II-2

2565 คำ
Quant au prince, il ne remarquait même pas que d’autres causaient avec Aglaé et lui contaient fleurette. Bien mieux : il y avait des moments où il avait l’air d’oublier qu’il était assis à côté d’elle. Parfois l’envie le prenait de s’en aller n’importe où, de disparaître complètement ; il souhaitait une retraite sombre et solitaire où il resterait seul avec ses pensées et où personne ne saurait le retrouver. À tout le moins il aurait voulu être chez lui, sur la terrasse, mais sans personne à ses côtés, ni Lébédev, ni les enfants ; il se serait jeté sur son divan, le visage enfoncé dans le coussin et serait resté ainsi un jour, une nuit, puis un autre jour. À d’autres instants il rêvait aux montagnes, surtout à un certain site alpestre qu’il aimait toujours à évoquer et qui était sa promenade de prédilection quand il vivait là-bas ; de cet endroit on découvrait le village au fond de la vallée, le filet neigeux à peine visible de la cascade, les nuages blancs et un vieux château abandonné. Combien il aurait voulu se trouver maintenant là-bas et n’y avoir en tête qu’une pensée… une seule pensée pour toute sa vie, dût-elle durer mille ans ! Peu importait en vérité qu’on l’oubliât tout à fait ici. C’était même nécessaire ; mieux aurait valu qu’on ne le connût jamais et que toutes les images qui avaient passé devant ses yeux ne fussent qu’un songe ! D’ailleurs, rêve ou réalité, n’était-ce pas tout un ? Puis il se mettait soudain à observer Aglaé et restait cinq minutes sans détacher son regard du visage de la jeune fille, mais ce regard était tout à fait insolite : on eût dit qu’il fixait un objet situé à deux verstes de là, ou bien un portrait et non la personne elle-même. – Pourquoi me dévisagez-vous ainsi, prince ? demandait-elle en s’arrêtant subitement de parler et de rire avec son entourage. – Vous me faites peur ; j’ai toujours l’impression que vous voulez étendre votre main pour me toucher le visage et le tâter. N’est-ce pas, Eugène Pavlovitch, que sa façon de regarder donne cette impression ? Le prince écouta ces paroles et eut l’air surpris de voir qu’elles s’adressaient à lui. Il parut en saisir le sens, bien que, peut-être, d’une manière imparfaite. Il ne répondit point, mais, ayant constaté qu’Aglaé riait et tous les autres avec elle, sa bouche s’élargit et il se mit à faire comme eux. L’hilarité redoubla alors autour de lui ; l’officier, dont le naturel devait être fort gai, s’esclaffa. Aglaé murmura en aparté dans un brusque mouvement de colère : – Idiot ! – Mon Dieu ! Est-il possible qu’elle choisisse un pareil… Ne perd-elle pas complètement la tête ? murmura rageusement Elisabeth Prokofievna. – C’est une plaisanterie. C’est la répétition de la plaisanterie de l’autre jour avec le « chevalier pauvre » ; rien de plus, chuchota avec assurance Alexandra à l’oreille de sa mère. Elle recommence à le taquiner à sa façon. Seulement cette plaisanterie passe la mesure, il faut y mettre un terme, maman ! Tantôt elle a fait des contorsions comme une comédienne et ses simagrées nous ont effrayées. – C’est encore heureux qu’elle ait affaire à un pareil idiot, murmura Elisabeth Prokofievna, que la réflexion de sa fille avait tout de même soulagée. Le prince cependant avait entendu qu’on l’appelait idiot. Il tressaillit, mais nullement à cause de ce qualificatif qu’il oublia sur-le-champ. C’est que, dans la foule, non loin de la place où il était assis, de côté (il n’aurait pu indiquer exactement ni l’endroit ni la direction), il venait d’entrevoir un visage pâle, aux cheveux foncés et bouclés, et dont le sourire comme le regard lui étaient bien connus. Ce visage ne fit qu’apparaître. Peut-être était-ce un effet de son imagination. Il ne resta de cette vision dans sa mémoire qu’un sourire grimaçant, deux yeux et une cravate vert-clair dénotant une certaine prétention à l’élégance de la part du personnage entrevu. Ce dernier s’était-il perdu dans la foule ou bien faufilé dans le vauxhall ? C’est ce que le prince n’aurait pu préciser. Mais un moment après il commença soudain à scruter anxieusement les alentours. Cette première apparition pouvait en présager ou en annoncer une seconde. C’était même certain. Comment avait-il oublié la possibilité d’une pareille rencontre quand on s’était mis en route pour le vauxhall ? Il est vrai