III
Les premiers chalands.
Miss Hepzibah Pyncheon, assise dans le grand fauteuil de chêne et la figure cachée dans les mains, s’abandonnait à cette espèce de découragement — que la plupart de nous connaissent si bien, — où le cœur semble s’effondrer, où les ailes de l’espérance elle-même semblent tout à coup faites de plomb, au début d’une entreprise en même temps très-chanceuse et très-importante. Le tintement d’une clochette, — vif, aigu, irrégulier, — la fit se redresser soudainement. La noble damoiselle se leva, pâle comme un fantôme, au premier chant du coq ; n’était-elle pas en effet un esprit soumis ? et n’était-ce point là le talisman auquel son obéissance était due ? Pour parler avec moins d’emphase, cette clochette fixée à la porte du magasin, l’était de manière à ce qu’un ressort d’acier la fît vibrer pour avertir à l’intérieur, toutes les fois qu’un client venait à franchir le seuil. Son odieuse et narquoise sonorité trouva un vibrant écho dans chacun des nerfs d’Hepzibah. — La crise allait se produire. Sa première pratique arrivait !
Sans se donner le temps d’y penser à deux fois, elle se précipita dans le magasin toute pâle, ne sachant ce qu’elle faisait, son geste et sa physionomie exprimant un vrai désespoir, les sourcils plus rapprochés qu’à l’ordinaire, bref ayant plutôt l’air de courir au-devant d’un voleur que d’aller se placer derrière un comptoir pour y débiter gaiement quelques menus articles en échange de quelque menue monnaie. Il y avait là de quoi faire enfuir n’importe quel acheteur vulgaire. Et pourtant, au fond de ce pauvre vieux cœur, nul sentiment hostile ou farouche, pas une seule pensée d’amertume ou contre le monde en général, ou contre, aucun des individus qui le composent. À tous elle souhaitait bonne chance ; mais elle souhaitait en même temps, d’en avoir fini avec tous et de reposer en paix dans la fosse.
Cependant le nouveau venu restait debout en dedans de la porte. Tout fraîchement issu de la lumière matinale, il semblait en apporter l’influence joyeuse au sein de cette sombre boutique. C’était un jeune homme de taille élancée, âgé tout au plus de vingt et un à vingt-deux ans, et dont la physionomie, plus pensive, plus réfléchie qu’elle ne l’est ordinairement de si bonne heure, s’alliait à une vigueur, à une élasticité nerveuse tout à fait remarquables ; on l’eût dit monté sur des ressorts d’acier. Une barbe foncée, qui n’avait rien de trop soyeux, garnissait son menton sans le dissimuler complètement ; il portait aussi des moustaches courtes et son visage brun, aux traits prononcés, devait un certain relief à ces ornements naturels. Quant à son costume, il était des plus simples : un paletot d’été de drap ordinaire, des pantalons à damier et un chapeau de paille médiocrement fin. L’équipement tout entier avait peut-être été fourni par un de ces grands bazars de vêtements tout faits que nos dernières années ont vus poindre en si grand nombre. Si le gentleman se révélait par quelque indice (en supposant que notre jeune homme aspirât au titre de gentleman), c’était par la blancheur remarquable et l’exact ajustement de son linge de corps.
Les sourcils froncés de la vieille Hepzibah ne semblèrent pas l’effrayer trop ; il savait sans doute à quoi s’en tenir, la connaissant déjà, sur leur rigueur inoffensive. « La chose est donc faite, chère miss Pyncheon ? dit le photographe, — car c’était bien là l’unique locataire de l’Hôtel aux Sept Pignons, — je suis enchanté de voir que vous réalisez vaillamment vos sages projets. Ma visite n’a d’autre but que de vous souhaiter les meilleures chances et de savoir si je puis vous aider en quelque chose dans vos préparatifs. »
Les gens affligés, ou simplement aux prises avec un embarras sérieux, peuvent endurer force mauvais procédés et ne s’en trouver ensuite que raffermis, tandis que le moindre témoignage de véritable sympathie trouve immédiatement le défaut de leur cuirasse. Ainsi en fut-il de la pauvre Hepzibah qui, devant le sourire du jeune homme — sourire d’autant plus brillant qu’il éclairait une physionomie sérieuse, — et en écoutant son affectueux langage, essaya d’abord un petit rire convulsif, mais se prit ensuite à sangloter.
