— Sachant que son officine ouvre à 8 heures 30, heureusement, dis donc ! Alors qu’est-ce que vous allez faire de beau aujourd’hui ?
C’est Aurélia qui répond à la place de son frère :
— Tout va dépendre de la météo. On a envie de se faire une petite virée avec le bateau jusqu’à Port-Blanc ou Plougrescant. Puis là, on avisera. Soit on reste un ou deux jours à explorer le coin, soit on pousse sur Bréhat, voire Jersey.
— Vous faites ce que vous voulez, vous êtes grands et vous savez naviguer. Mais n’oubliez pas de nous dire où vous êtes et ce que vous faites, et n’oubliez pas non plus que votre père est en vacances à la fin de la semaine… Ce serait sympa que vous passiez un peu de temps avec lui, surtout que, lui aussi, a envie de faire du bateau…
— T’en fais pas, petite Laure, répond Adrien en la prenant tendrement par l’épaule. Au plus tard, on sera de retour vendredi soir ou samedi matin. Et rien ne vous empêche de venir nous rejoindre un soir… On se fera une bouffe !
— Pourquoi pas ? C’est une bonne idée et, en plus, je ne connais pas vraiment les coins où vous allez.
Adrien reprend avec une pointe d’ironie, car il commence à bien connaître Laure depuis leur sauvage farandole à Paimpol :
— Je sais que Papa a laissé tomber pour le message, mais Tanguy et toi, mon petit doigt me dit que ce n’est pas forcément le cas, non ?
Laure et Tanguy s’échangent un regard complice, qui vaut toutes les réponses du monde.
Adrien sourit à son tour devant ce discret mais explicite aveu.
— Nous, en tout cas, on abandonne. On s’est bien fait avoir quand même ! Dire que nous pensions avoir fait une découverte sensationnelle…
Tanguy, jusque-là bien silencieux, se charge de lui répondre :
— À vrai dire, on se pose toujours beaucoup de questions avec Laure… Donc je ne pense pas qu’on va abandonner tout de suite… On va essayer d’approfondir quelques petites choses et après, on prendra notre décision. Rien ne dit encore que votre découverte n’est pas sensationnelle…
— Eh bien, amusez-vous bien, nous, on file voir la météo, et si c’est bon, on fait les courses et on met les voiles ! lance Adrien, requinqué par son breakfast pantagruélique.
*
De nouveau seuls, Laure et Tanguy se sont repenchés sur le message. Ils restent silencieux un bon moment, avant de s’exclamer pratiquement ensemble :
— Voilà ce qu’il faut faire en premier !
S’ensuit un grand éclat de rire avant que Laure ne lance :
— Toi d’abord !
— Non ! Toi ! C’est toi la chef !
— Tu parles ! Mais comme on ne va pas se faire des politesses pendant deux jours, je veux bien commencer : il y a quatre choses essentielles dans ce message, mais deux sont plus importantes que les autres. La première chose qui me frappe, c’est que celui ou celle qui a écrit ces lignes était aux abois et vraisemblablement menacé de mort. Deuxième chose : si ce qui est dit est vrai, quelqu’un a été tué et le rédacteur du message savait qui était derrière ce meurtre. Et c’est sans doute pour cela qu’il était poursuivi. Troisième point, sans doute moins important dans un premier temps, le nom Hermine et la série de noms d’auteurs. Et enfin, cette série de chiffres et de lettres qui, pour moi, représente du chinois, mais qui correspond sûrement à quelque chose, un moyen d’identification, un code, une combinaison…
Sourire aux lèvres, Tanguy enchaîne :
— Écoute, Laure, c’est génial, tu as exactement la même analyse que moi. Et mes conclusions sont sans doute les mêmes que les tiennes : il y a eu sûrement deux morts dans cette histoire. Un avant le 10 avril 1981, à supposer que ce soit vraiment la bonne date, et un juste après le 10 avril, car d’après le message, celui qui l’a écrit a dû être tué très peu de temps après.
— Il a quand même eu le temps de refermer le bouchon et de jeter la “bouteille” dans l’eau, que ce soit un fleuve, une rivière ou la mer. S’il a été tué, ce ne peut être qu’après avoir jeté le message, sinon son ou ses assassins l’auraient récupéré…
— Exact, 1-0 pour toi. Donc on est en tout cas d’accord sur un point : peu avant le 10 avril 81 et très peu de temps après, deux personnes ont disparu. Ça doit pouvoir se retrouver…
— T’as pas lu l’article d’Ouest-France, la semaine dernière ? On estime entre quarante mille et cinquante mille le nombre de personnes disparaissant en France chaque année, et un quart de ces disparitions sont jugées inquiétantes. Comment espères-tu retrouver tes deux disparus, alors qu’en plus, tu ignores tout d’eux ? Si tu ajoutes le nombre de meurtres chaque année, six cent soixante-cinq, si je me rappelle bien, en 2012, et le nombre moyen annuel de suicides en France, dix mille cinq cents, tu vois l’ampleur de la tâche… Et ces deux morts sont-ils dans la catégorie “disparitions”, “suicides”, ou “meurtres” ? Non, crois-moi, vaut mieux chercher une aiguille dans une botte de foin, on n’a aucune chance. Les enfants et Hugues ont raison, on laisse tomber !
Tanguy, touché par les remarques pleines de bon sens de Laure, semble être tombé dans un abîme de réflexion. Profond d’au moins une minute.
— Je suis d’accord avec toi, c’est impossible sur le papier, mais creusons un peu. Nous ne savons absolument pas ce que nous cherchons, d’accord, mais si des gens ont voulu supprimer notre messager, c’est qu’il en savait trop. Et on ne se débarrasse pas, en principe, de quelqu’un parce qu’il est à même de faire des révélations sur le meurtre de l’épicier du coin, non ? Si notre lanceur de bouteille à la mer savait quelque chose, c’était vraisemblablement sur quelqu’un d’important : politique, sportif, célébrité, écrivain, que sais-je… Et si on prend cette hypothèse comme point de départ, cela réduit quand même le champ des investigations… On n’a plus qu’à chercher les personnalités disparues, disons dans les premiers mois de 1981. Quant à notre messager, il n’a pas dû aller beaucoup plus loin que le 10 avril 81. À nous de retrouver toutes les disparitions bizarres, ou suicides ou meurtres, dans les semaines et mois qui ont suivi. Et en plus, là, on a peut-être des initiales : MT. Ça vaut le coup d’essayer, non ?
Une lueur d’excitation mêlée d’ironie perle les yeux de Laure quand elle répond :
— Eh bien, bon courage, mon Tanguy, moi, je vais à la plage… Bon courage et bonne chance ! Je vais appeler Isabelle pour lui dire que tu ne pourras pas la voir pendant au moins un mois…
Et elle tourne le dos, offrant à Tanguy, en guise de consolation, le spectacle de ses jambes bronzées, joliment mises en valeur par son short blanc ultracourt. Avec en prime, une démarche légèrement ondulante qui lui vaudrait une médaille aux Jeux Olympiques, catégorie Incitation à la débauche. Une discipline qui aurait beaucoup de succès si elle faisait partie du programme officiel des compétitions.