II-1

2036 Worte
IIAussitôt reçu le message de Robin, le dénommé Alex abandonne discrètement la dame d’un certain âge qui lui fait face et se dirige vers les toilettes. Personne ne fait attention à lui. Pourquoi le ferait-on d’ailleurs ? Le jeune homme, pas loin de la trentaine, est habillé comme tout le monde, porte des vêtements sans la moindre excentricité et présente un visage sans aucune particularité. Monté dans le train à Plouaret, cela fait moins de cinq minutes qu’il voyage dans cette “saucisse”, laissant peu de chance à quiconque d’avoir pu le détailler et de pouvoir décrire son physique ultérieurement. Il pénètre dans les toilettes avec son petit sac de sport. Le temps d’enfiler sa cagoule qui ne laisse voir que sa bouche et ses yeux, de revêtir le masque de Peter Pan, son nouveau nom, et il ressort, sans susciter plus d’intérêt de la part de ses compagnons de voyage que lors de son entrée. Cela ne saurait durer, compte tenu de son accoutrement et de ce qu’il tient dans la main droite… * Xavier Martin n’en croit pas ses yeux. S’il s’efforce de conduire son Train Express Régional avec la même attention qu’auparavant, ce qu’il vient de voir sur l’écran de son portable l’a anéanti. Le cœur en surrégime, la sueur au front, il regarde encore le MMS qu’il vient de recevoir : deux photos abominables où sa femme est agenouillée au milieu des enfants, tous avec les mains retenues derrière le dos. Le visage de ses trois amours est déformé par la peur et les larmes. Et par ce bâillon qui leur cisaille la commissure des lèvres. Il sait bien que l’usage du portable lui est interdit pendant le service, sauf en cas d’urgence, mais quand la tonalité de réception d’un message a retenti, son sixième sens lui a tout de suite soufflé que quelque chose de grave venait d’arriver. Un sentiment qui s’est amplifié quand le nom de l’expéditeur est apparu sur l’écran. Sa femme connaît parfaitement les règles de son travail et ne l’appelle jamais durant ses heures de conduite – sauf en cas de problème très grave, ce qui n’est jamais arrivé jusqu’alors. Mille idées, toutes plus dramatiques les unes que les autres trottent dans son cerveau. Il lui faut toute son expérience et sa conscience professionnelles pour continuer à se concentrer sur sa conduite. Il le fait avec courage car il sait que son rôle est d’assurer la sécurité de ses passagers, et, bien évidemment, la sienne aussi. Au mépris des consignes, il s’apprête à appeler son épouse avec son kit mains libres, quand la sonnerie de son mobile résonne. Le visage de Chantal, souriante, s’affiche sur l’écran. Un mélange d’espoir et de crainte l’envahit d’un coup. Toujours appliqué à appuyer et relâcher régulièrement les “boutons de l’homme mort”, ce dispositif de contrôle de la vigilance du conducteur, il décroche son téléphone. Une voix monocorde, sans émotion, lui parle. L’infime espoir qu’il entretenait que sa femme puisse être au bout du fil, pour lui avouer qu’il s’agissait d’une mauvaise blague, s’envole vite. — Monsieur Martin ? Xavier Martin ? — Oui… répond-il d’une voix craintive. — Tu as bien reçu mes photos ? — Oui ! Mais… — Écoute-moi sans dire un mot. Pour l’instant, on n’a fait aucun mal ni à ta meuf ni à tes enfants. Ils sont tous les trois dans un endroit où les flics n’ont aucune chance de les retrouver. On ne leur a pas fait de mal pour l’instant… mais cela pourrait changer si tu ne te montres pas coopératif. À compter de cet instant précis, tu vas faire ce que l’on te demande, sans tenter de prévenir qui que ce soit, et sans la moindre résistance. Si tu essayes de t’enfuir, les conséquences seront immédiates pour tes chérubins. Dans quelques instants, un de mes hommes viendra frapper à la porte de la cabine, trois coups courts et trois coups longs. Tu lui ouvriras et tu feras très exactement ce qu’il te demandera. Tu as bien compris ? Abasourdi par ce qu’il vient d’entendre, rongé par son impuissance à défendre les siens, autrement qu’en obéissant aux ordres de cette horrible voix, le conducteur du TER, tout en continuant ses activités aussi normalement que possible, lâche dans un soupir : — Oui… — C’est bien, Xavier ! répond son interlocuteur sur un ton un peu plus détendu. Première chose, tu vas immédiatement ralentir, vitesse 70 km/h. Compris ? — Compris, mais… — Mais quoi ? Je t’ai dit d’obéir sans discuter. — Si