PREMIÈRE PARTIE-6

2015 คำ
Arrêtez, dit froidement don Quichotte, qui n›avait pu encore descendre de son âne; je ne suis blessé que par la faute de mon cheval. Qu›on me porte au lit, et s›il se peut, qu›on fasse venir la sage Urgande pour me panser. Eh bien! s›écria la gouvernante, n›avais-je pas deviné de quel pied clochait notre maître? Entrez, seigneur, entrez, et laissez là votre Urgande; nous vous guérirons bien sans elle. Maudits soient les chiens de livres qui vous ont mis en ce bel état! On porta notre chevalier dans son lit; et comme on cherchait ses blessures sans en trouver aucune: Je ne suis pas blessé, leur dit-il; je ne suis que meurtri, parce que mon cheval s›est abattu sous moi tandis que j›étais aux prises avec dix géants, les plus monstrueux et les plus 23farouches qui puissent jamais se rencontrer. Bon, dit le curé, voilà les géants en danse. Par mon saint patron! il n›en restera pas un seul demain avant la nuit. Ils adressèrent mille questions à don Quichotte, mais à toutes il ne faisait qu›une seule réponse: c›était qu›on lui donnât à manger et qu›on le laissât dormir, deux choses dont il avait grand besoin. On s›empressa de le satisfaire. Le curé s›informa ensuite de quelle manière le laboureur l›avait rencontré. Celui-ci raconta tout, sans oublier aucune des extravagances de notre héros, soit lorsqu›il l›avait trouvé étendu sur le chemin, soit pendant qu›il le ramenait sur son âne. Le lendemain, le curé n›en fut que plus empressé à mettre son projet à exécution; il fit appeler maître Nicolas, et tous deux se rendirent à la maison de don Quichotte. CHAPITRE VI DE LA GRANDE ET AGRÉABLE ENQUÊTE QUE FIRENT LE CURÉ ET LE BARBIER DANS LA BIBLIOTHÈQUE DE NOTRE CHEVALIER Notre héros dormait encore quand le curé et le barbier vinrent demander à sa nièce la clef de la chambre où étaient les livres, source de tout le mal. Elle la leur donna de bon cœur, et ils entrèrent accompagnés de la gouvernante. Là se trouvaient plus de cent gros volumes, tous bien reliés, et un certain nombre en petit format. A peine la gouvernante les eut-elle aperçus, que, sortant brusquement, et rapportant bientôt après un vase rempli d›eau bénite: Tenez, seigneur licencié, dit-elle au curé, arrosez partout cette chambre, de peur que les maudits enchanteurs, dont ces livres sont pleins, ne viennent nous ensorceler, pour nous punir de vouloir les chasser de ce monde. Le curé sourit en disant au barbier de lui donner les livres les uns après les autres, pour savoir de quoi ils traitaient, parce qu›il pouvait s›en trouver qui ne méritassent pas la peine du feu. Non, non, dit la nièce, n›en épargnez aucun; tous ils ont fait du mal. Il faut les jeter par la fenêtre et les amonceler au milieu de la cour, afin de les brûler d›un seul coup, ou plutôt les porter dans la basse-cour, et dresser là un bûcher pour n›être pas incommodé par la fumée. La gouvernante fut de cet avis; mais le curé voulut connaître au moins le titre des livres. Le premier que lui passa maître Nicolas était Amadis de Gaule. Oh! oh! s›écria le curé, on prétend que c›est le premier livre de chevalerie imprimé en notre Espagne, et qu›il a servi de modèle à tous les autres; je conclus à ce qu›il soit condamné au feu, comme chef d›une si détestable secte. Grâce pour lui, reprit le barbier; car bien des gens assurent que c›est le meilleur livre que nous ayons en ce genre. Comme modèle, du moins, il mérite qu›on lui pardonne. Pour l›heure, dit le curé, on lui fait grâce. Voyons ce qui suit. Ce sont, reprit le barbier, les Prouesses d›Esplandian, fils légitime d›Amadis de Gaule. Le fils n›approche pas du père, dit le curé; tenez, dame gouvernante, ouvrez cette fenêtre, et jetez-le dans la cour: il servira de fond au bûcher que nous allons dresser. La gouvernante s›empressa d›obéir, et Esplandian s›en alla dans la cour attendre le supplice qu›il méritait. Passons, continua le curé. Voici Amadis de Grèce, dit maître Nicolas, et je crois que tous ceux de cette rangée sont de la même famille. Qu›ils prennent le chemin de la cour, reprit le curé; car, plutôt que d›épargner la reine Pintiquiniestre et le berger Danirel, avec tous leurs propos quintessenciés, je crois que je brûlerais avec eux mon propre père, s›il se présentait sous la figure d›un chevalier errant. C›est mon avis, dit le barbier. 24 C›est aussi le mien, ajouta la nièce. Puisqu›il en est ainsi, dit la gouvernante, qu›ils aillent trouver leurs compagnons! Et, sans prendre la peine de descendre, elle les jeta pêle-mêle par la fenêtre. Quel est ce gros volume? demanda le curé. Don Olivantes de Laura, répondit maître Nicolas. Il est du même auteur que le Jardin de Flore, reprit le curé, mais je ne saurais dire lequel des deux est le moins menteur; dans tous les cas, celui-ci s›en ira dans la cour à cause des extravagances dont il regorge. Cet autre est Florismars d›Hircanie, dit le barbier. Quoi! le seigneur Florismars est ici? s›écria le curé; eh bien, qu›il se dépêche de suivre les autres, en dépit de son étrange naissance et de ses incroyables aventures. La rudesse et la pauvreté de son style ne méritent pas un meilleur traitement. Voici le Chevalier