TonnerreTonnerre le bien nommé, Louis-Anatole de Lavergne, cinquante ans, est un aristocrate déclassé qui vit avec une fausse désinvolture son statut de fils cadet déshérité. L’injustice paternelle de jadis, qui l’a libéré du carcan de la France royaliste de ses ancêtres, a été provoquée par sa volonté de devenir instituteur, de servir la Troisième République et d’épouser Blanche, une parpaillote du Midi. Il est devenu au fil des ans, petit Clemenceau de village, le parfait prototype de la République triomphante, épousant ses manières, ses idées, ses habits. Une sorte de « religion sans la religion » l’habite.
Parce qu’il a choisi en outre d’être « paysan », d’exploiter en personne les terres que son père lui a léguées – cadeau du pauvre –, il s’est taillé une vraie popularité en Artense. Il brigue les suffrages du canton pour le parti radical-socialiste. Maire de Treillade et fier de l’être, c’est un homme carré et raide, aux jambes arquées, au pas lourd, qui n’en impose pas. Il est petit de taille et a une moustache fournie qui remonte sur ses joues couperosées.
Pas une mouche ne vole dans la classe unique de l’école quand il enseigne l’orthographe au tableau noir ou quand, d’une voix ronflante, il dicte les grandes dates de l’histoire de France, « celle d’un peuple fier et glorieux qui se lève contre les tyrans ». Il est sévère, frappe parfois sur les doigts des mauvais élèves avec sa règle, par « devoir ». Avec regret. Attendant la contrition, le redressement.
Les dimanches, nœud papillon mal ajusté au col empesé pas très propre, Louis-Anatole de Lavergne n’entre pas dans l’église qui jouxte sa mairie, il attend au café où il trône en majesté. Il peste là devant un public conquis contre les privilégiés et les malhonnêtes. Il ne comprend pas toutes les nuances de gris entre le blanc et le noir. Il se moque de la ville et de sa corruption, adule Victor Hugo. Il y a les bons qui observent les lois de la justice et celles de la nature, qui savent le poids des choses et ont le respect du travail bien fait, et les autres, « les feignants », « les écervelés », « les éternels pleureurs et les sans couilles ». Il maudit « le Boche » et rêve de revanche. Sans être vraiment socialiste, il est dreyfusard, alors que le sort de l’officier accusé de haute trahison divise le pays. Il règne par sa verve patriote.
Quand il n’est pas à l’école ou à la mairie, il vit dehors. C’est un homme qui aime l’exercice physique et la glèbe pauvre d’Auvergne dont il n’est presque jamais sorti.
Alors que Matthieu était haut comme trois pommes, il se souvient que Tonnerre gardait le but entre les deux tilleuls quand ils jouaient au ballon. Il était fier. Puis Tonnerre avait cessé, l’embonpoint l’empêchant d’arrêter les tirs de ses camarades. Cela ne convenait plus à son nouveau statut de maire !
Tonnerre déplace de lourdes pierres, répare les murets qui s’écroulent, grimpe sur les toits pour remettre les lauses. Il va à la pêche aux écrevisses dans le « gouffre de Tantine ». C’est son meilleur plaisir, surtout le dimanche après-midi. Sinon il abat des arbres. Matthieu, de gabarit léger, l’aide en montant suspendre des cordes aux branches les plus hautes. Matthieu admire son savoir-faire pour culbuter un de ces géants. Il lui apparaît autre qu’à la maison quand il revient éméché du bistrot et se moque de sa mère. Devant l’arbre abattu, il s’assoit dans l’herbe, en nage, la chemise ouverte sur sa poitrine velue, et explique à Matthieu en soufflant les forces de la nature. C’est comme s’il s’adoucissait à parler d’elles. C’est qu’il aime aussi les questions futées de ce fils épris de la terre, de l’air et de l’eau. À ses aînés devenus taurins au contact des vaches, il leur vante l’agilité de Matthieu à se faufiler jusqu’aux cimes.
À l’école, Matthieu sait que son père est respecté et en ressent un orgeuil qui coule en lui comme du miel. Aussi parce qu’il est juste et se comporte devant ses camarades comme si lui et ses frères n’étaient pas ses fils… Et qu’il enseigne avec conviction, presque grandiloquence, ses « valeurs simples », la moustache relevée aux deux extrémités comme si elle était fière de ce que disaient les lèvres : « la terre, notre terre, nos racines, l’honneur d’être auvergnat, la défense de nos montagnes face aux richards de Paname, la République et sa mission civilisatrice dans le monde, l’épargne, la propriété et l’héritage, l’ordre et le respect, l’importance de bien apprendre la langue française pour nous sortir de la pauvreté ».
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À la maison, avec sa femme et ses filles, Tonnerre est toutefois autre : il se montre rude et maladroit car il est pétri de préjugés anciens sur les « faibles femmes ». Même s’il a un faible évident pour l’aînée des sœurs, Amélie, si sage, décidée et tranquille, et qui ne pose pas de questions dérangeantes.
