I-1

2002 Worte
I Plouigneau, Nord-Finistère. Vendredi, 20 heures 40Une soirée comme les autres chez les Martin. Chantal, la mère, rigole devant Scènes de ménages sur M6, en attendant de regarder un épisode de série américaine sur TF1. Ses enfants, sitôt le dîner avalé, sont montés dans leurs chambres respectives et ont maintenant les yeux scotchés sur d’autres écrans. Kevin, 12 ans, joue sur sa console vidéo, pendant que Mélanie, sa jeune sœur, de deux ans sa cadette, regarde un DVD de dessins animés. Tout semble bien tranquille dans cette maison de plain-pied bâtie au bord de la D712, entre Plouigneau et le Ponthou, tout près de Morlaix. L’idée de passer sa soirée devant un spectacle de violence et d’horreur n’émeut pas le moins du monde la jeune femme qui profite avec bonheur de ces quelques dizaines de minutes de repos, loin des soucis du quotidien. Avachie sur le canapé, elle savoure cette paisible soirée d’automne, sans se douter de ce qui l’attend… Quelques coups frappés à la porte la sortent vite de sa douce torpeur. Une certaine inquiétude perce dans sa voix, quand elle demande : — Qui est là ? — Gendarmerie Nationale. Est-ce que nous pouvons entrer ? C’est à propos de votre mari. La première réaction devrait être d’ouvrir immédiatement et de dire d’une voix angoissée : — Qu’est-ce qu’il lui est arrivé ? Chantal Martin, elle, montre moins d’empressement. Non qu’elle ne s’intéresse pas à son mari, loin de là, mais son assiduité à regarder les histoires policières à la télévision l’incite à la méfiance. « Peut-être s’agit-il d’un stratagème pour entrer dans la maison… », pense-t-elle. « Et si ce n’était pas des gendarmes ? » Deux interrogations d’importance qui la poussent à demander : — Qu’est-ce qui me prouve que vous êtes vraiment gendarmes ? Vous avez une carte ? Bonne question qui entraîne une réponse on ne peut plus logique : — Bien sûr que nous sommes gendarmes ! Dès que vous aurez ouvert la porte, vous verrez nos uniformes et nous vous montrerons notre carte. Malgré cette phrase a priori rassurante, la jeune femme s’est glissée sans bruit vers la fenêtre du salon plongé dans une quasi-obscurité, avec seulement l’écran du poste comme source de lumière. Ce qu’elle voit à travers le voilage ne l’avance pas beaucoup. Impossible de visualiser qui se tient derrière la porte. Impossible aussi d’apercevoir une voiture ou une camionnette de la gendarmerie. Elle a beau scruter toute l’allée qui mène à son domicile, pas de véhicule à l’horizon. Elle regarde la haie d’arbustes qui borde la clôture à l’avant de la propriété, dans l’espoir de détecter la lueur d’un gyrophare. En vain. Il lui faut pourtant prendre une décision. Et vite. Téléphoner aux gendarmes ? S’ils sont déjà derrière la porte, elle passera pour une imbécile, pour ne pas dire plus. Téléphoner à son mari ? Encore une fois, s’il lui est arrivé quelque chose, comme le laisse prévoir la voix qui vient de lui parler, ce serait stupide. Alors, que faire ? Elle n’hésite pas longtemps et, d’un geste plus réflexe que réfléchi, elle entrouvre le battant, en se maudissant de ne pas avoir fait installer une chaîne, pour simplement l’entrebâiller. Un geste imprudent, qu’elle va amèrement regretter… * 20 heures 54. Le chef de bord du Train Express Régional TER 855859 vient de remonter dans sa rame, après avoir surveillé le départ de la gare de Plouaret-Trégor. Trois nouveaux voyageurs à contrôler, ce qui lui prend à peine deux minutes, et il peut s’asseoir sur le siège le plus proche de la cabine du conducteur et profiter du court répit dont il dispose avant d’atteindre la prochaine gare, Morlaix. Son esprit oublie vite la quinzaine de passagers répartis dans l’autorail et commence à faire des projets pour le week-end à venir. À 21 heures 45, le train sera arrivé à Brest, son terminus, et il lui faudra trois gros quarts d’heure pour rentrer chez lui. Cela lui laissera un bout de soirée avec sa femme, ce qui n’est pas si fréquent avec ses horaires décalés. Et après, deux grands jours d’affilée à se reposer, un vrai week-end, un plaisir loin d’être la norme quand on est contrôleur à la SNCF. « SeNeCeFe » pour les intimes. Bien sûr, logiquement, il n’aurait pas dû finir après 19 heures 30 – c’est la règle avant une journée de congé – mais il a accepté de dépanner un collègue qui avait