi je ne suis pas riche ! » Quel effet a donc produit sur vous le prince de Dronstein, pour vous faire ainsi changer d’idée ? Je vis alors son visage blêmir de nouveau, et – oui, cela, j’en suis certaine – une sorte d’affolement passa dans son regard. Elle abaissa un moment ses paupières. Puis elle dit avec effort : – Eh bien ! allez-y donc... allez-y, chez votre prince. Il est assez séduisant en effet pour que vous soyez glorieuse qu’il vous fasse la cour. Mais je vous ai prévenue, et je dégage maintenant toute ma responsabilité. Ce qui arrivera sera de votre faute, souvenez-vous-en, Odile. Elle appuya beaucoup sur ces derniers mots. Puis elle sortit de la pièce. Alors, je suis montée aussi, je me suis assise près de ma fenêtre, pour mieux réfléchir. Mais je ne pouvais pas d’abord. Trop d’irritation bouillonnait en moi. Elle s’apaisa par degrés. Et je pensai alors que j’avais eu tort de parler ainsi à ma tante. Elle a peut-être raison, après tout. Son âge, son expérience de la vie la rendent plus apte à prévoir bien des choses. Ce prince de Dronstein, si séduisant, peut en effet mener une vie peu exemplaire. Moi-même, je l’ai intérieurement traité d’impertinent, l’autre jour, quand il m’a regardée au passage avec un peu trop d’attention. Il est vrai que beaucoup d’autres font de même, et d’une façon plus hardie, plus insolente. Je me contente de détourner froidement les yeux. C’est une chose que je ne puis éviter – et après tout, en y réfléchissant, le regard du prince de Dronstein était discret, très discret. Je ne sais pourquoi il m’a fait rougir ainsi.
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