La clairière portait encore l’odeur du sang et de la pierre brisée lorsque le silence devint enfin réel.
Pas un silence vide — un silence chargé, lourd de ce qui venait d’être scellé sans être prononcé.
Aelyra se tenait au centre, les bras le long du corps, les doigts encore parcourus de picotements magiques. Elle avait dépensé plus qu’elle ne voulait l’admettre. Pas seulement de la puissance… mais une part de retenue qu’elle ne retrouverait peut-être jamais.
Kaël fut le premier à rompre l’immobilité.
— Tu as changé, dit-il sans détour.
Il n’y avait ni reproche ni peur dans sa voix. Seulement une vérité brute, offerte comme les loups le faisaient depuis toujours.
Aelyra le regarda.
— Je me souviens, répondit-elle calmement. C’est ça, la différence.
Eryndor observa la scène à distance, les mains croisées derrière le dos. Son regard rouge analysait chaque micro-mouvement, chaque tension invisible. Il voyait ce que Kaël ne percevait pas encore : Aelyra n’était plus un point de convergence instable.
Elle devenait un axe.
— Les Anciens ont reculé, dit-il enfin. Mais ils ne négocient jamais deux fois.
Kaël tourna la tête vers lui, les babines frémissantes.
— On n’a pas besoin d’eux pour survivre.
— Peut-être, répondit Eryndor avec un sourire mince. Mais elle, si.
Aelyra soupira doucement.
— Assez.
Les deux hommes se figèrent.
— Si je vous ai laissés venir, dit-elle, ce n’est pas pour assister à une lutte de territoire. Ce qui arrive dépasse vos instincts, vos trônes et vos meutes.
Elle se tourna vers Kaël.
— Les Anciens veulent me neutraliser. Pas me tuer. Me corriger.
Puis vers Eryndor.
— Et ils savent que vous me protégerez tant que je vous déséquilibre.
Un silence tendu s’installa.
— Tu es consciente que ce que tu demandes est impossible, dit Kaël. Les loups ne pactisent pas avec les vampires.
— Et les vampires ne se soumettent à personne, ajouta Eryndor doucement.
Aelyra s’avança d’un pas.
— Je ne vous demande ni soumission ni loyauté. Je vous demande du temps.
Elle posa une main contre sa poitrine.
— Parce que s’ils m’atteignent à nouveau… ce ne sera pas seulement moi qu’ils effaceront.
La forêt frémit.
Kaël détourna le regard, la mâchoire serrée. Les loups derrière lui attendaient son verdict.
— Combien de temps ? demanda-t-il.
Aelyra hésita.
— Je ne sais pas encore.
Eryndor la fixa longuement, puis inclina légèrement la tête.
— Voilà une réponse honnête. Rare.
Il s’approcha, brisant la distance.
— Très bien. Je suis prêt à un pacte temporaire. Mais il aura un prix.
Kaël grogna.
— Toujours.
— Naturellement, répondit Eryndor. J’ai besoin d’accéder à ta magie.
Aelyra fronça les sourcils.
— Pour quoi faire ?
— Pour comprendre ce que tu deviens, répondit-il sans détour. Et pour empêcher les Anciens de t’atteindre par les voies vampiriques.
Kaël se plaça instinctivement entre eux.
— Hors de question qu’il te touche.
Eryndor haussa un sourcil.
— Toucher n’est pas toujours nécessaire, Alpha.
Aelyra leva la main.
— C’est moi qui déciderai.
Kaël la regarda, choqué.
— Aelyra…
— Je ne suis plus celle que tu as sauvée cette nuit-là, dit-elle doucement. Et tu le sais.
Le loup se raidit.
— C’est justement pour ça que je refuse de te perdre.
Elle s’approcha de lui, posa son front contre le sien un bref instant.
— Tu ne me perds pas. Pas encore.
Eryndor détourna le regard, une lueur sombre traversant ses yeux.
— Très bien, dit-il. Un lien rituel. Limité. Sous conditions.
— Lesquelles ? demanda Aelyra.
— Si je sens que tu bascules…, il marqua une pause, …je t’arrêterai.
Kaël explosa.
— Tu n’as aucun droit—
— J’ai le droit de survivre, Alpha, coupa Eryndor. Comme toi.
Le silence retomba, plus dangereux que la bataille précédente.
Aelyra inspira profondément.
— D’accord.
Kaël se tourna vers elle, blessé.
— Tu acceptes ça ?
— J’accepte de ne plus être protégée au prix de mon immobilité, répondit-elle. Si je dois tomber, ce sera en marchant.
Le rituel fut préparé à la lisière de la forêt.
Ni sanctuaire, ni château — un terrain neutre, instable, à l’image de ce qu’ils tentaient de créer.
Eryndor traça les symboles avec son propre sang, sombre et ancien. Aelyra compléta les lignes par des filaments de magie vibrante. Kaël resta en retrait, les poings serrés, sentant quelque chose lui échapper sans pouvoir l’arrêter.
— Approche, murmura Eryndor à Aelyra.
Elle s’exécuta.
Lorsqu’il posa deux doigts contre son poignet, une onde violente traversa l’air. Aelyra suffoqua brièvement, ses yeux s’illuminant d’une lueur étrange.
Eryndor inspira brutalement.
— Fascinant…, murmura-t-il. Tu n’absorbes pas la magie. Tu la refuses.
— C’est ce qui me rend dangereuse, répondit-elle à voix basse.
Le lien se stabilisa.
Kaël sentit immédiatement le changement. Une barrière invisible venait de se former entre Aelyra et lui — pas infranchissable, mais réelle.
— C’est fait, dit Eryndor en se reculant. Temporaire.
Aelyra chancela légèrement. Kaël la rattrapa sans réfléchir.
Le contact fut électrique.
— Tu ne me feras plus jamais ça sans prévenir, gronda-t-il.
Elle leva les yeux vers lui.
— Promis.
Leur regard se fixa l’un dans l’autre un instant trop long.
Eryndor observa la scène, silencieux.
— Intéressant, murmura-t-il. Très intéressant.
La lune réapparut enfin entre les nuages.
Trois êtres se tenaient ensemble — liés non par confiance, mais par nécessité.
Et chacun d’eux savait une chose :
Ce pacte ne survivrait pas à la vérité de leurs désirs.