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2030 Palabras
Parfois, il avait des jugements de valeur déroutants. Un jour, il raconta que sur le chemin de l’hôpital il s’était arrêté près d’un joueur de bonneteau. Il connaissait l’escroquerie dans le détail, mais cela ne l’arrêta pas. Il perdit tout l’argent qu’il avait dans son portefeuille. Sans passion, sans regrets. Devant cette réaction, l’escroc soupçonna – à tort — une manœuvre policière, et il quitta les lieux précipitamment, les yeux hagards. Devant la psychologue, Stein ne put expliquer ce comportement. Il avait eu envie de jouer, et il se moquait des conséquences. Elle eut alors l’idée d’interroger son épouse. Madame Stein lui confirma ce qu’elle soupçonnait. Son mari avait changé ces derniers mois. De temps en temps, il faisait preuve de moins en moins de discernement entre le bien et le mal. Les conséquences de ses actes lui étaient indifférentes. Elle admit que ces épisodes étaient de plus en plus fréquents, et plus longs, ces dernières semaines. Elle le mettait sur le compte du stress. Cette histoire de procès était très perturbante. Certes, mais la psychologue voyait une autre cause. Une origine neuro-physiologique. Elle se rappelait du fameux cas Phineas Gage, un contremaître victime d’une explosion sur un chantier ferroviaire. Une barre à mine lui avait endommagé la partie frontale du cerveau. Il avait survécu à ses blessures, en perdant toute notion du bien et du mal… Elle programma des examens neurologiques. L’imagerie cérébrale révéla un gliome dans la partie frontale du cerveau, la zone où siégeaient, entre autres, les principales facultés de savoir-vivre en société. Pas étonnant que Stein se révèle une personnalité asociale ! Cela changeait singulièrement la donne ! Dans les semaines qui suivirent, l’équipe de neurochirurgie ôta la tumeur. À l’issue, aucun trouble neuropsychologique ne fut relevé, et les problèmes comportementaux avaient disparu. Les magistrats supprimèrent alors l’injection de soins, et la psychologue n’entendit plus parler de Stein. C’était un succès… aujourd’hui terni par ce fait divers. Un suicide marque toujours un échec pour une thérapie. Le pire qui soit, définitif ! Wolf comprit alors le ton un peu contrit qu’elle adoptait. La jeune femme se sentait négligente, sale. Il ne partageait pas cet avis, mais il n’eut pas le temps de lui en faire part. La voix rocailleuse du légiste les interpellait déjà. * 6 * — Entrez, entrez ! Enfilez une blouse et un masque… Deux personnages masqués étaient penchés sur une table d’autopsie. Un colosse et un autre à lunettes, plutôt filiforme, légèrement en retrait. L’image de Laurel et Hardy s’imposait naturellement. Ils ne levèrent pas le nez du corps allongé. La silhouette de bûcheron pointa un gant humide dans leur direction. Les intonations graves roulèrent. — Devant le portemanteau, sur votre droite. À côté de la porte des toilettes. Vous remarquez au passage qu’elle est ouverte, pour ne pas freiner les gens qui rendent leurs tripes. À bon entendeur ! Je suis à vous dans une minute… En enfilant ses effets, Wolf surveillait la psychologue du coin de l’œil. Elle ne semblait pas incommodée par la situation. Ni par le lieu, ni par l’accueil, plutôt rude. Un juron, et un bruit flasque. Ce qui ressemblait à un foie gisait au sol, telle une grosse limace repliée sur elle-même. — P’tain, Steve… Fais attention, bordel. J’ai pas envie d’invalider les analyses toxicos à cause d’interférences avec des détergents ! Ramasse vite, et nettoie-moi ça… La psychologue ne sourcilla pas. Pendant que l’assistant s’activait, Mortis se tourna enfin vers ses invités, ôtant son masque, et son bonnet, révélant un visage… féminin, encadré par une coupe au carré. — Sophie Mortis ! Médecin légiste de son état ! Salut Wolf ! Tu n’as pas amené tes trois lascars aujourd’hui ? Ah oui, j’oubliais, avec les trente-cinq heures, y a que les patrons qui bossent le dimanche ! Bonjour Mademoiselle ! Vous êtes ? Aphrodite Pandora se présenta en termes sobres. Mortis la dévisageait effrontément, hésitant à la classer dans la case des pétasses bon-chic-bon-genre, du genre à se piquer de psychologie pour briller dans les salons mondains. Steve les rejoignit, un récipient en inox posé sur une main. Mortis prit la parole. — Et le serveur là, avec sa fricassée de foie aux échalotes, c’est Steve. Mon stagiaire et assistant. Il a procédé à la levée du corps de Stein. Mais trêves de bavardages ! Approchez ! Ils firent face à un corps, il était entièrement recouvert d’un drap. Le médecin découvrit le visage, et attrapa une lampe pendue au plafond. Le projecteur jeta une lumière blanche sur la partie haute du corps. La lividité du visage fut aussitôt