Pour effectuer ces tâches ménagères, elle avait rassemblé ses cheveux dans un chiffon arrangé en bandana. Des gouttes de sueur perlaient sur son visage, et le mascara avait coulé, lui faisant deux poches sombres sous les yeux. De plus, elle devait bien en convenir, elle n’avait pas revêtu une panoplie de pin-up ! Elle avait enfilé un tee-shirt des pompiers, plusieurs tailles au-dessus de la sienne. Il bâillait de tous côtés, recouvrant jusqu’aux genoux un pantalon de sport, trop court. Il découvrait le haut des chevilles, au-dessus de chaussettes ornées de pandas. L’élastique ne les maintenait plus, et elles pendouillaient, au-dessus de sandales à lanières. Le temps avait passé, dix ans. Aujourd’hui, ils avaient tous les deux trente-cinq ans…
* 2 *
Wolf fulminait ! Pour un mardi matin, les choses avaient plutôt mal commencé. Son réveil avait rendu l’âme dans la nuit, laissant aux interstices des persiennes le soin de le réveiller. Retard initial… trente minutes ! Il s’était hâtivement préparé, avant de monter dans sa P4. Le moteur refusa de démarrer. Sûrement la batterie… Il ouvrit le capot. Le propriétaire de la voiture voisine, un enseignant, arrivait au même moment. Wolf lui demanda l’autorisation de faire un branchement entre les deux batteries. Le ton interrogatif laissait le choix, mais le regard vairon ne lui laissait guère d’option. Conciliant, le professeur sourit, en invoquant la nécessaire entraide entre fonctionnaires. Ben voyons… La P4 finit par démarrer. Nouveau retard cumulé… quarante-cinq minutes. Il s’engagea sur le périphérique, et tomba sur un bouchon. Deux voitures étaient entrées en collision. Des agents géraient le contournement, mais le trafic était tel que son gyrophare ne lui servait à rien. Il cessa de casser les oreilles de ses voisins d’infortune, et il prit son mal en patience. Quand il se gara devant la brigade criminelle, il regarda sa montre. Retard final… quatre-vingt-dix minutes !
Le couloir était déjà plein, le service d’accueil débordé. À se demander si ce n’était pas la pleine lune… Il entra dans le bureau paysagé, un brouhaha de hall de gare lui sauta aux oreilles. Une trentaine d’inspecteurs s’affairaient à gérer une foule interlope, plutôt jeune. Quelques heures plus tôt, des échauffourées avaient éclaté dans la cité voisine, et tous les officiers de police étaient mis à contribution pour auditionner ce petit monde. Wolf pesta. Ses inspecteurs avaient autre chose à faire ! Il se dirigea vers un grand escogriffe, occupé à prendre la déposition d’un adolescent. Eric Taser courbait l’échine sur le clavier, son crâne chauve touchant presque l’écran du portable. Il tapait lentement. L’exercice ne lui était pas familier. Lorsqu’il vit son patron approcher, il se raidit. Wolf lâcha.
— Rassemblement à dix heures, dans mon bureau.
Il n’attendit pas de réponse, et s’éloigna. Ce n’était pas une question, juste un ordre. L’adolescent s’étonna, impressionné.
— La vache ! Pas commode l’boss ! Y fout vraiment les j’tons ! Y vient d’une autre époque ! Vous avez décongelé un rescapé de Stalingrad ? Ou quoi ?
— Ta gueule ! T’as quinze minutes pour éviter la détention! Alors, raconte-moi plutôt comment tu t’es retrouvé sur ce scooter volé…
Wolf longea la rangée de bureaux, jusqu’à se planter devant un inspecteur aux cheveux clairs, à l’œil pétillant. Il sirotait un café avec un collègue de la Brigade anti criminalité, la fameuse BAC, et les gestes qu’ils faisaient évoquaient plus des activités extra-professionnelles que le déroulement d’une affaire en cours. À trois ans de la retraite, Michael Felber confondait souvent son lieu de travail avec une agence de conseils en bricolage. Wolf lui posa la main sur l’épaule.
— Rassemblement à dix heures, dans mon bureau.
Felber regarda sa montre. Dans quinze minutes… Bien suffisant pour terminer ses explications sur la pose d’un parquet flottant.