Platir, dit maître Nicolas. C›est un vieux livre fort insipide, reprit le curé, et qui ne contient rien qui lui mérite d›être épargné: à la cour! dame gouvernante, et qu›il n›en soit plus question! On ouvrit un autre livre; il avait pour titre: le Chevalier de la Croix. Un nom si saint devrait lui faire trouver grâce, dit le curé; mais n›oublions pas le proverbe: Derrière la croix se tient le diable. Qu›il aille au feu! Voici le Miroir de la Chevalerie, dit le barbier. Ah! ah! j›ai l›honneur de le connaître, reprit le curé. Nous avons là Renaud de Montauban avec ses bons amis et compagnons, tous plus voleurs que Cacus, et les douze pairs de France, et le véridique historien Turpin. Si vous m›en croyez, nous ne les condamnerons qu›à un bannissement perpétuel, par ce motif qu›ils ont inspiré Matéo Boyardo, que le célèbre Arioste n›a pas dédaigné d›imiter[22]. Quant à ce dernier, si je le rencontre ici parlant une autre langue que la sienne, qu›il ne s›attende à aucune pitié; mais s›il parle son idiome natal, accueillons-le avec toutes sortes d›égards. Moi, je l›ai en italien, dit le barbier, mais je ne l›entends point. Plût à Dieu, reprit le curé, que ne l›eût pas entendu davantage certain capitaine[23] qui, pour introduire l›Arioste en Espagne, a pris la peine de l›habiller en castillan, car il lui a ôté bien de son prix. Il en sera de même de toutes les traductions d›ouvrages en vers; jamais on ne peut conserver les grâces de l›original, quelque talent qu›on y apporte. Pour celui-ci et tous ceux qui parlent des choses de France, je suis d›avis qu›on les garde en lieu sûr; nous verrons plus à loisir ce qu›il faudra en faire. J›en excepte pourtant un certain Bernard de Carpio qui doit se trouver par ici, et un autre appelé Roncevaux; car, s›ils tombent sous ma main, ils passeront bientôt par celles de la gouvernante. De tout cela, maître Nicolas demeura d›accord sur la foi du curé, qu›il connaissait homme de bien et si grand ami de la vérité, que pour tous les trésors du monde il n›aurait pas voulu la trahir. Il ouvrit deux autres livres: l›un était Palmerin d›Olive, et l›autre Palmerin d›Angleterre. Qu›on brûle cette olive, dit le curé, et qu›on en jette les cendres au vent; mais conservons cette palme d›Angleterre comme un ouvrage unique, et donnons-lui une cassette non moins précieuse que celle trouvée par Alexandre dans les dépouilles de Darius, et qu›il destina à renfermer les œuvres d›Homère. Ce livre, seigneur compère, est doublement recommandable: d›abord il est excellent en lui-même, de plus il passe pour être l›œuvre d›un roi de Portugal, savant autant qu›ingénieux. Toutes les aventures du château de Miraguarda sont fort bien imaginées et pleines d›art; le style est aisé et pur; 25l›auteur s›est attaché à respecter les convenances, et a pris soin de conserver les caractères: ainsi donc, maître Nicolas, sauf votre avis, que ce livre et l›Amadis de Gaule soient exemptés du feu. Quant aux autres, qu›ils périssent à l›instant même. Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. Elle jeta les livres pêle-mêle par la fenêtre (p. 24). Arrêtez, arrêtez, s›écria le barbier, voici le fameux Don Belianis. Don Belianis! reprit le curé; ses seconde, troisième et quatrième parties auraient grand besoin d›un peu de rhubarbe pour purger la bile qui agite l›auteur; cependant, en retranchant son Château de la Renommée et tant d›autres impertinences, on peut lui donner quelque répit, et, selon qu›il se sera corrigé, on lui fera justice. Mais, en attendant, gardez-le chez vous, compère, et ne souffrez pas que personne le lise. Puis, sans prolonger l›examen, il dit à la gouvernante de prendre les autres grands volumes, et de les jeter dans la cour. Celle-ci, qui aurait brûlé tous les livres du monde, ne se le fit pas dire deux fois, et elle en 26saisit un grand nombre pour les jeter par la fenêtre; mais elle en avait tant pris à la fois, qu›il en tomba un aux pieds du barbier qui voulut voir ce que c›était; en l›ouvrant, il lut au titre: Histoire du fameux Tirant-le-Blanc. Comment! s›écria le curé, vous avez là Tirant-le-Blanc? Donnez-le vite, seigneur compère, car c›est un trésor d›allégresse et une source de divertissement! C›est là qu›on rencontre le chevalier Kyrie Eleison de Montalban et Thomas de Montalban, son frère, avec le chevalier de Fonseca; le combat du valeureux Detriant contre le dogue; les finesses de la demoiselle Plaisir de ma vie; les amours et les ruses de la veuve Tranquille, et l›impératrice amoureuse de son écuyer. C›est pour le style le meilleur livre du monde: les chevaliers y mangent, y dorment, y meurent dans leur lit après avoir fait leur testament, et mille autres choses qui ne se rencontrent guère dans les livres de cette espèce; et pourtant celui qui l›a composé aurait bien mérité, pour avoir dit volontairement tant de sottises, qu›on l›envoyât ramer aux galères le reste de ses jours. Emportez ce livre chez vous, lisez-le, et vous verrez si tout ce que j›en dis n›est pas vrai. Vous serez obéi, dit le barbier; mais que ferons-nous de tous ces petits volumes qui restent?
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