accentuée par la crudité de l’éclairage. — Allons-y pour l’identification ! Mademoiselle ? Reconnaissez-vous Stein ? Visage carré, tempes grisonnantes, coiffure plutôt soignée. Elle sortit une feuille de son dossier. — Je pense, oui. Évidemment, je préfère laisser la famille confirmer… — Merci du conseil ! Non seulement la famille va devoir confirmer, mais on va aussi engager une procédure ADN. Ce ne serait pas la première fois qu’on prend Pierre pour Paul… On va être prudent, surtout dans une histoire de meurtre ! Wolf se raidit. — Je croyais que c’était un suicide ! Tu es sûre de ton coup, Sophie ? Mortis prit un scalpel. Elle l’approcha du front, de l’orifice brun. On eut dit une sorte de tilak, ce porte-bonheur qui marque le front des hindous. Elle en montra le contour. — Steve a encore des choses à apprendre ! Sur place, il est passé à côté de ça… C’est drôlement propre, n’est-ce pas ? Et bien c’est anormal, évidemment ! Un coup de feu porté à bout portant, c’est dégueulasse ! Et je ne parle pas de la barbaque qui vole, mais des dépôts de poudre brûlée, sans parler de la blessure elle-même qui devrait être brûlée également. Approchez ! Regardez la collerette érosive ! Propre ! Hormis le petit cercle noir de la collerette d’essuyage. Ça, c’est normal… La balle récupère les saletés du canon, graisse, dépôts des tirs précédents, et elle s’en débarrasse sur les berges de la blessure. Eh oui ! Une balle, c’est plutôt respectueux, vous n’trouvez pas ? Regard malicieux, avant de poursuivre. — Avec un orifice de cinq millimètres, je tablerais sur un calibre vingt-deux, comme l’arme trouvée à côté du corps. Confirmation quand je l’aurai récupérée. Selon le scanner, elle est toujours chez son hôte… Pour information, vos collègues du service technique m’ont parlé d’une arme avec un propriétaire non identifiable. Les numéros étaient soigneusement limés. Un type plutôt prudent… mais c’est votre problème. Le mien, c’est plutôt la balle… Elle posa le scalpel, puis tourna sans ménagement la tête du cadavre de côté. Une fissure laissait entrevoir la substance blanchâtre du cortex. — La balle a traversé le cerveau, pour finir contre l’occipital. L’onde de choc l’a brisé. Comme l’éthmoïde, au niveau des fosses nasales… La mort cérébrale a été instantanée, réglant au passage tout problème ultérieur de rhinites, et… son chapelet d’antihistaminiques ! C’est l’amie de la sécurité sociale c’te balle, moi j’vous l’dis ! Ses sourcils se plissèrent, formant un accent circonflexe broussailleux. Elle feignit l’embarras... — Mouais… Sauf que pendant un moment, ce type avait plus du zombie que du mort… Le cerveau était knock-out, mais certains automatismes biologiques ont continué à fonctionner, pendant quelques minutes. Par exemple, le cœur a continué à battre. Et les poumons continuaient à ventiler. Les lobes pulmonaires ont d’ailleurs été envahis par le sang issu des fosses nasales. Ils ont alors expulsé de fines gouttelettes autour du corps. Bon point pour Steve ! Il avait noté ces traces de sang, et il a pensé à prendre des photos… En tous cas, j’ai une certitude, à moins que Stein soit l’homme élastique, il n’a pas pu se tirer dessus, pas à plus d’un mètre ! CQFD ! Alors, il en dit quoi, mon commissaire préféré ? Il va partir sur une histoire de mutants sortis de Comics, ou y va s’durcir la couenne sur une enquête criminelle bien classique ? Wolf restait impassible, mais des signes ne trompaient pas. Ses yeux vairons se durcissaient, et sa cicatrice prenait une teinte rosée. Le show de Mortis l’agaçait. Elle prenait un malin plaisir à démonter les certitudes initiales. Gamine, elle devait sûrement être du genre à se moquer des mauvaises notes de ses copines. Une peste ! Au vu de son gabarit de catcheur, elle ne risquait rien… Pour sa part, Wolf tolérait ses manières. Le professionnalisme du légiste faisait vite oublier son insolence… Le policier souffla, d’un air ennuyé… Tout allait être à reprendre, sur la base d’une enquête préliminaire faite par d’autres ! Bref, tout ce qu’il détestait… Mortis résuma. — Pour l’examen médico-légal, c’est tout ce que je peux dire pour l’instant. Donc, en gros, c’est un homicide, par arme à feu. Le coup a été tiré là où la police l’a trouvé. Vendredi vers vingt-trois heures, mais c’est à affiner. Pour le reste, tu connais la musique, Wolf. Examens toxicos, viscères, recherche d’ecchymoses... Bref, le protocole médico-légal standard… Elle s’interrompit, un sourire en coin. Elle croisa le regard de la psychologue, s’attendant à y trouver du malaise. Les personnes pouvant supporter sans broncher le spectacle de cadavres étaient rares… Surtout avec Mortis en qualité d’animatrice ! Or, elle n’y lut que de l’intérêt. Comme si