12
Yulia
― Bayu-bayushki-bayu, ne lozhisya na krayu… Ma mère me chante une berceuse russe et je me glisse plus profondément sous la couverture. Pridyot seren’kiy volchok, i ukusit za bochok…
Sa voix sonne faux et les paroles décrivent un loup gris qui va me mordre les flans si je m’approche trop près du bord du lit, mais la mélodie est douce et réconfortante, comme le sourire de ma mère. Je m’y prélasse et je la savoure aussi longtemps que possible, mais à chaque mot la voix de ma mère devient de plus en plus imperceptible jusqu’à disparaître complètement.
Il n’y a plus que le silence et un vide froid et sombre. Je murmure :
― Ne pars pas, maman, reste à la maison. Ne va pas chez Grand-Père ce soir. Je t’en prie, reste à la maison.
Mais il n’y a pas de réponse. Il n’y aura jamais de réponse. Il n’y a que l’obscurité et les pleurs de Misha. Il a de la fièvre et il réclame ses parents. Je le prends dans mes bras pour le bercer, sentir son poids de petit garçon me rassure dans cet océan d’obscurité.
― Ne t’inquiète pas, Mishen’ka. Tout va bien, nous allons nous en sortir, je vais prendre soin de toi. Nous allons nous en sortir, je te le promets.
Mais il continue de pleurer. Il pleure toute la nuit. Ses hurlements deviennent hystériques quand la directrice d’école vient le chercher le lendemain matin et je sais qu’elle lui a fait mal. J’ai vu les bleus sur ses jambes quand il est sorti de son bureau hier soir. Elle lui a fait mal, elle l’a traumatisé. Depuis il n’a pas cessé de pleurer.
― Non, ne le prenez pas ! Je lutte pour retenir Misha, mais elle me repousse et emmène mon frère avec elle. Je la poursuis, mais deux garçons plus grands me bloquent la route en s’interposant entre elle et moi.
― Arrête, dit l’un d’eux. C’est inutile.
Ses yeux sont tout noirs, comme l’obscurité qui m’entoure et je me sens tourbillonner. Je suis perdue, tellement perdue dans cette obscurité.
― J’ai une proposition à te faire, Yulia. Un homme revêtu d’un costume me sourit, ses yeux noisette sont froids, son regard calculateur. Un marché si vous voulez. Tu n’es pas trop jeune pour faire un marché, si ?
Je relève le menton et je croise son regard.
― J’ai onze ans. Je peux faire ce que je veux.
“ Bayu-bayushki-bayu, ne lozhisya na krayu… ”
― C’est de ta faute, sale p**e. Des mains s’emparent brutalement de moi et m’entraînent dans l’obscurité. Tout est de ta faute.
“ Pridyot seren’kiy volchok, i ukusit za bochok… ”
La mélodie disparaît de nouveau et je pleure, je pleure tout en me débattant et en m’enfonçant encore davantage dans l’obscurité.
― Parlez-moi de ce programme.
Des bras vigoureux m’attrapent et m’emprisonnent contre un corps d’homme musclé. Je sais que je devrais être terrifiée, mais en relevant les yeux et en croisant le regard pâle de cet homme une douce chaleur m’envahit. Son visage est dur, chacun de ses traits semble sculpté dans la pierre, mais ses yeux gris-bleu ont une chaleur que je n’ai pas vue depuis des années. J’y lis une promesse de sécurité, et quelque chose d’autre encore.
Quelque chose que je désire de toute mon âme.
― Lucas… Je tends éperdument les mains vers lui. Je t’en prie, b***e-moi. Je t’en prie…
Il plonge en moi sa grosse verge qui m’étire, me transperce, et son ardeur fait disparaître le froid qui était encore là. Je brûle et ça ne me suffit pas, j’en veux encore plus. Je lui murmure :
― Je t’aime, et mes ongles s’enfoncent dans son dos musclé. Je t’aime, Lucas.
― Yulia. Sa voix est froide et distante quand il dit mon nom. Yulia, c’est l’heure.
― Je t’en prie… Je le supplie en essayant de le retenir, mais il commence déjà à disparaître. Je t’en prie, ne pars pas, reste avec moi.
― Yulia. Une main se pose sur mon épaule. Réveillez-vous.
À bout de souffle, je m’assieds dans le lit et je fixe le regard froid d’Obenko. Mon cœur bat à se rompre et je suis légèrement couverte de sueur. En tournant la tête, je vois le papier peint qui se décolle par endroit et la lumière grise qui traverse la vitre sale de la fenêtre. Lucas n’est pas là, il n’y a personne pour me sauver de l’obscurité.
Je suis dans ma chambre, dans la maison où je suis cachée, et j’ai dû me rendormir avant le débriefing.
― Est-ce que je… j’ai parlé ? Je pose cette question en essayant de calmer ma respiration. Mon rêve commence déjà à disparaître de ma mémoire, mais les bribes qui restent suffisent à me nouer l’estomac.
― Non. Le visage d’Obenko reste impassible. Vous auriez dû ?
― Non, bien sûr que non. Les battements frénétiques de mon cœur commencent à se calmer. Donnez-moi une minute pour me rafraîchir et j’arrive tout de suite.
― Entendu. Obenko sort et je m’enroule dans la couverture en quête du moindre réconfort possible.