je ralentis sans explication, le centre de régulation va réagir. Ils vont m’appeler pour me demander ce qui se passe ! — Eh bien, tu ne leur répondras pas ! Tu obéis à mes ordres et à ceux de mon copain, c’est tout ! Les yeux envahis par des images de sa femme, tantôt rayonnante de bonheur, tantôt terrorisée, le pauvre ignacien – habitant de Plouigneau comme chacun sait – s’exécute et réduit l’allure de son train. Attendant anxieusement la suite des événements. * De l’autre côté de la porte, un autre drame se joue. Sitôt sorti des toilettes, le jeune homme au visage de Peter Pan se dirige vers l’avant du train. Assis sur un strapontin, juste à côté de la double porte d’accès au wagon, un passager somnole, sa casquette noire rabattue sur les yeux, et n’esquisse même pas un mouvement à son passage. Pourtant, avec son masque de carnaval et son pistolet Beretta dans la main droite, il aurait de quoi effrayer… Encore deux pas, et il arrive à hauteur de l’étudiante et du contrôleur. C’est à la jeune femme qu’il s’adresse en premier avec une intonation si douce qu’on pourrait douter de ses intentions malveillantes : — Mademoiselle ! L’historienne en herbe, plongée dans son manuel, met quelques dixièmes de secondes à réagir et à lever son visage vers celui qui vient perturber sa concentration. Elle amorce néanmoins un sourire avant de percuter et de se rendre compte qu’elle fait face à un individu armé et masqué. Le pistolet du malfaisant, comme disait Michel Audiard, n’est plus qu’à quelques centimètres de son front quand elle arrive à balbutier : — Ne… ne me faites pas de mal, je vous en prie… Elle voudrait crier, mais les mots se bloquent dans sa gorge. — Je ne te ferai pas de mal à trois conditions : premièrement, que tu me donnes ton portable, deuxièmement, que tu ailles te mettre devant la porte de sortie et que tu n’en bouges pas jusqu’à nouvel ordre. Troisièmement, si jamais tu hurles, je t’assomme. Compris ? Derrière ses lunettes, des yeux paniqués expriment le désarroi de la jeune universitaire. D’un geste machinal, elle regarde sur son côté gauche avec l’espoir insensé que son voisin ait entendu ce qu’on vient de lui dire et se précipite à son secours. Mais à sa gauche, il n’y a qu’un siège vide. Son instinct de conservation la pousserait bien à bousculer son agresseur et à courir vers l’arrière du wagon pour se blottir au milieu des autres voyageurs. Sa raison en décide autrement. Une telle initiative lui ferait courir le risque de se prendre une balle dans le dos. Et comme mourir ne fait pas partie de ses projets immédiats, elle préfère obéir comme une gentille petite fille qu’elle a été. Elle ouvre son sac à main, prend son mobile et le tend à celui qui l’a si “aimablement” demandé. Puis elle marche d’un pas de somnambule vers la destination qui est la sienne. Elle s’accroche à la barre de maintien, les yeux rivés vers le paysage noirâtre qui défile devant elle. Ses velléités de rébellion ont disparu. « Surtout ne pas regarder vers lui ! » se dit-elle. Maintenant, place à la prière. Pour la première fois de sa courte existence. C’est curieux comme les plus agnostiques découvrent la religion quand leur vie est en danger… Peter Pan n’a pas perdu une miette de ce petit manège. Il va pour se retourner vers le contrôleur quand celui-ci l’interpelle : — Excusez-moi, Monsieur, je voudrais bien savoir pourquoi vous importunez Mademoiselle… Je sais ! On ne doit plus utiliser le mot « Mademoiselle », mais, jusqu’à preuve du contraire, ce n’est pas moi qui parle ! Non mais ! La réponse de l’importun ne se fait pas attendre. Se retournant d’un coup brusque, il fait face au chef de bord qui vient de se lever et lui appuie la pointe de son pistolet contre la tempe. — Qu’est-ce qu’il y a, pépère ? Tu veux jouer les héros, c’est ça ? Moi, je ne te le conseillerais pas… Depuis l’attentat déjoué dans le Thalys, la SNCF a fait beaucoup d’efforts de formation pour ses employés, en particulier dans le domaine de la gestion des situations “difficiles”, mais le scénario qui se déroule dans le X73500 entre Plouaret et Morlaix, ne figure pas au programme des stages. Stéphane Kerilis, du coup, se trouve livré à lui-même et doit réagir du mieux possible. Et d’abord, garder les pieds sur terre face à cette apparition surréaliste. Il y a trois minutes, son esprit entrevoyait un week-end