qu’il ne s’était pas rendu compte alors où il allait, vu la disposition d’esprit où il se trouvait. S’il avait su ou pu se montrer plus attentif, il aurait remarqué depuis un bon quart d’heure qu’Aglaé se retournait de temps en temps avec inquiétude et paraissait chercher des yeux quelque chose autour d’elle. Maintenant que sa propre nervosité devenait plus visible, l’émoi et le trouble d’Aglaé s’accentuaient et, chaque fois qu’il regardait derrière lui, elle faisait aussitôt le même mouvement. Ces alarmes ne devaient pas tarder à trouver leur justification. Par l’issue latérale près de laquelle le prince et les Epantchine avaient pris place on vit soudain déboucher une b***e d’au moins dix personnes. À la tête du groupe marchaient trois femmes, dont deux étaient d’une si insigne beauté qu’il n’était pas surprenant qu’elles traînassent à leur suite autant d’adorateurs. Mais ceux-ci, comme elles-mêmes, avaient un air particulier qui les différenciait complètement du public réuni autour de la musique. Presque toute l’assistance les remarqua dès leur apparition, mais le plus grand nombre affecta de ne pas s’apercevoir de leur présence, à l’exception de quelques jeunes gens qui sourirent et échangèrent des remarques à voix basse. Il était d’ailleurs impossible de ne pas voir les nouveaux venus, car ils se manifestaient avec ostentation, parlaient bruyamment et riaient. On pouvait supposer qu’il y avait parmi eux des gens en état d’ébriété, bien que plusieurs fussent vêtus avec élégance et distinction. Mais on y remarquait encore des individus aussi étranges d’allure que de costume et dont le visage semblait singulièrement enflammé. Enfin il y avait dans cette b***e quelques militaires et même des gens d’un certain âge. Quelques personnages étaient habillés avec recherche dans des vêtements larges et de bonne coupe ; ils portaient des bagues et des boutons de manchette magnifiques ; leurs perruques et leurs favoris étaient noirs de jais ; ils affectaient un air de noblesse bien que leur physionomie exprimât plutôt la morgue ; c’étaient de ces gens que, dans le monde, on fuit comme la peste. Sans doute, parmi nos centres suburbains de réunion, il en est qui se distinguent par un souci exceptionnel de bienséance et une réputation spéciale de bon ton. Mais l’homme le plus circonspect n’est jamais assuré qu’à aucun moment de sa vie il ne recevra sur la tête une brique détachée de la maison voisine. C’est cette brique qui allait tomber sur le public de choix réuni autour de la musique. Pour se rendre du casino au terre-plein où est installé l’orchestre il faut descendre trois marches. La b***e s’arrêta devant ces marches, hésitant à les descendre. Une des femmes s’étant portée de l’avant, il ne se trouva que deux de ses compagnons pour s’enhardir à la suivre. L’un était un homme entre deux âges dont l’air était assez modeste et l’extérieur correct sous tous les rapports, mais on discernait en lui un de ces déracinés qui ne connaissent jamais personne et que personne ne connaît. L’autre était fort mal vêtu et avait une allure des plus équivoques. Hormis ces deux-là, personne n’accompagna la dame excentrique ; celle-ci d’ailleurs, en descendant les marches, ne se retourna même pas, montrant par là combien il lui était indifférent qu’on la suivît ou non. Elle continuait à rire et à parler bruyamment ; l’extrême élégance et la richesse de sa mise péchaient par ostentation. Elle passa devant l’orchestre pour se rendre à l’autre extrémité du terre-plein, où une calèche garée le long de la route semblait attendre quelqu’un. Il y avait plus de trois mois que le prince ne l’avait vue. Depuis son retour à Pétersbourg il ne s’était pas passé de jour sans qu’il eût projeté de lui rendre visite ; peut-être un secret pressentiment l’avait-il retenu. Il n’arrivait pas, du moins, à se rendre compte du sentiment qu’il éprouverait en sa présence, quoiqu’il s’efforçât, non sans appréhension, de se représenter cette entrevue. La seule chose qui lui apparaissait clairement, c’est qu’elle serait pénible. Plusieurs fois au cours de ces six mois il avait évoqué la première impression qu’avait faite sur lui le visage de cette femme ; même lorsqu’il n’avait eu sous les yeux que son portrait, cette impression, il se le rappelait, lui avait été très douloureuse. Le mois qu’il