-Ahhh
…heu… bien entendu qu'il s'agit là d'un cri guerrier, comme seuls les vrais mâles en poussent. Jamais je ne pousserai un cri horrifié de jeune donzelle en me réveillant en petite culotte chez un inconnu… heu… pitié, faites comme si vous me croyez… passons…
-Du calme, tente de me rassurer le colosse.
Je me lève toutefois d'un bond et fais un triple bond derrière le lit.
-Pas touche. Tu ne m'approches pas.
Mais j'ai trop bougé. Je suis pris d'un vertige et suis contraint de me rassoir sur le lit. Loin de se vexer, le barman m'apporte un verre au contenu douteux et il me précise amusé qu'il ne s'agit de rien d'autre que d'un remède contre la gueule de bois. Snif, je le sais pourtant qu'il ne faut pas bouger un lendemain de beuverie… pour ma plaidoirie, je n'étais pas forcément au courant pour la drogue alcoolisée !
-Cesse de te tortiller ainsi petite peste, croit bon de lâcher le barman, (responsable de l'un de mes pires souvenirs si je ne m'abuse…Grr !).
Il me lance mon pantalon au nez, que j'enfile tant bien que mal.
Je me sens bizarre, la sensation n'est pas désagréable et brusquement les mains du colosse se retrouvent sur mes cuisses.
-Mais…
-Chut…
Il continu de me tâter et j'en ouvre la bouche d'horreur. Ses mains se raffermissent sur sa prise, et il sort mon téléphone de mon pantalon. Ca sonne.
Oups. Oui, quoi d'autre, il fut heureux, je l'aurais baffé. J'ai déjà du mal à me souvenir des événements désastreux de la nuit dernière, inutile d'en rajouter dans le vulgaire.
Cette règle vaut aussi pour le contenu de ma communication téléphonique. Rien de bien étonnant en fait. Il est près de 14h, mon boulot commençait à 8h. Verdict : je suis viré une fois de plus… quelle surprise, j'en serais presque triste si ça ne me lassait pas tant. Vie de merde jusqu'au bout, tel est mon tempo.
Je ferme les yeux et m'étale sur le lit. J'ai mal à la tête, et suis blasé.
-Qu'est-ce que je fous là ?
L'ogre s'assoit à côté de moi, je ne réagis pas. S'il tente quoique ce soit, je le castre.
-On t'a drogué. Je t'ai monté dans ma chambre.
Je me mords la langue. J'espère au moins que j'ai assuré si tel est le cas. Au moins je ne me souviens plus de la chose, ça m'évitera d'être traumatisé trop longtemps.
-Et…
L'ogre pouffe avant de m'ébouriffer les cheveux. Erreur fatale, on n'ébouriffe pas la tignasse d'un homme au saut du lit. Pour la peine, je lui assène le coup de coude de la mort. Désolé pour l'effet c*****e, mais j'ai réellement mal à la tête.
-Et rien du tout, conclut le type. Tu étais dans le coltard, je ne suis pas du genre à forcer de pauvres petits hétéro égarés.
-Je ne suis pas égaré, grincé-je méchamment.
-Tu n'as plus d'emploi, ni de copine, énuméra gentiment mon interlocuteur, et j'ai cru comprendre que tu squattais chez elle.
Et merde. Je ne me souviens pas lui avoir dit autant. Une seule solution, fuir avant d'en apprendre suffisamment pour tenter la corde.
Je me lève d'un bon mais sa main vient m'agripper pour m'amener sur ses genoux.
-Pourquoi tant de colère l'ami, murmure l'ogre, tu aurais aimé qu'il se passe quelque chose ?
Et un poing de ma part dans ses dents pour cette technique de gonzesse. Merde, il faut que je fuie au plus vite. Tous des tarés.
-Colère mon cul en string, fourre-là toi où je pense.
Je vérifie que je n'ai rien oublié et me dirige furieux autant que mortifié vers la porte.
-C'est bon tu m'as convaincu, s'esclaffe le nounours de la mort derrière moi. Tu as le job !
J'ouvre la porte et vais pour la franchir mais…
-Quoi ?
