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2897 Words
MILLIE/FREYA Je reviens lentement à moi, comme si ma tête était prise entre deux écluses qu’on referme l’une contre l’autre. Un bourdonnement sourd siffle dans mes oreilles et pulse derrière mon crâne, tandis que je cligne difficilement des yeux, mes paupières collées par le sommeil forcé. Je me redresse dans le lit en grognant, une main plaquée contre mon front. Mon regard encore endormi se pose sur la grande cheminée de marbre noir face à moi, dans laquelle crépite un bon feu, avant de dériver lentement sur la vaste chambre princière dans laquelle je me trouve. Le plafond s’élève très haut, soutenu par des poutres sombres qui se perdent dans l’ombre. Au-dessus de moi, un large dais de tissu bleu nuit retombe en rideaux souples autour du lit, brodé de motifs argentés qui évoquent des constellations. Les murs, eux, sont recouverts d’un bois ébène verni, qui brille faiblement sous la lumière de feu. Par endroit, des panneaux d’onyx dessinent de fines arabesques. Tout dans cette chambre donne l’impression d’être plongé dans une nuit sans fin. À droite, une haute fenêtre dissimulée derrière de lourds rideaux couleur charbon, assortis au tapis moelleux, tissés de motifs entremêlant diverses nuances de violet, de bleu et de noir, laisse passer quelques rayons de la lumière matinale. Pour finir, à ma gauche, une énorme armoire et une petite table, entourée de deux chaises, sur laquelle reposent un pichet d’eau et deux verres. Un souffle impressionné m’échappe : chaque détail a été pensé pour être beau et menaçant à la fois. Luxueux mais austère. Tout comme Rhaevan. — Ah … ! Enfin réveillée ! Je sursaute violemment. Mon regard se pose sur un nain petit, trapu, tout en rides profondes et en poils ébouriffés. Ses iris d’un noir profond me transpercent avec sévérité, comme si ma seule existence était une offense. Sans prévenir, il me tend un verre en inox, rempli d’un liquide fumant. — Buvez, grogne-t-il d’un ton bourru. Je recule, méfiante. Ma gorge est sèche, ma tête encore un peu étourdie, mais je n’aime pas l’idée de boire n’importe quoi sur ordre de n’importe qui. Encore moins depuis que j’ai été sédatée pendant plusieurs jours. Le nain lève les yeux au ciel, visiblement exaspéré par ma réaction. — Ceci est notre Ritterquel Draught, Elixir du Chevalier. C’est la boisson que l’Homme de Loi du Roi donne à ses hommes après une longue semaine d’entraînement ou de combat. (Il me colle la coupe de force dans les mains.) Buvez, réitère-t-il sur d’un ton toujours bourru mais ferme. L’expression sur son visage m’intime de ne pas résister davantage. Je porte le breuvage à mes lèvres, résignée et encore trop fatiguée pour batailler. Un goût âcre, mélange de plantes, de sucre et d’une pointe de sel, envahit mes sens. J’en prends plusieurs gorgées, puis repose le verre sur la table de nuit. — Le prince Rhaevan va-t-il bientôt se joindre à nous ? je lui demande en m’appuyant contre la tête de lit. — Il ne devrait pas tarder, me répond le nain. Vous pouvez d’ailleurs vous estimer chanceuse qu’il vous ait si confortablement installée dans ses appartements. Si j’avais eu mon mot à dire, vous seriez en train de croupir dans les geôles du palais avec vos comparses. Allez savoir pourquoi mon maître a décidé de ne pas le faire…Je n’en sais fichtre rien. Je m’apprête à répliquer, prête à lui lancer quelque chose de cinglant, mais une voix familière fend l’air et me coupe net. — Comme déjà dit, j’avais mes raisons, Horgale. Je tourne aussitôt la tête. Mon cœur bondit entre mes côtes. Pendant une seconde, je peine à respirer. Des souvenirs de la veille se bousculent dans mon esprit, tels des éclats trop lumineux pour que je sache lesquels saisir en premier : les écuries baignant dans la lumière déclinante du jour, son corps proche du mien, la chaleur de ses mains sur mon corps, notre danse au bal, ses lèvres proches de mon oreille… Je suis sortie de mes pensées par le mouvement de son corps. Rhaevan avance vers moi d’un pas sûr et tranquille. Son visage est si calme, si impassible, qu’on pourrait croire qu’il a été sculpté à même le marbre. Pourtant, malgré ce masque