« Ah ! monsieur Holgrave, s’écria-t-elle aussitôt qu’elle put parler, jamais je n’aurai la force d’aller jusqu’au bout… Jamais ! jamais ! jamais !… Je voudrais être morte et reposer déjà dans le tombeau de famille à côté de tous mes aïeux… à côté de mon père, de ma mère et de ma sœur. Et j’y voudrais être avec mon frère, qui certainement aimerait mieux me rencontrer là que dans cet endroit-ci… Le monde est trop froid, trop dur, — et je suis trop vieille, trop faible, trop dépourvue d’espérance !
— Allons, allons, miss Hepzibah, dit tranquillement le jeune homme, une fois la campagne commencée, ces pénibles sentiments ne vous gêneront plus… Vous n’y pouvez échapper maintenant, debout comme vous l’êtes sur l’extrême frontière de votre long isolement, et peuplant le monde, par la pensée, de mille formes hideuses qui vont bientôt vous paraître chimériques et vaines comme les Ogresses et les Fées des contes écrits pour les enfants. Le phénomène le plus singulier de la vie, à mon sens, est que toute chose y perd sa réalité au moment même où on veut la saisir. Il en sera de même pour ce qui vous semble aujourd’hui si effrayant.
— Songez donc que je suis une femme, reprit Hepzibah d’un ton plaintif… Une lady, allais-je dire, mais cette qualification n’appartient plus qu’à mon passé.
— Soit… et qu’importe ? répliqua l’artiste dont l’attitude, toujours affectueuse, laissait cependant percer une pointe de sarcasme. Saluez le départ de ce vain titre ; en le perdant vous n’en êtes que mieux vous même… Je vous parle franchement, chère miss Pyncheon ; ne sommes-nous pas de vrais amis ?… Je regarde cette journée comme une des plus heureuses, que vous ayez vécu… Elle achève une époque, elle en commence une autre. Jusqu’à présent assise au milieu du cercle que votre naissance aristocratique avait tracé autour de vous, le sang de vos veines se glaçait peu à peu pendant que le reste du monde poursuivait sa lutte ardente avec les nécessités diverses qui servent de mobile à l’activité humaine… Dorénavant vous allez poursuivre un but précis par un effort naturel et sain ; vous allez prêter votre force, — grande ou petite — à ce combat pour lequel se concentrent toutes les énergies de l’espèce humaine… Ceci seul est une victoire, — et la plus vraie que l’on puisse remporter ici-bas.
— Il est assez naturel, monsieur Holgrave, que vous ayez des idées pareilles, répliqua Hepzibah redressant sa longue taille avec une dignité tant soit peu froissée… Vous êtes un homme, — un jeune homme, — élevé, à ce que je puis croire, comme tout le monde l’est aujourd’hui, en vue d’une fortune à gagner… Mais ma naissance avait fait de moi une lady et j’avais toujours vécu comme telle… Oui certes, si gênée que fût ma position j’ai toujours été une lady !
— À la bonne heure, mais je ne suis pas moi, un gentleman de naissance… et je n’ai jamais vécu en gentleman, dit Holgrave se laissant aller à sourire. Ne soyez donc pas étonnée, ma chère dame, si je manque de sympathie pour des susceptibilités de ce genre… Ou je me trompe, cependant, ou je puis parvenir à m’en faire quelqu’idée… Ces titres de gentleman ou de lady ont eu leur sens, dans l’histoire du Passé ; ils conféraient des privilèges, plus ou moins dignes d’être ambitionnés, à ceux qui avaient le droit de les porter. Dans l’état présent de la Société, mais surtout dans l’avenir qui se prépare pour elle, ce ne sont pas des privilèges, ce sont plutôt des restrictions qu’impliqueront ces titres surannés.
— Voilà des notions nouvelles pour moi, reprit l’antique damoiselle en secouant la tête… Je ne les comprendrai jamais et ne désire pas les comprendre.