avait passé en province et pendant lequel il l’avait vue presque tous les jours lui avait apporté de si vives alarmes qu’il chassait parfois de son esprit jusqu’au souvenir même de ce passé récent. Il y avait toujours eu dans la physionomie de cette femme quelque chose qui le tourmentait. Dans une conversation avec Rogojine il avait décrit ce qu’il éprouvait comme « un sentiment de compassion infinie ». Et c’était la vérité : la seule vue du portrait de la jeune femme éveillait dans son cœur toutes les affres de la pitié. Ce sentiment de commisération poussé jusqu’à la douleur ne l’avait jamais quitté et le tenait encore maintenant sans relâche. Bien mieux : il allait en s’accentuant. Et pourtant l’explication qu’il avait donnée à Rogojine ne le satisfaisait plus. Maintenant seulement son apparition inopinée lui révélait, comme dans une intuition immédiate, la lacune de cette explication, lacune qui ne pouvait être comblée que par les mots exprimant l’épouvante, oui, l’épouvante ! Dans cette minute il s’en rendait pleinement compte. Il avait ses raisons pour être convaincu, absolument convaincu qu’elle était folle. Imaginez un homme aimant une femme plus que tout au monde ou pressentant la possibilité d’une pareille passion, qui verrait soudain cette femme enchaînée derrière une grille de fer, sous le bâton d’un gardien : voilà à peu près la nature de l’émotion à laquelle le prince était en proie. – Qu’avez-vous ? lui chuchota à la hâte Aglaé en le regardant en en le tirant naïvement par la main. Il tourna la tête vers elle, la dévisagea et vit luire dans ses yeux noirs une flamme qu’il ne s’expliqua pas alors. Il fit un effort pour sourire à la jeune fille puis, l’oubliant soudain, détourna son regard vers la droite, fasciné de nouveau par une extraordinaire vision. À ce moment Nastasie Philippovna passait tout à côté des chaises occupées par les demoiselles. Eugène Pavlovitch était en train de raconter à Alexandra Ivanovna une histoire qui devait être intéressante et fort drôle, à en juger par la vivacité et l’animation de son débit. Le prince se rappela par la suite qu’Aglaé avait soudain dit à mi-voix : « Ah ! quelle… » Cette interjection resta en l’air. La jeune fille s’arrêta net, laissant sa phrase inachevée. Mais ce qu’elle en avait dit suffisait. Nastasie Philippovna, qui passait sans avoir l’air de remarquer personne, se retourna tout à coup de leur côté et fit semblant de découvrir la présence d’Eugène Pavlovitch. – Ah bah ! mais le voilà ! s’écria-t-elle en s’arrêtant brusquement. Tantôt on n’arrive pas à mettre la main sur lui, même en lui envoyant des exprès, tantôt on le trouve là où on s’y attendrait le moins… Je te croyais là-bas, chez ton oncle ! Eugène Pavlovitch devint tout rouge. Il lança à Nastasie Philippovna un regard plein de rage, puis se hâta de tourner les yeux d’un autre côté. – Quoi ? Tu ne sais pas ? Il ne sait encore rien ! Non, mais croyez-vous cela ! Il s’est suicidé ! Ton oncle s’est brûlé la cervelle ce matin ! Je l’ai appris tantôt, à deux heures ; maintenant la moitié de la ville le sait. Il a fait un trou de 350. 000 roubles dans la caisse de l’État ; d’autres parlent de 500. 000. Et moi qui avais toujours compté qu’il te laisserait une fortune ! Il a tout mangé. C’était un vieux polisson… Enfin adieu, bonne chance 8 ! Est-ce que vraiment tu n’iras pas ? Tu as eu le nez de quitter le service au bon moment ! Mais où ai-je la tête ? Tu savais tout, tu le savais déjà, peut-être même depuis hier… En prenant ce ton d’impudente provocation et en affichant une intimité imaginaire avec l’interpellé, Nastasie Philippovna avait évidemment un but ; il ne pouvait plus subsister là-dessus l’ombre d’un doute. Au premier abord Eugène Pavlovitch avait cru pouvoir se tirer d’affaire sans esclandre en affectant de ne prêter aucune attention à la provocatrice. Mais les paroles de celle-ci le frappèrent comme un coup de foudre : à la nouvelle de la mort de son oncle il devint blanc comme un linge et se tourna vers l’insolente. Sur quoi Elisabeth Prokofievna se leva rapidement et, emmenant tout son monde, partit presque en courant. Seuls le prince Léon Nicolaïévitch et Eugène Pavlovitch restèrent encore un moment : le premier semblait perplexe, le second n’était pas remis de son émotion. Mais les Epantchine n’avaient