impeccable, quelque chose dans son regard me fait frissonner. Il s’adosse contre l’un des piliers, les bras croisés sur la poitrine, son attention braquée sur moi. — Comment te sens-tu ? me demande-t-il d’une voix profonde. — Aussi bien que possible quand on a été prise pour une abrutie, empalé par les bras et maintenu de force dans le sommeil pour « récupérer », je réponds une pointe d’amertume dans la voix. — Je n’avais pas le choix, tu as essayé de m’embrocher avec une rapière, se défend-il calmement. — Je regrette de ne pas y être arrivée, je rétorque, mes yeux lançant des éclairs. Il rit, les lèvres retroussées en un rictus provocateur, et se penche vers moi : — Ce n’est pas ce que ton corps disait l’autre soir dans les écuries. Horgale s’étrange brusquement dans une quinte de toux. — Souillon, marmonne-t-il dans une tentative à peine voilée de m’insulter. — J’aurais plutôt dit petite menteuse et voleuse, commente Rhaevan. Mes joues s’embrasent instantanément. Un voile incandescent me tombe devant les yeux. — Espèce de … Sans réfléchir, je m’empare d’un coussin et le lance sur Rhaevan avant que la colère ne me fasse oublier à qui je m’adresse. Il l’évite sans le moindre effort, mais son sourire narquois, qui me donne envie de l’étrangler, a disparu. — Millie… — Non, je gronde. Je rejette les couvertures et bondis hors du lit, furieuse et mortifiée. Une seule idée me traverse l’esprit : mettre le plus de distance possible entre lui et moi. Je me précipite vers les portes de la chambre, qui donnent sur le salon privé, aussi vite que mes muscles anesthésiés me le permettent. Soudain, un sifflement fend l’air. Un cri m’échappe tandis qu’une dague se fiche dans la manche de ma robe de chambre avec une précision sans faille. Mon cœur bondit dans ma poitrine. Je me fige net, les yeux écarquillés, rivés sur la lame plantée à quelques centimètres de ma peau. Des pas résonnent derrière moi. Je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir qu’il s’agit de mon amant. — Bien essayé mais tu n’irais pas bien loin dans ton état. Tu as perdu beaucoup de sang en jouant les vaillantes guerrières, commente-t-il d’une voix calme. — La faute à qui aussi, je rétorque. Il retire sa dague sans prendre la peine de répondre. Je tente d’ouvrir la porte mais il la referme d’un geste sec. Le plat de sa lame glisse sous mon menton, m’obligeant à relever la tête. Ma respiration se bloque dans ma poitrine. — Retournez au lit princesse, m’ordonne-t-il. Maintenant. Je reste plantée face à lui un instant, puis recule d’un pas mal assuré. La tête me tourne. La pièce oscille autour de moi. Mes jambes flanchent, je vacille. Avant même que je ne comprenne ce qui se passe, un bras se glisse fermement sous mes jambes, l’autre dans le bas de mon dos. Rhaevan me soulève comme si je ne pesais rien. Ma tête retombe dans le creux de son cou. Sa voix calme et ferme résonne à travers son torse. — Ce n’était pas nécessaire d’utiliser votre magie contre elle, Horgale. Le nain renifle pas le moins du monde gêné par cette remontrance. — C’était trop tentant, Votre Altesse. J’espérais que cette… Je relève légèrement la tête juste à temps pour surprendre le regard d’avertissement de Rhaevan : un défi silencieux l’invitant à terminer sa phrase s’il l’osait. Horgale se renfrogne aussitôt : — Je vais chercher Mrs. Gaunt, Elsie et Clélia. — N’oubliez pas de ramener quelques soldats également, je dis avec une pointe de provocation. Cela permettra à votre maître de se sentir moins minable quand je lui aurais botté les fesses. Ses yeux s’arrondissent d’indignation tandis qu’il fait machinalement un pas dans notre direction. — Je vais vous arracher cette vilaine… — Ça suffit ! La voix de Rhaevan claque à travers la pièce comme un fouet. — Horgale, faites ce que vous avez dit, ajoute-t-il d’un ton sans appel. Le nain grommelle quelque chose d’incompréhensible, non sans me jeter un dernier coup d’œil qui me fait comprendre que cette querelle est loin d’être terminée. Les portes se referment derrière lui dans un claquement sourd. Rhaevan me dépose sur le lit. Avant que je puisse esquisser le moindre mouvement, il se penche sur moi. Ma main fuse vers son visage mais il