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Vendredi 17 janvierIl est cinq heures. Paris s’éveille.
Mais pas Plestin-Les-Grèves, chef-lieu de canton des Côtes d’Armor. 5 heures du matin, en hiver, c’est l’instant le plus glauque. « Faille veau glauque ! », disent même les Anglais. Et pourtant, c’est l’heure choisie par Alain Lenoir pour sortir de sa maison, située sur les hauts du hameau de Pont-Menou, à quelques centaines de mètres de l’ancienne scierie. C’est aussi un moment spécial pour Sultan, son chien. Attaché au bout d’une lourde chaîne de deux mètres de long, ancrée dans le béton, il hurle. Comme toutes les nuits. Depuis 5 ans. Il ne connaît de cette habitation qu’il est censé protéger que son pignon. De ce côté du mur, un demi-paysage, qu’il scrute désespérément toute la journée. Et toute la nuit. À force d’allers et retours au bout de sa longe de métal, ses pattes ont creusé un profond sillon dans la terre, comme une petite tranchée, un dérisoire rempart qui ne le préserve guère de la connerie humaine… Son seul abri : une niche. Si l’on peut appeler ainsi le gros congélateur, renversé sur le côté, débarrassé de son couvercle, que son “maître” a disposé à son intention. Et placé de telle façon qu’il puisse s’abriter à l’intérieur, ou sauter dessus pour observer et repérer d’éventuels intrus.
En cette nuit glaciale de janvier, Sultan n’a pas beaucoup dormi. Trop froid… Trop peur. Quand s’allument les lumières de la maison, éclairant faiblement le jardin, c’est un moment d’espoir dans sa vie. Qui n’en a guère. Pas un espoir de chaleur humaine, il ne sait pas ce que c’est, mais d’un peu de présence. Juste un peu de présence. La silhouette trapue qui s’avance la lui apportera-t-elle ?
— TA GUEULE, SULTAN ! crie d’une voix sèche le maître des lieux, en jetant sans douceur une vieille gamelle en métal rouillé devant la “niche” du chien. Dedans, une vague soupe aux couleurs incertaines, simple dilution des restes du repas de la veille. Pas de quoi faire un gueuleton, à peine assez pour couvrir ses besoins minimums…
— Allez, bouffe, ENFOIRÉ ! lance une voix rauque, qui attend manifestement la cigarette suivante.
Le chien, croisement approximatif d’un berger allemand, d’un rottweiller et d’un pur bâtard ne se le fait pas dire deux fois et, en moins de temps qu’il n’en faut à un croque-mort pour prendre un air de circonstance, il finit ce petit-déjeuner… Sans croissant. Et retourne dans son congélateur, en attendant la prochaine “distraction” : le passage du chat du voisin ou l’arrivée du facteur.
*
Un vent frigorifiant souffle sur la campagne obscure. La lune, pudique, reste cachée derrière de gros cumulonimbus. Plus haut sur la colline, des volutes de brume flottent au ras des arbres et n’engagent guère à l’optimisme météorologique. Le hameau semble immobile, endormi dans sa torpeur nocturne, sans la moindre lumière à l’horizon. Engoncé dans un vieux caban, Alain Lenoir enfonce un peu plus son bonnet de laine aux couleurs infâmes et délavées, pour bien protéger ses oreilles, et descend d’un pas pressé, en direction de la vallée du Douron, la rivière qui sépare, ici, Finistère et Côtes d’Armor. Un coup d’œil rapide à sa montre le rassure : « 5 heures 20, c’est bon ! » et il s’allume sa troisième clope de la journée.
« La meilleure ! » pense-t-il. La première qu’il peut savourer vraiment, tout en marchant. Après avoir tiré goulûment sa première bouffée, il prend sa cigarette entre ses doigts, étend le bras et regarde, avec un évident plaisir, le bout rougeoyant qui se consume.
« Quand tu penses que ces connards veulent nous supprimer ça ! » se lance-t-il à lui-même d’un ton amer.
Cinq minutes de marche et il rejoindra le carrefour de la D64, la route Morlaix-Lannion, où la navette le récupérera. La navette, c’est le nom donné au bus de ramassage de l’abattoir où il travaille, à Kerivel, à une vingtaine de kilomètres de là. Pris dans ses réflexions tabagiques, le maître de Sultan ne prête qu’une attention très limitée à ce gros 4x4 aux vitres embuées qui arrive de la vallée. Même si la vue d’une voiture est pour le moins inhabituelle à cette heure de la journée. Encore à moitié dans les bras de Morphée, il continue à descendre, longeant le bord droit de la chaussée. La lune, un peu moins timide, se dégage des nuages et blafarde ses rayons sur le macadam. Alain Lenoir continue paisiblement son chemin, savourant sans modération chaque volute nicotinique.