des soucis personnels. Peu importe, les prévisions météo sont a priori bonnes, cela lui permettra d’aller au marché de Morlaix le samedi matin et d’aller se balader avec sa famille, sans doute sur le sentier côtier du côté de Térénez, l’après-midi. Dimanche, son programme se résume à un seul objectif : continuer à construire la cabane en bois dans le chêne au fond du jardin. Une promesse qu’il a faite à ses enfants et qu’il entend bien tenir avant Noël. Tout est calme dans le wagon et d’où il est, il peut, en se levant, embrasser d’un seul regard l’ensemble des occupants de la « baleine bleue », l’un des surnoms affectueux donnés à ce train original. RAS, il se rassoit tranquillement, sans prêter la moindre attention à ce jeune homme aux cheveux châtains qui vient d’entrer dans les toilettes. Dans l’espace “famille” (quatre sièges face à face avec chacun une tablette repliable) à côté de lui, une étudiante, lunettes à monture bleue sur le nez, l’air plus sérieux qu’un président de la République un 11 novembre, écrit nerveusement sur un bloc-notes, tout en se référant régulièrement à un manuel d’histoire posé juste devant elle. Un silence de cathédrale règne dans la rame, dépourvue des enquiquineurs habituels qui racontent leur vie au téléphone. En essayant de parler le plus fort possible pour être bien sûrs que personne ne rate un mot de leur conversation intime. Un silence de cathédrale peut-être, mais qui ne va pas durer. * — Allez, Bruxelles ! Fais le beau si tu veux avoir un bout de crêpe ! Le petit chien, curieux mélange de Jack Russell et de Cavalier King Charles, regarde Laure Saint-Donge, la “belle” LSD, avec des yeux implorants. Tout être normalement constitué et ayant un tant soit peu d’affection pour les animaux craquerait immédiatement devant l’air malheureux du canidé semblant porter sur sa face toute la misère du monde. Mais la journaliste connaît trop bien son toutou pour se laisser avoir par une telle manœuvre. Elle ne cède pas et réitère sa demande. Le dénommé Bruxelles n’hésite pas longtemps. Il choisit vite entre son amour-propre et son estomac, et se met dans la posture de cirque requise par sa maîtresse. Le tout sous l’air goguenard du compagnon de Laure, Hugues Demaître, pharmacien à Trémel (Côtes d’Armor) de son état. — Quel sacré hypocrite ! dit-il. Pour une crêpe d’Yvette, il est prêt à tout faire. Même les exercices les plus dégradants. Tu ne trouves pas que tu exagères un peu en lui demandant ce genre de truc ? Avant, tu lui donnais des bouts de gâteaux ou des biscuits sans rien lui réclamer en retour… — C’est vrai ! Je suis d’accord avec toi, je trouve cela stupide, répond Laure. C’est juste qu’il a pris au moins deux kilos depuis la fin de l’été, et je n’ai pas envie qu’il devienne obèse. Il fait de moins en moins d’exercice et, malgré tout, il continue à manger autant, voire plus, puisqu’on lui donne à table. Il faut qu’on réagisse. Alors, en lui faisant faire ce genre de conneries, cela nous culpabilise, et j’espère que cela nous incitera à réfléchir avant de lui donner quelque chose. — Je suis tout à fait de ton avis, il ne se dépense plus assez. Pourtant, il est en liberté dans le jardin toute la journée… — Ça ne remplace pas une bonne promenade ! Quand je ne suis pas là, tu le sors ? Un silence gêné, puis Hugues enchaîne : — Avec les horaires de l’officine, ce n’est pas vraiment facile, d’autant que, ces dernières semaines, tu as été beaucoup en reportage. Le midi, j’ai à peine le temps de manger, et le soir… — Le soir, l’interrompt sa compagne, tu n’as pas vraiment envie de sortir, surtout que tu es bien crevé par ta journée passée derrière le comptoir, c’est ça ? Avec le sourire penaud d’un collégien impubère, surpris à regarder des photos de truie, ou en tout cas cochonnes, Hugues répond laconiquement : — Oui. — Décidément, tu t’encroûtes de plus en plus. Elle marque une pause, semble chercher ses mots et finit par lâcher : — Bon ! Je sais ce qu’il me reste à faire… L’air vraiment inquiet, le pharmacien demande : — Tu ne vas quand même pas me quitter pour ça ? — Pour ça ? Bien sûr que non ! Je vais balader le chien. Imbécile ! * Quelque part dans la campagne, non loin de MorlaixAllongés dans la partie coffre d’un Berlingo Citroën, les membres de la famille Martin n’en mènent pas large. Les yeux terrorisés, la