l’intercepte sans difficulté. En un instant, mes poignets se retrouvent immobilisés de chaque côté de ma tête. Je me débats, tente de me dégager, de lui asséner un coup de genou pour lui faire lâcher prise, en vain. — Lâche-moi ! je grogne entre mes dents. Son sourire narquois étire à nouveau ses lèvres : — Cours toujours. Il me fait rouler sur le ventre, maintenant mes poignets dans le bas de mon dos, et m’écrase de tout son poids. Furieuse, je lui lance un regard assassin qu’il ignore sans problème. Son souffle effleure mon oreille, tandis qu’il se penche davantage. Un doux frisson me remonte le long de l’échine. — Je sais que tu es déstabilisée, et probablement un peu énervée, mais ce n’est pas une raison pour te comporter comme un petit diablotin. — Un petit diablotin ? je répète avec amertume. C’est donc comme ça que tu appelles quelqu’un que tu as essayé d’empaler avec ta dague ? — J’ai visé ta manche exprès pour éviter de te blesser davantage, rétorque-t-il calmement. — Quelle délicate attention de votre part, Votre Altesse Prince des Casse-Couilles. Il fait claquer sa langue contre son palais en riant, visiblement plus amusé qu’irrité par ma pique. Je tourne la tête autant que ma position me le permet, la joue écrasée contre les oreillers. — J’ai toujours trouvé que tu étais sauvage et grossière, mais là, tu bats les records. Il effleure mes lèvres du pouce, puis se redresse légèrement sans desserrer sa prise. — Enfin, je suppose que c’est une chance que tu sois ici : je vais pouvoir y remédier, ajoute-t-il. Je plisse les yeux, farouche et déterminée. — Je ne vais pas rester ici. — Je crains que tu n’aies pas vraiment le choix, princesse. A moins que tu ne tiennes à rejoindre tes compères dans les geôles froides aux senteurs de pisse. Ses mots me glacent instantanément. Un silence pesant tombe entre nous. Soudain, il me relâche mais reste tout près de moi, les mains ancrées au matelas de part et d’autre de mon visage. Son souffle tiède caresse ma joue. Ses yeux scrutent mon visage à la recherche d’un signe d’angoisse ou d’une permission que je me refuse de lui donner à voix haute. Son visage se rapproche du mien. — Tu as beau n’être qu’une tête brûlée, j’ai très envie de t’embrasser, me prévient-il. (Sa bouche n’est plus qu’à quelques centimètres de la mienne.) Je vais t’embrasser. — Essaie un peu pour voir. Espèce… Il fond sur mes lèvres. Le contact est brûlant, brutal et passionnée, à son image. Je me crispe, le cœur prêt à éclater. Mon esprit s’emballe. Je veux à la fois le repousser, le mordre de toutes mes forces et lui arracher ses vêtements. Sa main ferme et sûre glisse derrière ma nuque. D’une simple caresse, il réussit à faire céder les derniers fils qui me retenaient. Je réponds à son b****r. Je pivote sous lui et nous nous retrouvons alignés, nos corps imbriqués comme deux pièces d’un engrenage. Ses doigts s’enfoncent dans la peau de mes hanches, les miens se perdent dans ses cheveux. Chaque geste nous rapproche de cette frontière dangereuse que nous avons franchi il y a seulement quelques jours. Nos souffles s’accélèrent. La chaleur monte, irrésistible. Je commence à bouger mes hanches contre les siennes comme par instinct. — Attends… Rhaevan s’immobilise. Il se redresse, les yeux encore brillant de désir, la poitrine soulevée l’effort visible qu’il fait pour reprendre le contrôle. Son regard descend lentement le long de mon corps avant de remonter de la même manière. L’ombre d’un sourire passe sur ses lèvres. — Nous avons tout le temps pour remettre le couvert, murmure-t-il. Il m’embrasse furtivement et se relève. Le matelas se soulève, allégé de son poids. Je reste allongée un instant, étourdie, mon corps encore frémissant de notre contact. Il fait quelques pas sans dire un mot, me forçant à prendre appui sur les coudes pour comprendre ce qu’il fait. Rhaevan glisse une main dans un pan de son uniforme, duquel il extirpe un objet qui se balance entre ses doigts. Mon cœur tombe en chute libre dans ma poitrine, tandis que mon ventre se serre. Mon médaillon. Il tend le bras dans ma direction. L’ombre de ce qu’il vient de se passer entre nous flotte encore dans l’air, bien que son regard se soit