Celle par qui tout s’éclaireBlanche – on l’appelle Madame au village, elle n’a pas de surnom, et personne ne la nomme par son prénom – est une femme austère qui parle peu, lit, prie et prend beaucoup sur elle. Elle a pour plaisir d’écrire une lettre chaque matin à son frère qui vit à Nîmes. Elle reçoit en réponse des lettres au même rythme, entre les plis desquels sont pressées des herbes de la garrigue. Blanche ne parle que rarement de sa famille, là-bas au soleil. Elle va là-bas en train une fois l’an, emmenant chaque fois un de ses enfants. C’est ainsi que Matthieu est resté ébloui par la lumière du Midi à l’âge de cinq ans.
Blanche parle du « Royaume » à construire, du « Royaume déjà là » et du « Royaume en même temps attendu », « promis » où Dieu « essuiera toutes les humiliations, les larmes des yeux des hommes » et « surtout des femmes ». Le « Royaume », c’est son mot. « On ne voit qu’une petite part de la réalité. Il y a les belles choses qu’on ne sait pas voir dans le quotidien, et il y a toute cette vie au-delà de la vie terrestre, et qui est immense. Sinon tout serait incompréhensible », aime-t-elle à expliquer à ses enfants. Un imperceptible sourire l’illumine alors de l’intérieur, adoucissant une gravité certaine. Elle a vraiment la foi chevillée au corps, et, chaque soir, discrètement, les enfants réunis autour d’elle récitent rapidement un Pater Noster et un Ave Maria. Quant à la lumière intérieure, l’amitié avec Magda, les visites de l’oncle Amédée l’ont fait apparaître plus souvent ces derniers temps.
Quand son mari Louis-Anatole n’est pas à table, elle demande parfois à l’un de ses enfants d’improviser un bénédicité de louanges au Créateur, qu’elle complète invariablement ainsi : « Et à tous ceux qui n’ont pas à manger et ne sont pas aimés, donnez le pain dont ils ont besoin. »
Si elle ne parle pas de morale, on saisit bien ce qui compte le plus à ses yeux : la pureté de cœur, l’honnêteté et le courage, tandis que la paresse, la plainte et la couardise sont rejetées d’un regard glaçant. Une formule revient souvent, que Matthieu retient : le « devoir d’état ».
Certaines au village la voient avec méfiance car elle « a gardé l’influence de sa mère parpaillote » et se tient à l’écart des commérages. Et puis, elle a des points de vue inattendus, « modernes », « socialistes » qui « ne viennent pas d’ici ». Ceux de la Vieille France disent que ce sont les livres que lui a prêtés Magda : Émile Zola, Jules Vallès et d’autres plus sulfureux encore. Elle aime par ailleurs la sobriété autant que son mari la fuit : « Si l’on n’apprécie pas de boire l’eau, on ne peut aimer la vie », dit-elle. Malgré la foi protestante de sa mère, elle a été élevée dans l’Église catholique par son père. Dévote de la Vierge Marie, la « mère des pauvres », elle lit tout ce qui paraît sur Bernadette Soubirous et les miracles de Lourdes, sur la petite Thérèse de Lisieux dont on parle alors aussi. Elle a choisi le prénom de Bernadette pour sa dernière fille. Elle rêve d’aller à Lourdes, et, pourquoi pas à Rome aussi.
Blanche aime avoir confiance, répugne à faire la leçon sur des sujets intimes comme le font tant d’autres mères, particulièrement avec leurs filles. Elle est déroutante, car coexistent en elle piété, quasiment de la bigoterie, et fantaisie, liberté et refus du moralisme étroit. On la voit recevoir des dames inconnues, aller et venir discrètement sans en aviser personne, retrouver sa poignée d’amies, partant à pied le matin, s’éclipsant.
Parmi elles Magda, qui a enchanté Matthieu. Qu’est-elle devenue ? Magda était vive, savait beaucoup de choses, lisait les journaux. Mais elle n’a pas eu de chance. Elle avait trop de charme. Seule, elle a accueilli chez elle un colporteur italien qui l’a engrossée et est reparti sans laisser d’adresse. Elle a été rejetée par le village et la paroisse en raison d’un avortement clandestin qui l’a blessée à jamais, moralement et physiquement. Une triple peine avec l’opprobre, quadruple si l’on ajoute la peur d’être damnée. À la fin, Magda a perdu la raison, se met en colère toute seule. Les âmes méchantes prétendent qu’elle peut jeter des sorts et qu’elle est responsable du suicide d’un paysan qu’elle aurait envoûté. La magie est dans la tête de beaucoup. Crainte d’en être victime et instrument de punition.
Blanche seule prend sa défense, et la réconforte presque chaque jour par ses visites. Mais Magda va mal, c’en est trop. Elle meurt un soir de gel en 1904, de froid dit-on. Magda laisse ce poème :
Petite mère
Tu es venue sous la neige ou la tempête
Tu m’as défendue des mauvais
Quand le sort est venu
et que je ne pouvais plus venir te faire aimer Zola et Jaurès
Tu as atténué mon chemin de croix sur cette terre
par ta charité discrète de fontaine maternelle
Merci de t’être élevée contre vents mauvais
Merci de ta bienveillance d’alouette qui fait face aux vautours
Tu as soigné la fille blessée sur la route
la Marie-Madeleine de l’Évangile.
Dans le quotidien, Blanche a grand scrupule. Rien n’est jamais assez bien. L’obsession de la perfection, du détail l’habite, trop ! Elle se rend compte que c’est excessif mais ne peut faire autrement. Pas un repas qui n’est longuement prévu, pas une attention qui n’est pensée. Elle vaque à ses affaires dans la maison, ne mettant jamais le pied dans la ferme ou la grange. Elle n’a d’ailleurs même pas de sabots, de blouse pour l’écurie. Elle a aussi une haute idée de l’hygiène du corps qu’elle fait aller de pair avec l’hygiène de l’esprit. Une fois par semaine, presque par tous les temps, elle emmène ses filles se laver au ruisseau. Et elle ordonne aux garçons de faire de même, munis de savons et de brosses. On moque au village cette habitude spartiate qui risque de donner les mauvaises fièvres.
De modeste noblesse nîmoise, elle voudrait que ses enfants soient distingués. Elle ne se résigne pas. Elle ne supporte pas l’humiliation qu’ont fait subir ses beaux-parents à Louis-Anatole. Elle regrette sa mise négligée, les taches de vin sur son costume.
Depuis ses dix-huit ans, année de son mariage, elle compte les sous. On la voit ouvrir chaque soir le tiroir du bureau de la chambre et, chaussant ses fines lunettes, inscrire les dépenses dans le livre de comptes. Quand Félicité et Dieudonné sont arrivés, elle les a accueillis avec appréhension, car c’était une période de vaches maigres. Même si dans son for intérieur elle s’affole d’avoir trop peu, elle est capable de tout donner de son avoir et son énergie quand des circonstances exceptionnelles l’imposent. Elle vit les imprévus comme des grâces.
Elle a eu ses enfants en deux périodes, deux parties de son existence. Il y a eu Louis, Georges et Luc, Amélie en quatre ans. Puis, pas de naissances pendant six ans. Blanche a fait lit à part, a boudé Tonnerre pour une raison qui échappe au bon sens. Puis, à cadence rapprochée, dans la deuxième période : Marie, Sébastien, Matthieu, Blaise, Bernadette, et enfin André sont nés. Elle a quarante ans quand elle accouche d’André.