pas fait vingt pas qu’un formidable scandale se produisit. L’officier, grand ami d’Eugène Pavlovitch, qui causait avec Aglaé, manifesta la plus vive indignation. – Ce qu’il faut ici, c’est tout simplement la cravache. Pas d’autre moyen de calmer cette créature ! fit-il presque à haute voix. (Eugène Pavlovitch l’avait apparemment mis dans ses confidences.) Nastasie Philippovna se tourna aussitôt vers lui, les yeux étincelants. Elle arracha des mains d’un jeune homme qui se tenait à deux pas et qu’elle ne connaissait pas une fine badine de jonc et elle en cingla de toutes ses forces le visage de l’insulteur. La scène fut rapide comme l’éclair… L’officier, hors de lui, se jeta sur la jeune femme que venaient d’abandonner ses suivants : le monsieur entre deux âges avait réussi à s’éclipser totalement et son compagnon, s’étant mis à l’écart, riait à gorge déployée. La police se serait sans doute interposée une minute plus tard, mais, en attendant, Nastasie Philippovna aurait passé un mauvais moment si un secours inespéré ne lui était venu : le prince, qui se tenait lui aussi à deux pas d’elle, parvint à saisir par derrière les bras de l’officier. En se dégageant, celui-ci décocha dans la poitrine du prince un coup v*****t qui l’envoya tomber à trois pas de là sur une chaise. Mais déjà Nastasie Philippovna avait à ses côtés deux nouveaux défenseurs. Face à l’officier agresseur venait de se camper le boxeur, auteur de l’article que le lecteur connaît et ancien membre actif de la b***e de Rogojine. Il se présenta avec aplomb : – Keller, lieutenant en retraite ! Si vous voulez en venir aux mains, capitaine, et m’agréer comme défenseur du s**e faible, je suis à vos ordres. Je suis de première force à la boxe anglaise. Ne poussez pas, capitaine ; je compatis à l’affront s******t que vous avez essuyé, mais ne puis permettre qu’on joue des poings en public contre une femme. Si vous préférez régler l’affaire d’une autre manière, comme il convient à un gen… à un gentilhomme, en ce cas, capitaine, vous devez naturellement me comprendre… Mais le capitaine s’était ressaisi et ne l’écoutait plus. À cet instant Rogojine sortit de la foule, prit rapidement Nastasie Philippovna par le bras et l’entraîna. Lui aussi paraissait très ému : il était pâle et tremblait. En emmenant jeune femme il trouva le temps de ricaner sous le nez de l’officier et de dire sur un ton de boutiquier triomphant : – Hein ! qu’est-ce qu’il a pris ! Il a la trogne en sang ! Complètement maître de lui et ayant compris à quels gens il avait affaire, l’officier s’était couvert le visage de son mouchoir et, se tournant poliment vers le prince, qui venait de se remettre sur pied, il lui dit : – Le prince Muichkine, dont j’ai eu le plaisir de faire la connaissance ? – Elle est folle ! C’est une aliénée ! Je vous l’assure ! répondit le prince d’une voix entrecoupée en lui tendant machinalement ses mains tremblantes. – Je n’en sais certes pas autant que vous là-dessus, mais il m’est nécessaire de connaître votre nom. Il le salua d’un mouvement de tête et s’éloigna. La police arriva juste cinq secondes après que les derniers acteurs de cette scène eurent disparu. Le scandale n’avait d’ailleurs pas duré plus de deux minutes. Une partie du public s’était levée et s’en était allée. Certaines personnes s’étaient contentées de changer de place. D’autres étaient enchantées de l’incident. D’autres enfin y trouvaient un sujet passionnant de conversation. Bref l’affaire se termina comme à l’ordinaire. L’orchestre recommença à jouer. Le prince suivit la famille Epantchine. Si, après avoir été bousculé et être tombé assis sur une chaise, il avait eu l’idée ou le temps de regarder à sa gauche, il aurait vu, à vingt pas de lui, Aglaé arrêtée pour observer la scène en dépit des appels de sa mère et de ses sœurs qui étaient déjà à quelque distance. Le prince Stch… avait couru vers elle et avait fini par obtenir qu’elle s’en allât au plus vite. Elle les avait rejoints – Elisabeth Prokofievna se le rappela par la suite – dans un tel état de trouble qu’elle n’avait pas dû entendre leurs appels. Mais deux minutes plus tard, en entrant dans le parc, elle dit du ton indifférent et désinvolte qui lui était habituel : – J’ai voulu voir comment finirait la comédie ».
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