mère se contorsionne comme elle peut pour essayer de communiquer avec ses enfants. Un exercice hautement fatigant quand vous avez les pieds et les mains liés et qu’un bâillon très serré vous empêche d’émettre le moindre son. À sa gauche, Kevin fait le même effort et finit par se retrouver, au sens littéral du terme, nez à nez avec sa maman. Un geste important, qui ne sert pas à grand-chose en fait, puisque l’obscurité ambiante ne permet pas de distinguer quoi que ce soit. La mère se contente donc d’un bisou esquimau en frottant son nez contre celui de son rejeton, sans être convaincue qu’il connaisse la signification de ce rituel. Sa fille réussit enfin, elle aussi, à se retourner et bénéficie du même réconfort. Si l’on peut dire. Difficile de savoir depuis quand l’utilitaire roule. Cinq minutes ? Dix ? Les événements sont allés tellement vite depuis que madame Martin a ouvert cette fichue porte, qu’elle en a perdu toute notion du temps. Il n’en est pas de même de celle de la réalité. Dès que l’homme cagoulé est entré violemment dans la maison et a appuyé la lame de son couteau sur sa gorge, tout en l’empêchant de crier en plaquant sa main gauche sur sa bouche, elle a compris. Compris que son destin venait de basculer vers un avenir on ne peut plus incertain et où la mort pourrait lui faire les yeux doux. Pourtant, l’inquiétude pour son destin personnel a cédé très vite le pas à une angoisse encore plus profonde, celle de savoir la vie de ses enfants menacée. Comment se sont-ils emparés d’eux ? Elle n’en sait rien. Elle n’a rien vu, car le deuxième homme, au visage dissimulé lui aussi, caché derrière le premier, l’a très vite bâillonnée, a entravé ses poignets et ses chevilles avec du fil électrique, et l’a portée sur ses épaules jusqu’au coffre de la fourgonnette. Là, il l’a déposée sans ménagement, la laissant à moitié assommée après que sa tête a heurté violemment le sol métallique. Ses enfants n’ont pas tardé à la rejoindre dans la même inconfortable position. C’est la dernière fois qu’elle a pu les voir, plus exactement les entrevoir, à la faible lueur d’une pleine lune occultée par quelques nuages. Depuis que les portières arrière ont été refermées, ils ont roulé sans s’arrêter et à bonne allure, sur une route à l’évidence très cahoteuse. Il ne se passe pas cinq secondes pendant lesquelles les corps des trois prisonniers ne sont pas brinquebalés de gauche à droite ou de haut en bas, leur occasionnant chaque fois des douleurs de plus en plus insupportables. Chantal Martin se prend à maudire les services en charge de l’entretien de la chaussée, une courte digression mentale qui lui permet, brièvement, d’oublier la dangerosité de leur situation. Leurs ravisseurs auraient-ils réalisé la souffrance qu’ils occasionnent à leurs victimes ? Peu probable, mais en tout cas, la voiture vient de ralentir. Et de tourner à droite, à en croire le ballottement de leurs trois corps vers la gauche du véhicule. Maintenant, ils roulent à vitesse réduite sur quelques centaines de mètres, avant de retourner à droite. Le bruit des roues, nettement perceptible jusque-là, devient beaucoup plus feutré. Il semble qu’ils aient quitté une route bitumée pour s’engager dans un chemin ou une allée recouverte de sable ou de terre. Un nouveau bout de trajet qui, s’il est moins bruyant, n’en est pas moins douloureux pour leur tête et pour leur dos, soumis à d’incessants va-et-vient dans tous les sens, à chaque fois que le Berlingo plonge un pneu dans un trou. Compte tenu du nombre de nids-de-poule qu’ils rencontrent, ce n’est même plus un chemin, mais plutôt un poulailler, en pleine période de ponte… Le supplice ne continue qu’environ une minute et l’infernal voyage s’arrête. Les deux portes avant claquent. Les trois victimes ont compris que leur destin va se jouer dans les prochains instants. Leur panique redouble d’intensité, aussi bien chez la jeune femme que chez ses enfants. Dans leurs yeux terrifiés se lisent les deux questions qui les hantent : « Qu’est-ce qu’ils vont nous faire ? » et « Est-ce qu’ils vont nous tuer ? » Les réponses arrivent aussitôt, le temps pour les ravisseurs d’ouvrir les portes du coffre d’un mouvement brusque. Et de leur b****r les yeux. * Même heure— Gendarmerie de Lanmeur, bonsoir.
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