I-2

2681 Worte
— Bonsoir ! Monsieur Primelin à l’appareil ! Je vous appelle parce que je voudrais déposer plainte. On a volé deux véhicules dans mon entrepôt ! — Monsieur Primelin ? Des transports Primelin, rue de la Madeleine ? — Absolument ! Pas loin du Magasin Vert, et à cinq cent mètres de chez vous ! — Je ne peux pas enregistrer votre plainte par téléphone, il faut que vous passiez à la brigade. C’est possible demain matin ? — C’est possible. Mais vous ne pensez pas qu’il y a plus de chances de les retrouver si on lance les recherches de suite ? reprend l’homme, d’un ton agacé. — Je vais tout de suite prévenir les collègues qui sont de permanence cette nuit, ne vous inquiétez pas, il me faudrait juste le descriptif des véhicules volés… — Il s’agit d’un fourgon Renault Trafic 2 modèle 2.0 DCI 90 et d’une fourgonnette Citroën Berlingo 1.9 diesel. Tous les deux sont aux couleurs de l’entreprise : caisse bleu marine et sur chaque côté la raison sociale de la société « Transports Primelin » écrite en jaune. Et, bien sûr, pas de vitres à l’arrière. — Merci ! Il me faudrait aussi leur numéro d’immatriculation et que vous m’expliquiez très brièvement comment vous avez découvert le vol… Le chef d’entreprise, après avoir donné les numéros de plaques explique : — J’avais oublié un dossier au bureau ; et comme je voulais le regarder pendant le week-end, je suis revenu le chercher. Je me suis tout de suite douté de quelque chose quand j’ai vu que les grilles étaient grandes ouvertes, alors que je les avais fermées moi-même vers 19 heures 30 avec une chaîne cadenassée. J’ai vu tout de suite que les deux véhicules manquaient. Ils sont toujours rangés à la même place, sur la droite de l’entrepôt. — Et vous avez une idée de qui aurait pu faire ça ? Vous auriez des soupçons ? — Pas le moindre ! Par contre, je peux vous dire que c’est quelqu’un qui doit connaître l’entreprise, parce que les clés de contact étaient dans un placard à l’entrée du bureau. Ils ont fracturé la porte et se sont servis. — Ils n’ont rien pris d’autre : du matériel, des documents ? — J’ai juste donné un coup d’œil express. Apparemment, à part les deux fourgonnettes, il semble qu’ils n’aient touché à rien. — Bien ! Donc essayez de voir si rien n’a disparu et passez à la brigade demain à partir de 10 heures. On prendra votre plainte et on fera un tour sur place dans la journée. En attendant, je préviens mes collègues. Ah ! Une dernière précision : à votre avis, le vol a eu lieu vers quelle heure ? — Je n’en sais rien, mais j’ai quitté mes locaux à 19 heures 30 et suis revenu un peu après 20 heures 30. Le temps d’une rapide inspection, et je vous ai appelé. * Le Renault Trafic des transports Primelin fait le plein de ses passagers. Nous sommes quelque part entre Taulé et Locquénolé, dans une ferme abandonnée. Six individus, tous vêtus de noir, les mains gantées, le visage caché par un cache-face comme on dit au Québec, par une cagoule comme on dit de l’autre côté de l’Atlantique, s’engouffrent d’un pas décidé à l’arrière du véhicule. Après avoir surveillé la montée de ses troupes, celui qui semble être le chef du groupe, lui aussi les traits dissimulés par un passe-montagne, prend la parole : — Bon, ça y est ! C’est le grand soir ! Vous savez tous ce que vous avez à faire ? Un brouhaha lui répond, dans lequel il reconnaît à l’évidence un oui, puisqu’il poursuit, d’un air légèrement ironique : — Vous avez bien vérifié vos armes ? Vos rations ? Boisson, nourriture ? Tout est OK ? Même réponse. — Parfait ! Je n’ai pas grand-chose à ajouter, si ce n’est un gros « Merde ! » Et je tiens aussi à vous rappeler que si les prochaines heures vont être difficiles, au bout de l’effort, il y a quand même un beau paquet de fric pour chacun d’entre vous. Alors n’oubliez pas, si vous avez la trouille par moments ou si vous avez envie de dormir, pensez à la tune, et ce que vous en ferez une fois rentrés chez vous. Un murmure de plaisir se répand parmi les hommes masqués, qui pensent déjà aux jours futurs. — Bon ! Il est l’heure d’y aller, vous n’avez pas de question ? Le petit silence qui s’ensuit est interrompu par une voix forte, à l’accent africain prononcé. Je vous le fais une fois parce que c’est vous, mais une fois seulement, parce qu’après cela deviendrait