Tonnerre est souvent de méchante humeur. Il connaît la liberté spirituelle de sa femme, sa supériorité intellectuelle, morale, et en prend ombrage. Matthieu n’aime plus son père alors. Il s’en expliquera les raisons au fil des ans, lui pardonnera. C’est un sale destin que son père a eu, et pas de bons parents…
Un vieux contentieux avec son frère aîné Gaspard le ronge depuis des années. Des procès qui n’en finissent pas, sur les terres. La mauvaise foi, les diatribes. Tout ça l’érode, l’enferme dans la rancœur. Depuis longtemps déjà Louis-Anatole est humilié par son vicomte de frère. Qu’il vienne à bord de sa Chenard et Walcker le narguer n’arrange rien. C’est une manière pour l’oncle de gagner ses neveux que de les faire conduire chez lui dans son automobile. Tonnerre ne goûte pas ce jeu.
Dans le manoir sur la hauteur de Coudert, l’origine de la brouille – Matthieu l’apprendra plus tard, Blanche ne parlant jamais d’argent et Louis-Anatole étant trop humilié – date d’aussi loin que l’enfance. Elle a couvé durant toute la jeunesse de Gaspard et Louis-Anatole. Elle éclatera quand leur père, à sa mort en 1890, léguera le château et la plupart de ses fermes à Gaspard, ne laissant que la ferme et les terres pauvres de Treillade à Louis-Anatole, coupable d’avoir épousé la République et cette femme à moitié protestante rencontrée dans le Midi.
Les grands-parents voulaient que leur aîné fût officier et leur cadet prêtre. Gaspard s’était plié à leurs vœux et devint officier un temps, au Tonkin, où, paraît-il, il ne montra guère ce parfait sens du devoir et de la galanterie qu’on attribue aux officiers français. Il revint et se lança à Paris dans un commerce lucratif de statuettes de là-bas. Quant à Louis-Anatole, il avait fait sa révolte à dix-sept ans : il avait refusé net de devenir curé et était parti un an pour le Midi – pour lui un pays étranger, sa seule escapade hors d’Auvergne – où il avait rencontré Blanche, celle qu’on n’attendait pas.
Pourquoi ses grands-parents avaient-ils posé un couvercle sur toute idée nouvelle, se demandera plus tard Matthieu. Son grand-père royaliste avait vécu dans le souvenir d’ancêtres guillotinés sous la Terreur, été élevé dans la haine des deux empereurs usurpateurs, était revenu blessé de Sedan. Sa grand-mère, qu’un mariage arrangé et sans amour avait liée à ce hobereau, tenait son extrême rigueur d’une amertume de fille sans charme qui a trouvé consolation dans la piété et le scrupule. Elle avait été maltraitée par un père brutal, tyran domestique qui avait négocié son mariage dès sa naissance avec ce hobereau qu’on redoutait dans tout le Cantal pour son caractère querelleur. Peu avant sa mort, la vieille dame avait surpris en demandant à son fils Louis-Anatole de prendre dans sa maison de Treillade sa sœur cadette, Agathe. La vicomtesse de Lavergne avait-elle senti in petto que sa sœur serait plus heureuse au contact de Blanche, la discrète « parpaillote du diable » ? Agathe, qui ne s’était jamais mariée, était aussi bienveillante que sa sœur aînée était sévère. Blanche y avait vu comme un message non dit de sa belle-mère : « Je n’ai pas pu être celle que j’aurais voulu. Alors je vous envoie celle que j’aurais pu être si le destin m’avait permis d’être autre. »
Blanche, Matthieu et les autres ont pleinement adopté la grand-tante. Agathe est devenue aveugle et s’est murée dans le silence, mais elle semble plutôt heureuse au milieu des disputes de la grande fratrie de Treillade.
Gaspard avait amené en 1892 son épouse Augustine, de dix ans plus jeune que lui, femme d’une élégance toute parisienne, au château de Coudert. Ils avaient perdu leur seul enfant à la naissance ; on dit qu’Augustine a un fils quelque part, un fils caché, qu’on ne montre pas. Quant à Gaspard, jadis noceur et très bel homme, on prétend qu’il a fait des enfants naturels à des Tonkinoises et à des jeunes filles du monde. Mais ce sont sans doute des malveillances. Quand ils sont arrivés en Artense, prenant possession du château, le bon vivant est aussi devenu un dévot.
Si les deux grands-parents revenaient de chez les morts, ils se boucheraient les yeux, épouvantés par ce monde oublieux des traditions : la République annonce des inventaires dans les églises, les diatribes contre Dieu fusent comme salves de canon. Ils approuveraient sûrement que Gaspard vienne insulter Louis-Anatole sur le seuil de la maison de Treillade, lui reprochant d’apporter son soutien au « juif traître » Dreyfus.
Un matin de novembre, quand Matthieu ouvre la porte de la maison, il découvre un drapeau royaliste planté dans la neige durant la nuit.
Drapeau blanc ou bleu-blanc-rouge ? Dépourvu comme sa mère d’œillères, frais de toutes rancunes, Matthieu ne peut comprendre qu’on se brouille pour ou contre le roi, un roi qui a disparu depuis un demi-siècle.