— En ce cas, n’en parlons plus, continua l’artiste dont le sourire devint plus amical qu’il ne l’était naguère… Vous apprendrez par vous-même si le rôle d’une « vraie femme » n’est pas préférable à celui d’une lady… Mais pensez-vous donc, miss Hepzibah, qu’aucune des grandes dames de votre race, depuis que cette maison existe, ait déployé plus d’héroïsme que vous n’en montrez aujourd’hui ?… Jamais, soyez-en sûre ; et si les Pyncheon avaient toujours agi aussi noblement, je doute fort que l’anathème du vieux sorcier Maule, — cet anathème dont vous m’avez entretenu si souvent, — eût jamais obtenu comme il l’a fait, la complicité de la Providence.
— Vaines paroles ! dit Hepzibah, dont cette allusion à la malédiction de sa race, caressait secrètement les vaniteuses faiblesses. Si le fantôme du vieux Maule, ou si quelqu’un des descendants qu’il a laissés pouvait me voir aujourd’hui derrière ce comptoir, il trouverait exaucés les pires vœux qu’il ait pu former contre nous… Je ne vous en sais pas moins gré de vos bontés ; monsieur Holgrave, et je ferai de mon mieux pour me plier à mon rôle de marchande.
— C’est cela même, dit Holgrave, et accordez-moi l’honneur d’étrenner votre magasin… Je vais faire un tour au bord de la mer, avant de rentrer dans cette salle où j’abuse des rayons du soleil pour leur faire faire tant de méchants portraits… Quelques-uns de ces biscuits, trempés dans l’eau salée me fourniront le déjeuner dont j’ai besoin… Combien vendez-vous la demi-douzaine ?
— Laissez-moi rester lady quelques instants encore, » répondit Hepzibah avec une révérence à la vieille mode, que rendait presque gracieuse un mélancolique sourire. Et refusant d’en recevoir le prix, elle lui remit les biscuits demandés… « Une Pyncheon, ajouta-t-elle, ne consentira jamais, sous le toit de ses pères, à se voir payer par le seul ami qui lui reste la valeur d’une misérable bouchée de pain ! »
Holgrave la quitta un peu moins abattue qu’il ne l’avait trouvée ; mais, en peu d’instants, les scrupules et les appréhensions étaient revenus presque aussi importuns qu’auparavant. Chaque fois qu’on passait dans la rue, où même de si bon matin la circulation commençait à devenir fréquente, Hepzibah sentait battre son cœur. À deux ou trois reprises les pas se ralentirent : il y avait là quelque étranger ou quelque voisin, dont les regards s’arrêtaient sur l’étalage. Double torture, alors, pour la pauvre marchande : la honte, en premier lieu, que des yeux indifférents ou railleurs eussent le droit de contempler à loisir cette sorte d’exposition ; et l’observation (vraiment ridicule) que l’étalage n’était pas à beaucoup près aussi bien compris, aussi avantageux qu’il aurait pu l’être. On eût dit que le succès ou la facilité de son commerce dépendaient absolument de la manière dont tel ou tel article était situé, du remplacement de telle pomme tachée par une autre pomme plus irréprochable et plus appétissante. Elle faisait alors le changement requis, et aussitôt y trouvait à dire, ne s’apercevant pas que tout le mal résultait, et de l’agitation du moment, et de ces minutieuses exigences, attribut ordinaire du célibat chez les vieilles filles.
Peu après, deux ouvriers, qu’on reconnaissait pour tels à leurs voix rudes, se rencontrèrent devant le magasin. Quand ils eurent échangé quelques mots d’affaires, l’un d’eux remarqua l’étalage et le fit remarquer à son camarade.
« Voyez donc ! s’écriait-il… Et que pensez-vous de ceci ?… Le commerce prospère, à ce qu’il paraît, dans Pyncheon-street.
— En effet, voilà de quoi regarder, s’écria l’autre… Dans le vieil hôtel Pyncheon, à l’ombre du grand orme Pyncheon !… qui diable s’en serait avisé ? La vieille demoiselle monte donc une boutique à deux sous ?
— Oui… mais la fera-t-elle marcher, Dixey ? reprit son camarade… L’emplacement ne me paraît pas bien choisi… Et justement, là au coin, une boutique rivale…
— La faire marcher ? s’écria Dixey, du ton le plus méprisant et comme si l’idée seule était une hypothèse des plus absurdes. Allons donc ! Et son visage ?…