vite un peu lassant. — “Et tu c’ois que ça va du’er longtemps ?” — On se le demande tous… répond le chef du gang. Je pense que c’est l’affaire d’un jour ou deux, peut-être plus. C’est pour cela qu’il est très important de bien gérer votre sommeil. C’est même primordial. — “Un jou’ ou deux ? Ça dev’ait aller sans p’oblème. Me’ci chef.” Les hochements de tête de ses cinq compagnons attestent que le sentiment est partagé. — Un dernier point : à partir de cet instant, vous ne m’appelez plus « chef », mais Robin, dit-il en montrant à tous ce qu’il tient dans la main, à savoir un masque en plastique figurant la tête du héros de la forêt de Sherwood, immortalisé dans tant de films. Puis il ajoute : Quant à Nadine – il désigne la silhouette noire légèrement en retrait – elle devient Cendrillon. Une affirmation que confirme celle qui se tient à ses côtés et qui exhibe à son tour un déguisement de Mardi Gras à l’effigie du personnage du conte pour enfants. — C’est bien clair pour tout le monde ? Entre vous, même si vous avez l’impression d’être seuls, vous ne prononcez JAMAIS vos prénoms. Vous vous adressez la parole le moins possible, compte tenu de vos accents. Si vous avez à parler à quelqu’un, vous utilisez le nom de son personnage, et uniquement celui de son personnage. C’est ab-solument essentiel si vous voulez donner le minimum de chances aux flics de vous retrouver. Allez ! En route ! Asseyez-vous et tenez-vous les uns aux autres parce que ça va secouer… Il referme les portes et prend le volant, tandis que Cendrillon prend place côté passager, dans ce carrosse un peu spécial, élaboré par Renault et pourvu de quatre “chevals”. Je sais, cela fait mal aux oreilles, mais il faut bien s’habituer à la réforme de l’orthographe. Merci au ministère de l’Éducation Nationale ! Le vrai carrosse de l’héroïne de Charles Perrault n’en avait qu’un de cheval ! Et en plus, il n’est mentionné nulle part qu’elle couchait avec Robin des bois… Passons. La fourgonnette démarre, laissant échapper une fumée plus grise que l’éminence d’un homme politique briguant l’Élysée. Direction… * Bruxelles ayant décidé de prendre son temps et d’arroser systématiquement toutes les devantures de vitrines de la rue principale de Trémel, Laure a tout le loisir de réfléchir à la fin de sa conversation avec Hugues. « Bizarre qu’il ait cru que je voulais le quitter » pense-t-elle. Tout en se disant qu’elle avait dû employer un ton hypersérieux pour qu’il envisage, apparemment sérieusement, cette hypothèse. « Peut-être que c’est mon subconscient qui a parlé, après tout ? C’est vrai qu’on est en train de s’encroûter, non ? Il n’y a que quand on est sur une enquête que notre vie retrouve un peu de piment. Et encore… Sur plusieurs aventures récentes, il ne m’a pas aidée. Avant, on sortait deux ou trois fois par semaine : restaurant, balades, copains… Maintenant, la tendance serait plutôt aux soirées dédiées à la télévision ou aux DVD. Quant au lit, à part pour lire ou dormir… Avant, on faisait l’amour plusieurs fois par semaine et à peu près n’importe où. De la pelouse au barbecue, en pierre, de la table de la cuisine à la chaise de la salle à manger, en passant par beaucoup d’autres endroits saugrenus. Depuis des mois, j’ai l’impression qu’il a de moins en moins envie. Si ce n’est pas encore tous les samedis soir, cela en prend le chemin. » Elle a beau essayer de s’intéresser à la vitrine du bijoutier ou du marchand de chaussures, au gré des inspirations vésicales de Sa Majesté le chien, rien n’y fait, sa vie de couple et son évolution récente la laissent dubitative. Pourtant, son pharmacien continue à être tendre avec elle comme une mie de pain chaud, à être attentif à son confort, à lui dire « Je t’aime ! » trois fois par jour… Alors ? Alors, il suffirait de lui parler franchement pour remettre les choses au point et tout redeviendrait comme avant. Non ! Mieux qu’avant. C’est avec cette idée en tête qu’elle revient d’un pas décidé et en empêchant son Bruxelles de réarroser les magasins trémellois. Objectif : parler à son Hugonounet le lendemain, au moment le plus adéquat. Si Laure pouvait lire dans l’avenir, elle ne ferait pas ce genre de projet. * — Vous pouvez toujours crier, ici, on est en pleine campagne, dans une zone où il n’y a pas de