affermi. L’amant a cédé la place à l’Homme de Loi du Roi. — Comment le médaillon de la famille d’Highgrove s’est-il retrouvé en ta possession ? Je fronce les sourcils, confuse. — Le royaume fae saccagé il y a une vingtaine d’années, précise-t-il face à mon incompréhension. Je me redresse lentement et quitte le lit. Mes jambes protestent encore, mais je les ignore et me positionne face à lui, mon regard ancré au sien. — Je ne vois pas de quoi tu parles. Persuadée d’avoir son attention, je saisis le médaillon. Sa main se referme aussitôt sur mon poignet, m’arrêtant dans mon geste. Un grondement s’élève des tréfonds de sa gorge : — Je ne crois pas, non. D’un mouvement sec, suffisamment maîtrisé pour ne pas me faire mal, il me tire vers lui. Son regard ne quitte pas le mien. — Qui es-tu, Livuarene ? — Tu le sais déjà, je réponds calmement. Je suis Millie Baker, sous-cheffe des Voleurs de l’Ombre. Je vis avec mon oncle herboriste dans le district dix, le plus isolé et le plus pauvre du royaume. Ni plus, ni moins. Rhaevan ne bouge pas, aussi immobile qu’une statue. Mon cœur bondit entre mes côtes. Une angoisse sourde me comprime la poitrine. J’attrape son visage et colle mon front contre le sien. — Regarde-moi, je lui souffle avec douceur. Lis la vérité dans mes yeux. Il s’exécute. Je pousse un soupir soulagé, silencieux, et prends une profonde inspiration sans rompre le contact. Ses yeux sont un puits sans fond dans lequel je me perds. Nos doigts se resserrent sur le médaillon, comme si ce minuscule objet suffisait à cristalliser tout ce qui se joue entre nous. — Aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais eu d’autre identité que celle-ci, j’ajoute. Je n’ai toujours connu que ma vie de contrebandière, mes amis et mon oncle. Il m’a remis ce médaillon quand j’avais quatre…non, cinq ans, en mémoire de mes parents. Il m’a fait promettre d’en prendre soin et de ne jamais m’en séparer. Rhaevan hoche lentement la tête. Une lueur compréhensive traverse son regard. — Comment sont morts tes parents ? me demande-t-il d’une voix basse. — Comme tout contrebandier pris en flagrant délit. C’est pour ça que mon oncle a toujours désapprouvé mes activités illégales. Malheureusement, je ne l’ai pas écouté et au final, je vais finir comme eux. Une boule se forme dans ma gorge. Mes yeux me brûlent. Je détourne le regard, incapable de soutenir le sien une seconde de plus. Rhaevan libère mon poignet et m’attrape le menton, m’obligeant à relever la tête vers lui. — Tu ne connaitras pas le même sort qu’eux, Millie, m’assure-t-il. A partir de maintenant, tu es sous ma protection avec l’accord de mes parents. Comporte-toi correctement et tu pourras prétendre à la grâce royale. Un frisson me parcourt la colonne vertébrale à l’entente de ces mots. — Mon oncle…je souffle. — Ne t’en fais pas. Nous ne nous en prendrons pas à lui. Contrairement aux autres Voleurs de l’Ombre et à leurs proches. Mon sang ne fait qu’un tour dans mes veines. Mon cœur rate un battement. — Que va-t-il leur arriver ? — Cela ne te regarde pas. Avant que je puisse répondre, il me fait pivoter dos à lui. Il passe le médaillon autour de mon cou, ses doigts effleurant délicatement la peau de ma nuque, puis il glisse ses bras autour de ma taille dans une étreinte ferme. Je lève la tête, immédiatement happée par son regard. — Aujourd’hui, tu commences ta nouvelle vie en tant que membre à part entière de la Cour de l’Hiver, dit-il avec douceur et formalité. Première leçon : les femmes ne se mêlent pas des questions politiques sans y avoir été invitées au préalable. — Mais… Ses lèvres s’écrasent sur les miennes sans me laisser le temps de finir ma phrase. Son b****r me coupe le souffle. Je me laisse aller entre ses bras. Ses mains se fraient un chemin sous ma chemise de nuit tandis que sa bouche prend pleinement possession de la mienne. Ses doigts caressent ma peau avec une lenteur séductrice. Mon être entier frémit, partagé entre désir et électricité. Soudain, les portes de la chambre s’ouvrent. Une voix féminine jaillit dans mon dos : — Eh bien, eh bien…Il semblerait que nous arrivions juste à temps. ** ** ** ** **
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