la jeune femme venait d’assister à une démonstration de parfums dans une vente privée. Elles se mesurèrent, sans ciller. Fer contre fer. — Ça va, Mademoiselle ? Vous tenez le coup ? Ou bien ? Un haussement d’épaules en guise de réponse. Elle avait cerné le personnage. Il manquait encore une chute à son show ! Elle attendait la suite… Mortis découvrit franchement ses chicots jaunâtres, des dents de fumeuse. Eh bien, elle n’allait pas être déçue ! — Ça tombe bien ! Vous allez pouvoir gamberger sur ça… D’un geste ample, elle enleva le drap, découvrant entièrement le corps. Sous la lumière crue, Aphrodite Pandora sursauta. Dans ses séances d’analyses avec Stein, jamais il n’avait présenté un profil psychologique aussi… atypique ! Le cadavre était vêtu d’un ensemble complet de sous-vêtements féminins, bas, culotte, guêpière, et soutien-gorge assortis. Chapitre 3 * 1 * Aphrodite Pandora décida de laisser passer deux jours avant de reprendre son travail. La découverte à la morgue l’avait déstabilisée. Plus qu’elle ne voulait se l’avouer. En soi, le fétichisme de Stein n’était pas un problème majeur. Dans les sociétés occidentales, cette déviance faisait l’objet d’une certaine bienveillance. Quelque chose l’ennuyait... Elle connaissait cette paraphilie. Dans ses cours, et en thérapie. Elle avait appris à la reconnaître, comme chez ce timide monsieur Owen, par exemple, un employé de banque très effacé. D’autres cas étaient venus à son cabinet. Tous avaient le même profil, immature sur le plan affectif, anxieux, timide. Mais Stein ? Avec son air conquérant, et la violence qu’il drainait ? Jamais elle n’aurait imaginé lui coller cette étiquette ! Devant le cadavre, elle s’était donné une contenance, en feuilletant rapidement son dossier. En vain. Sa surprise était trop flagrante, puis son désarroi. Wolf avait conservé un visage fermé, seuls ses yeux vairons trahissaient sa déception. Mortis avait lâché un rire sarcastique, suivi d’un conseil, celui de revoir ses procédures de diagnostic. Coup de grâce, elle l’avait tout de même remerciée, pour s’être déplacée. La psychologue avait salué brièvement, avant de quitter la salle. Cela ressemblait un peu trop à une fuite. Ses compétences étaient mises en cause… Après cette aventure, son état d’esprit ne lui semblait pas compatible avec ses consultations. Elle craignait une mauvaise influence sur ses patients. Elle eut le courage de s’en ouvrir à son tuteur. Il approuva. Ils convinrent ensemble d’un retrait temporaire, hors des relations thérapeutiques. La prudence le commandait. Son téléphone portable coupé, elle se força à se consacrer à d’autres choses. Les tâches ménagères furent un bon exutoire. Occuper son corps dans des mouvements, diriger ses mains vers des actions, cela lui faisait du bien. Elle nettoyait son esprit, sortait de la spirale des ruminations. Quelques heures plus tard, la porte d’entrée s’ouvrit, au milieu de bruits de bottes. C’était Paul, seul. Les enfants étaient bien partis en classe de neige, et son mari rentrait. Il était en tenue de pompier, prêt à partir en intervention. Ce week-end, sa caserne l’avait inscrit en disponibilité opérationnelle. Elle avait oublié… Juste retour des choses, de son côté, il ne prit pas la peine de s’enquérir au sujet de l’épisode Stein. Deux mondes cohabitaient, étanches. L’argument du secret professionnel était bien commode, mais ils n’étaient pas dupes. Ils s’embrassèrent, sans chaleur, comme un vieux couple usé par l’habitude. Le militaire récupéra la télécommande de la télévision, avant de s’affaler sur le divan. Les ovations d’un stade de football envahirent la pièce. La jeune femme terminait de laver le parquet du couloir. Elle s’arrêta un instant, observant son mari. Il lui semblait le découvrir sous un jour inédit. Il restait musclé, mais de mauvaises graisses arrondissaient son profil. Alangui sur le divan, il montrait les premiers signes du syndrome métabolique. Les épaules tombantes, il croquait des cacahuètes sucrées, sa nouvelle manie. Le regard braqué sur le téléviseur, ses mandibules claquaient, agitant ses joues dans des tressaillements frénétiques. Son énergie semblait dirigée exclusivement vers cette action, comme une tentative désespérée de combler un vide. Ces derniers mois, il passait beaucoup de temps à se nourrir... Il croisa les jambes, accentuant l’avachissement du buste. À présent, le ventre lui faisait un bourrelet qui tendait sa veste de treillis. Un maillot blanc apparut entre deux boutons. Dans ce tableau, Aphrodite Pandora peinait à reconnaître l’objet de ses premiers émois ! Elle se tourna vers le miroir mural. Hélas, le reflet ne fut guère plus tendre à son égard…
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