chasseur. Alors si ça vous amuse, essayez ! Vous serez aphones bien avant que quelqu’un vous entende. Vous avez aussi la possibilité de vous échapper par les fenêtres, mais comme vous le voyez, il y a un panneau de contreplaqué qui protège les vitres. En prime, les volets extérieurs sont fermés, et il y a une barre à l’extérieur, en travers, qui empêche de les ouvrir. Il vous reste la porte, bien sûr, mais manque de chance pour vous, non seulement elle est fermée à clé, mais en plus, il y a aussi une barre côté couloir, fixée dans le mur. Conclusion, si j’étais vous, je resterai bien peinard et je laisserai le temps passer. Ce ne devrait pas être très long et, en principe, on ne vous fera aucun mal. En principe… Des éclairs de feu meurtriers, zébrés d’angoisse, jaillissent des yeux de Chantal Martin, libérés de leur masque. Seule petite éclaircie dans ce ciel d’orage, elle peut constater, grâce à la lumière du plafonnier, que ses enfants ne sont pas blessés, au moins physiquement. Ce qui ne l’empêche pas de mesurer, à l’aune de leurs regards apeurés, quelle doit être leur détresse. À dix et douze ans, comment digèreront-ils le stress de cet enlèvement complètement inexplicable ? La pauvre femme cherche désespérément pourquoi on s’en prend à eux, une famille paisible, sans histoires, et sans argent. Même si elle et son mari travaillent, même s’ils gagnent correctement leur vie, ils sont loin de rouler sur l’or. Et personne parmi leurs proches n’a de fortune personnelle. Donc quelle est la raison de cet enlèvement si aucune rançon ne peut être réclamée ? Elle en est là de ses interrogations quand l’homme cagoulé qui se tient face à eux… Eh oui ! Au pluriel quand il y a des noms masculins et féminins c’est toujours le masculin qui l’emporte. Ah, quelle belle langue que le français ! Mais comme je ne veux pas me fâcher avec mes lectrices, je vais vous faire une fleur, à défaut de pouvoir vous l’offrir. Je reprends donc… Elle en est là de ses interrogations quand l’homme cagoulé qui se tient face à elles, fait un geste plutôt inattendu : il sort son téléphone, un Nokia Galaxipode, et commence à les prendre en photo, après les avoir forcés à se mettre à genoux. — Allez, faites-moi un joli sourire ! ajoute-t-il, mêlant une ironie sadique à sa cruauté mentale. La bouche obstruée par leur bâillon, les trois prisonniers ne peuvent exprimer leur mépris que par le regard, et ils ne s’en privent pas. La séance photo terminée, leur bourreau reprend, sur un ton toujours narquois : — J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. Vous préférez laquelle en premier ? Ah, c’est vrai que vous n’êtes pas en mesure de me répondre. Mais ça va s’arranger. Je commence par la mauvaise : je vous ai confisqué vos téléphones portables. Et exhibant le portable qu’il vient d’utiliser devant les yeux de madame Martin, il ajoute : — Il est super le mien et il prend des clichés d’excellente qualité, regardez ! Chantal, ayant tout de suite reconnu son propre mobile, détourne aussitôt les yeux pour ne pas donner le plaisir à son geôlier de lire le désespoir et la colère dans son regard. — Tu ne veux pas regarder ? Après tout, je te comprends. Et puisque tu réagis comme cela, je te montre aussi ceux des enfants. Il joint le geste à la parole avant de remettre les trois appareils dans les poches de son jean. — Maintenant, la bonne nouvelle : je vais vous enlever vos bâillons. À une condition seulement : que vous restiez calmes. Si un seul d’entre vous se rebiffe, je remets le bâillon à tout le monde, c’est bien compris ? Vous avez chacun votre matelas, alors je vous enlève le foulard, et la première chose que je veux vous voir faire, c’est vous allonger dessus. C’est clair ? On va commencer par la jeune fille. Sitôt sa bouche libérée, Mélanie, en larmes, voudrait se précipiter vers sa mère. Mais avec ses chevilles entravées, parcourir le mètre qui les sépare n’est pas si simple. — Maman ! Maman ! J’ai peur ! gémit-elle de sa voix fluette, noyée de sanglots. Trente secondes plus tard, c’est au tour de son frère d’accomplir les mêmes gestes en prononçant les mêmes paroles. Les deux enfants n’ont qu’une envie : se sentir serrés dans les bras maternels pour un gros câlin. Les pieds et les mains liés, ils doivent se contenter de blottir