Un peu plus haut, dans le parking désert de la boîte de nuit locale, le 4x4 fait demi-tour. Trois personnes à bord. Qui ne se parlent pas. Qui échangent juste un regard. Déterminé. La voiture redescend maintenant vers Pont-Menou. À bonne allure. Un petit écart sur la droite, deux roues qui mordent sur le bas-côté, un conducteur impassible et un énorme pare-buffle, ce cocktail ne réussit pas au travailleur matinal. Malgré la violence de l’impact qui lui brise le bassin et une jambe, le fumeur de l’aube s’accroche, par pur réflexe, à l’impressionnant pare-chocs. Un voyage inconfortable et douloureux qui ne dure guère. La voiture s’arrête, cent mètres plus loin, en douceur, riverains obligent. Le corps, devenu inerte, retombe lourdement sur le sol, juste en avant de la roue droite.
Un reflet de lune traverse le talus. Le passager arrière descend du véhicule. Dans sa main, un énorme couteau de cuisine, acheté la semaine précédente à un camion d’outillage, comme il y en a si souvent dans le secteur. Qui faisait des promotions sur les articles de coutellerie. Le blessé n’en a cure. Gisant au sol, il gémit à peine, au bord du grand voyage, et de l’inconscience éternelle. L’homme au couteau se penche sur lui. D’un geste v*****t, il ouvre le col de son caban pour exposer son cou et, d’un geste vif, il lui tranche la gorge, prenant soin de n’en sectionner que le côté gauche. Le sang gicle à gros bouillons de l’artère carotide coupée, éclaboussant généreusement le corps du meurtrier. Ce qui ne l’empêche pas de soigneusement essuyer la lame du couteau sur le jean de l’homme à terre et de lui entailler soigneusement, et méticuleusement, le front avec la pointe de la lame.
La voiture redémarre alors et écrase allègrement la cage thoracique de l’ancien fumeur, lui enlevant tout espoir de souffler d’autres bougies d’anniversaire. Comme quoi, les grands tobacologues, si politiquement corrects, ont bien raison : « Quand on fume, on s’expose à des problèmes de poumon ! » Pour les 2669 kilogrammes du 4x4, rouler sur ce type d’obstacle, n’est pas un souci. Il en a vu d’autres. Alain Lenoir, lui, s’en fout. Le saigneur de cochons, et autres bestiaux, est mort.
Autour de la voiture, rien n’a bougé. Pas une lumière ne s’est allumée et, à part Sultan qui continue à hurler, comme tous les matins, on n’entend pas un bruit. Sauf celui du vent glacial dans les houppiers des arbres. Et de la voiture qui redémarre doucement, direction l’ancienne scierie et la route de Lanmeur. À l’est rien de nouveau. Le soleil n’est pas près de se lever. Cette journée a définitivement mal commencé pour l’employé de l’abattoir de Kerivel.
Décidément, le vendredi n’est pas le jour du saigneur…
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6 heures 45, le même jour.Après sa première piqûre chez un pochetron de Saint-Haran, un hameau situé non loin de là, Nadège Duroux se dirige vers Lanmeur, de l’autre côté de la “frontière” 22-29, pour renouveler un pansement chez un petit vieux. Qui rime depuis des mois avec ulcère variqueux. Malgré la nuit encore dense et les nuagettes de brouillard, elle est bien éveillée et attentive à la moindre possibilité de verglas ou d’obstacle sur la chaussée. La vision d’une masse sombre allongée sur le macadam ne la fait même pas sursauter. Il lui est déjà arrivé dans le passé de ramasser, au petit jour, des ivrognes en goguette, ayant trouvé plus simple de dormir sur place que de retrouver leur chez-soi, trop éloigné pour leurs facultés physiques ou cérébrales. Warnings allumés, triangle de signalisation soigneusement disposé, gilet fluo revêtu, c’est en professionnelle qu’elle s’approche du corps allongé, une lampe-torche à la main. Il ne lui faut pas long-temps, à la vue de la gorge ouverte et du sang répandu, pour réaliser. L’absence de pouls ne la surprend guère. Elle a bien compris qu’à moins d’un accord particulier entre l’homme étendu et les autorités divines, un jour de Pâques, il ne fait plus partie du monde des vivants. Ne reste qu’à prévenir gendarmes et pompiers, ce qu’elle fait aussitôt.
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Plestin FM, 8 heures 10. Pour Isabelle Lebech, c’est la dernière ligne droite. L’animatrice de la tranche matinale de la station des Côtes d’Armor profite d’un intermède musical pour finir sa revue de presse et éplucher les dernières dépêches d’agences. Elle a encore deux flashs d’infos à assurer, celui de 8 heures 30 et celui de 9 heures. La nouvelle du meurtre de Pont-Menou n’est toujours pas tombée, soigneusement sauvegardée, pour l’instant, par la gendarmerie du bourg costarmoricain.