Je me retourne.
-Le quoi ?
L'homme me sourit et je ne peux que constater cette beauté animale, et pourtant si peu imposante. Comment un colosse pareil peut-il sembler gamin ?
-Le job, répète-t-il. Tu bosses ici le soir en tant qu'hôte, et je t'offre l'hébergement tout compris, avec pourboire et argent de poche si tu es un gentil garçon.
Je le dévisage, cherche la blague et vire au rouge.
-Mais t'es un grand malade toi ! Tu le sais ça ?
-Oui, et je m'appelle Jurde. Pour toi ce sera « patron ».
J'ouvre la bouche, la referme. Je regarde la porte, l'ouvre, la referme. Suis-je condamné à tout refermer ?
-Tu sais, grincé-je faiblement, il existe de très bons médecins en blouse blanche pour les gens de ton espèce. J'essaye le sourire moqueur mais il s'agit davantage d'une grimace. Ne t'inquiète pas, il faut garder espoir.
L'homme, Jurde (quel nom de merde) me scrute calmement un instant avant de se lever pour s'approcher.
Je me raidis mais ne recule pas. Seules les tafioles reculent.
-Parle pour toi, lâche-t-il.
Sa tête vient tout près de la mienne, et je sens son souffle chaud venir me caresser la joue.
-Avoue que la proposition te tente…
-Va te faire foutre.
-Toi aussi. Tu serais déjà parti si ça ne te convenait pas. Et tu as raison de rester, je ne propose pas ce genre de marché à tout le monde.
Je serre la mâchoire et suis victime d'une brusque envie de l'étriper. Le tabasser, le défigurer. Mais je ne fais rien.
Certains diront que je suis intelligent, que l'homme me mettrait au tapis en moins de deux vu nos différences de gabarit. D'autre diront que je suis un homme du monde, qui sait se contrôler comme il se doit. Je leur dirais bien qu'il s'agit des deux. Intelligent, et gentleman. Mais pas gay.
Et je suis convaincu que la raison pour laquelle je ne suis toujours pas parti au loin, c'est parce que je ne supporte pas l'idée qu'il pense cela de moi. Soit, j'ai ramené mes fesses dans ce trou à ras, mais je n'ai rien fait. Je suis innocent. Totalement. Et en manque d'argent. Un peu. Beaucoup… bon inutile d'insister.
-Je ne suis pas gay.
Toujours ce sourire confiant en face qui me donne l'irrépressible envie de le cogner.
-Pas grave.
-Et je déteste les gays.
-Tant mieux.
-Pardon ?
Jurde s'étire avant d'ouvrir la porte.
-Je commençais à en avoir ras le bol des mecs qui aguichent puis se barrent avec les clients.
Il s'éloigne.
-Au moins, achève-t-il, j'aurais l'esprit plus tranquille… et puis les petites pestes, ça me plait.
Quel connard. Doté d'un nom de merde en plus. Jurde.
Je le vois s'éloigner encore dans les escaliers et comprends qu'il ne me force pas. Il ne tient qu'à moi de m'en aller, et de ne jamais plus revenir. Aller de part le monde, vivre sous les ponts le temps de me retrouver un nouveau job en cette période de crise économique et de licenciement massif.
Encore vivre en perdant, comme toujours. Je fixe ce dos qui m'a promis la stabilité, et me dis que ce ne sera pas pour longtemps. Je le couillonerai, comme je me l'étais promis la veille, et un beau jour je partirai après avoir trouvé un job plus décent.
-Je ne suis vraiment pas gay, craché-je.
-On verra.
Je marmonne dans ma barbe, mais suis conscient que mon sort est tout tracé. Ce soir je serai de corvée.
-Et l'argent de poche ?
Jurde se retourne enfin, et pour la première fois je discerne cette même lueur malicieuse que la veille au bar.
-Ça, susurra t-il de sa voix qui porte malgré les vingt marches d'escalier qui nous séparent, ça dépendra de si tu es un bon garçon.
Bon garçon, mon cul, tu vas en voir de toutes les couleurs, c'est un hétéro piégé qui te le dit !