leur tête dans le creux de l’épaule de leur maman, répétant en boucle les mêmes mots. L’homme à la face dissimulée s’approche de madame Martin, passe derrière elle pour enlever le bout de tissu qui la rend muette, s’apprête à défaire le nœud… Il s’arrête un instant, et lui murmure à l’oreille : — N’oublie pas ce que je viens de dire… Tu restes calme ou alors… retour à la case départ. Sa victime hochant la tête en signe d’affirmation, il lui rend la parole, ce dont la jeune femme profite aussitôt, avec des mots choisis : — s****d ! Enfoiré, Connard ! D’autres adjectifs tout aussi aimables suivent, mais le ravisseur n’en a cure. D’un pas tranquille, il regagne la porte et sort de la pièce. Un bruit de clé qui tourne, une barre qu’on remet en place. Le silence revient. Un silence très relatif, interrompu par les pleurs des enfants et les propos rassurants de leur maman. — Ne craignez rien, mes chéris, je suis là. Tout cela va s’arranger, il ne nous arrivera rien, je vous le promets. Une méthode Coué qu’elle essaye d’appliquer à sa propre personne, en vain. Elle tente de reprendre confiance, mais au fond d’elle-même, elle sait que tout peut arriver, même le pire. Elle ne veut surtout pas que Kévin et Mélanie s’en rendent compte, alors elle continue à leur parler calmement, tout en ravalant les larmes qui coulent, lentement, sur son visage défait. * Le Trafic traverse Locquénolé, ce si mignon petit village, le plus petit du Finistère, et rejoint la route de la corniche, qui longe la rivière. Un peu moins de sept kilomètres et il traverse Morlaix. Le rond-point du commissariat de police, la place Charles de Gaulle et celle des Otages, et le voilà rue de Paris. Encore une poignée de minutes, et la fourgonnette arrive au carrefour de la Croix-Rouge. Quelques mètres à peine, et il tourne à droite, direction Saint-Didy. Une route étroite et peu fréquentée, qui conduit au petit hameau situé sur la commune de Plouigneau, célèbre entre autres pour sa course à pied qui se déroule en février. Un virage à gauche, et devant les yeux du conducteur et de sa compagne, un passage à niveau surélevé. Les barrières sont ouvertes, la voie ferrée vite franchie, et dans la lumière des phares apparaît une minuscule chapelle, entourée d’un espace engazonné et de quelques maisons. C’est la fin du voyage pour les occupants de la camionnette. Le chauffeur manœuvre en douceur et se range en marche arrière, juste devant la porte de l’édifice dédié autrefois à saint Idy, et désormais honorant Notre-Dame de la Clarté. Il ouvre sa vitre, coupe le moteur, allume une cigarette, avant de regarder sa compagne et de consulter sa montre. Il est 20 heures 47. Si tout se déroule comme prévu, et à ses yeux, tout doit forcément se dérouler comme prévu, Pinocchio ne devrait plus tarder. Le temps d’une chanson dans l’autoradio, et des lumières apparaissent. Derrière les phares, un Berlingo Citroën, qui vient se garer, sans faire de bruit, le long du Trafic. Un homme en descend, sourire aux lèvres, et rejoint la vitre d’où sortent des volutes de fumée. — Alors, demande Robin des bois. Comment ça s’est passé ? — Nickel ! La mère n’est pas contente, les enfants chialent, on s’y attendait. Mais je suis sûr qu’ils se tiendront tranquilles. Et de toute façon, Didier garde un œil sur la petite famille. — Bien ! Tu as pris les photos ? — Évidemment ! J’en ai pris six, je pense que cela suffit… ajoute-t-il d’un ton interrogatif. — Parfait ! C’est plus que nécessaire. On ne va en envoyer que deux. Celle-ci ! Et celle-là ! La première et la troisième. Tu as préparé le message ? — Je n’attends plus que le feu vert pour l’envoyer. Un coup d’œil à sa montre. 20 heures 50. — On est dans les temps. J’enverrai mon message à 20 heures 56 à Peter Pan. — Peter Pan ? Je croyais que c’était Alex qui devait s’en occuper… — Eh bien maintenant, et jusque tout cela soit fini, Alex, tu l’appelles Peter Pan. Je lui envoie mon message à 20 heures 56 et il lancera les opérations deux minutes plus tard : à 20 heures 58. Au même moment, je passerai mon coup de fil. Attache les deux photos à ton message et après, tu me refiles le portable. Merci. Et n’oublie pas que toi tu t’appelles Pinocchio, et nous, Robin et Cendrillon !
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