paisible et à présent, il n’a que quelques dixièmes de seconde pour choisir la bonne option. Ou plus exactement la moins mauvaise. Héroïsme ou abnégation, « zatiz the question » comme disait Hamlet. Et c’est aussi celle que se pose l’employé de la SNCF. Son cerveau a du mal à analyser les faits, mais, malgré le stress intense qui le gagne, une lueur infime d’optimisme apparaît. « Un t********e déguisé en Peter Pan, ce n’est pas possible, donc ce doit être un malfrat qui fait cela pour l’argent. Au moins cela nous laisse une chance… », pense-t-il. Cette faible lueur suffit à lui faire prendre sa décision, conforme d’ailleurs aux directives de son employeur : ne pas prendre de risques inutiles. Et qu’y a-t-il de plus dangereux que de tenter de résister à un individu armé, décidé et qui peut vous éclater la tête à tout instant ? Malgré ses notions de self-défense, il ne sait que trop que ses chances de terrasser l’adversaire sans être tué sont minimes. Alors il s’écrase, se convainquant en même temps que, vivant, il peut s’avérer plus utile ultérieurement pour “ses” voyageurs que s’il était mort. D’un ton qui se veut assuré, il répond : — Qu’est-ce que vous voulez ? On ne vous a rien fait ! Un bon rire gras, un peu forcé, se fait entendre derrière le masque. Ce qui suit n’est pas aussi réjouissant. — Tu vas venir avec moi, bien sagement, et tu vas t’adresser à tous tes passagers, en parlant bien fort. Et tu te dépêches un peu ! rétorque l’homme au pistolet noir, en appuyant un peu plus fort son arme sur sa tempe. Il le fait pivoter et entoure son cou avec son bras. Avec son genou lui poussant le dos, il le mène jusqu’à l’espace réservé à la descente des usagers. — Mais qu’est-ce que je leur dis ? — Tu vas te contenter de répéter ce que je te dis à l’oreille. Et pas d’entourloupe, sinon je te tire une balle dans le pied ! Ravalant sa salive un bon coup, Stéphane Kerilis commence à jouer son rôle de marionnette parlante. D’une voix forte, où se glissent involontairement quelques trémolos, il délivre le message aux usagers du TER : — Votre attention, Mesdames et Messieurs ! Le dormeur à la casquette se réveille brutalement et regarde sans comprendre ces deux hommes debout tout près de lui. Au fond de l’autorail, les têtes se redressent et découvrent avec stupeur le couple hors norme qui leur fait face. — Vous voyez que je suis sous la menace d’un pistolet. Et celui qui le tient vous prévient que s’il voit quiconque bouger ou toucher à son portable, il tirera dans le tas. Pareil si quelqu’un fait le moindre geste suspect. Commencez par vous mettre tous debout, les mains sur la tête. C’en est trop pour ce quarantenaire au crâne dégarni qui s’écroule, inconscient, dans l’allée centrale. — Vous allez venir un par un vers nous et vous allez déposer votre mobile, votre tablette ou votre ordinateur sur la première rangée de sièges, celle qui est juste contre la cloison des toilettes, devant moi. Après, vous remettrez vos mains sur la tête et vous regagnerez vos places, mais vous resterez debout, face à moi. Si vous n’avez rien à déposer, venez quand même, mais après, vous resterez entre les sièges qui sont les plus proches de nous, au milieu de la rame. Et tout cela en silence. Le premier qui parle aura un mort sur la conscience. Ah ! Une autre chose : il y a un copain à lui parmi vous, qui est armé et qui est en train d’épier tous vos gestes. Alors si vous avez des envies de jouer les Bruce Willis, réfléchissez bien avant. Allez ! Exécution ! Et tout cela, EN SILENCE ! Vous avouerez que ce dernier vocable, s’agissant d’une prise d’otages n’est pas très approprié, mais ce sont les aléas de notre beau français. Le lent défilé commence, dans un silence pesant ; à tour de rôle, les otages voyageurs obtempèrent et mettent leur appareil électronique à l’emplacement désigné, avant de regagner leur place initiale. Une seule personne rejoint l’espace réservé aux gens dépourvus de tout instrument de communication à distance : le dormeur à la casquette. Il ne reste pas seul longtemps puisque le contrôleur aussi, après s’être débarrassé de ses deux portables, professionnel et personnel, arrive à ses côtés et adopte la même position de soumission. Peter Pan s’exprime alors avec une voix grave, dotée d’une légère pointe d’accent méridional :
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