À vrai dire, elle n’a pas tout à fait la tête au travail ce matin. Aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres pour elle. Sitôt quitté l’antenne, elle va foncer sur la gare de Plouaret pour aller chercher Laure. Laure Saint-Donge, dite LSD, la journaliste qui avait résolu l’histoire des meurtres en série à Locquirec1, le village voisin. Elle vient passer quelques jours de repos à Plestin, avant de repartir pour une enquête, « sur l’utilisation réelle des fonds caritatifs après le tsunami de 2004… ». Tout un programme. Intérieurement, l’animatrice de radio rigole : « Comment peut-on avoir envie de venir en Bretagne-Nord à cette époque de l’année ? À part bouffer des crêpes à la chaleur d’un feu de bois et sortir emmitouflé, que peut-on bien y faire quand on est en vacances ? »
— Respirer… Se reposer… Se ressourcer… En un mot, redécouvrir la vraie vie ! Ça te va comme réponse ? lance la journaliste en s’engouffrant dans la vieille Picasso d’Isabelle Lebech, moins de deux heures plus tard.
Malgré leurs rapports difficiles lors de l’enquête locquirécoise, les deux femmes n’ont pas été longues à reprendre contact après le dénouement de l’affaire. Des conversations téléphoniques régulières, des échanges de courriels, et une rencontre lors de la présentation parisienne du bouquin tiré des confidences des meurtriers, ont entretenu une forme d’amitié. Intéressée peut-être, mais amitié quand même. Toutes deux attendent beaucoup de cette rencontre : dissiper les malentendus, échanger leurs expériences professionnelles et discuter de leurs vies de femmes mûres. Et seules… Tout heureuses de se revoir, Isabelle et Laure ne prêtent qu’une attention relative au bulletin météo diffusé par Plestin FM : « Températures positives dans toute notre zone, mais attention toutefois à quelques risques isolés de verglas ou de gelées blanches dans les vallées. »
Rien à craindre du côté de Pont-Menou, la gelée éventuelle serait plutôt rouge…
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Même jour, gendarmerie de Plestin.À la gendarmerie locale, c’est l’effervescence. Toute la brigade est sur le pont, aux ordres de l’adjudant-chef Paugam. Surnommé “C clair”. Le secteur du crime a été bouclé et la circulation déviée. Une déviation qui ne devrait pas entraîner d’embouteillages monumentaux, vu le trafic sur la portion de route qui a été interdite au public. Les premières constatations n’ont rien révélé. Le périmètre est sécurisé, les rubans jaune et noir « Gendarmerie Nationale Zone interdite » ont été apposés, et quatre gendarmes laissés sur place pour surveiller. Il ne reste qu’une chose à faire : prévenir la hiérarchie. À peine de retour à Plestin, le chef de brigade a aussitôt prévenu le parquet et le procureur Menez. Qui, devant la gravité des faits, a confié l’enquête non pas à la Brigade de Recherches de Lannion, mais d’emblée, à la Section de Recherches de Rennes. En attendant son arrivée, l’adjudant-chef rassemble ses troupes :
— Je veux tout le monde dans la salle de réunion, dans cinq minutes ! C’est clair ?
Cinq minutes plus tard, c’est la brigade au complet, doigt sur la couture du pantalon, qui se présente au rapport.
L’officier, d’un ton ferme, prend la parole :
— Mesdames, Messieurs, ce qui s’est passé ce matin, c’est clair, est un événement exceptionnel dans notre commune. La dernière mort violente d’origine criminelle sur notre territoire remonte à la fin des années 70. C’est vous dire le retentissement que cela va avoir dans tout le village. Et même le canton, c’est clair. Tous nos faits et gestes vont être passés au peigne fin par la population et les journalistes… Vous imaginez ce que cela veut dire ?
Dans un bel ensemble qui n’aurait pas dépareillé à Saint-Tropez, le chœur des militaires répond :
— Oui, mon adjudant-chef !
— Comme vous le savez déjà, c’est la SR de Rennes qui est chargée de l’enquête. C’est une procédure inhabituelle, qui vous montre l’importance potentielle de cette affaire aux yeux des autorités judiciaires. Et nous apporterons toute notre aide à la Section de Recherches ! Déjà en lui fournissant le maximum d’éléments sur la victime ! C’est clair. Romain ! Vous avez des détails ?
— Oui, mon adjudant-chef, répond le tout jeune maréchal des logis. Il prend ses notes et lit d’une voix assurée : la victime s’appelle Alain Lenoir, 39 ans, et habitait un peu au-dessus de l’endroit où on l’a trouvé, route de Pont-Menou, au lieu-dit Milin Coz. Il vivait seul. Séparé de sa femme depuis 8 mois. Une fille de 10 ans qui vit avec sa mère, route de Lanscolva, à Plestin. Il travaille, enfin il travaillait, comme abatteur à la CABOV de Kerivel, à côté de Plounévez-Moëdec.