Au fond de la pièce, une jolie blonde parlait au téléphone. Julie Dantrec repoussait nerveusement une mèche de cheveux derrière son oreille. Le dossier de Stein était ouvert devant elle. Enfin de l’activité sur leur enquête prioritaire ! Wolf attira son attention en tapotant sur le bureau. Deux grands yeux bleus se tournèrent vers lui, attentifs. Le policier réclama sa présence, en articulant chaque mot, et patienta. Cette fois, il attendait une validation. La jeune inspectrice leva le pouce. Dix heures, elle serait là…
Wolf s’achemina vers son bureau. Son humeur de dogue ne s’était pas beaucoup améliorée. Elle empira quand il s’aperçut que son bureau était occupé. Pirella auditionnait un jeune de cité. Il entrouvrit la porte, la tête coiffée du feutre gris s’introduisit, lentement. Le regard vairon brillait dans l’ombre du chapeau, et la cicatrice rosissait. Le policier de la BAC fut sensible à ces signes. Il montra sa main à Wolf, les doigts écartés.
— Cinq minutes ! Et j’te laisse la place…
Le visage balafré se retira, et la porte se referma, doucement. Wolf regarda sa montre, avant de se croiser les bras devant la fenêtre, bien en évidence. Il attendait… Pirella expédia son audition. Lorsqu’il quitta le bureau, il adressa un timide sourire à Wolf. Sans réaction. Déterminé, il poussa alors le jeune devant lui. Après tout, à chacun ses problèmes ! Pour sa part, il en avait bien assez avec sa banlieue en flammes.
* 3 *
Wolf s’installa. Le rapport de Mortis était posé sur son bureau. Coup d’œil sur sa montre. Il avait le temps de le parcourir en attendant l’arrivée de ses troupes. Il sauta aussitôt à la dernière page, au paragraphe de la synthèse. Rien de vraiment neuf. Les conclusions préliminaires étaient confirmées, sans surprise. Les inspecteurs Felber et Dantrec entrèrent, puis s’assirent, sans un mot. Wolf ne leva pas le nez de son rapport. Taser arriva quelques minutes plus tard. Il eut droit à une œillade pleine de réprimandes.
— Dix heures, ce n’est pas dix heures deux, Taser. Si tu as un problème avec la ponctualité, débrouille-toi pour arriver franchement en avance. Dans ce cas, il n’y aura que toi qui attendras ! Et, s’il te plaît, garde l’excuse du rapport à taper pour le gamin à scooter ! Si tu étais plus sérieux dans ta gestion administrative, tu serais plus efficace... Et c’est valable pour les autres ! La séance de ce week-end à me coltiner vos retards de dossiers m’a beaucoup agacé. Je compte sur vous pour vous améliorer…
Taser plia sa grande carcasse sur la chaise restante, et les deux autres trouvèrent un intérêt subit à leurs chaussures. Il n’y avait rien à contester, et Wolf était très soupe au lait. Il passerait vite à autre chose. D’ailleurs, il poursuivit.
— Bon… Maintenant point rapide sur l’affaire Stein ! Avant que chacun fasse son topo, je tenais à vous faire part des conclusions de Mortis. Mort par arme à feu, celle retrouvée sur les lieux du crime, vendredi vingt-trois heures avec une tolérance de quinze minutes. Pas d’anomalies repérées… Bon… Enfin du concret ! Allez, à vous… Taser, tu commences ! L’environnement professionnel ?
L’inspecteur se passa une main sur son crâne chauve. Il n’était guère à l’aise pour parler en public, et la remontrance pour son retard n’arrangeait rien. Sa timidité structurait l’ensemble de sa personnalité, elle prenait racine très loin dans le passé, sans doute dans les premières années de sa vie. Wolf reconnaissait ces hésitations, ces sursauts quand il était au centre de l’attention. C’était une certitude, Taser ne devait pas avoir eu une enfance facile…
— J’ai parlé à l’assistante de Stein, ainsi que deux collègues. Stein est nouvel embauché, depuis deux mois. Il était plutôt apprécié. Agréable, un brin enjôleur, il ramenait le plus gros chiffre d’affaires de son agence. Il avait parfois des altercations avec certains clients, mais il semblerait que ce soit une habitude dans la profession. J’ai noté quand même quelques noms de clients mécontents, dont un type qui a marqué les esprits. Il accusait Stein de promettre des contrats de location à plusieurs personnes. Il en est venu aux mains, avant d’être viré par la sécurité… Ah ! Le voilà ! Sofiane Mansouri !
Ce nom était familier à Wolf. Il se souvenait l’avoir entendu dans le service d’Aphrodite Pandora. Taser poursuivit.
— On enregistre aussi pas mal d’appels de ce Mansouri, visiblement un teigneux. Dantrec pourra nous en parler plus en détail… Côté relations extra-professionnelles, désert total avec ses collègues ! Il semblait bien compartimenter sa vie. Et personne ne lui connaissait un penchant pour le transvestisme. Bref, pas grand-chose de ce côté-là… Par ailleurs, aucun témoin pour le créneau vingt-deux heures trente et vingt-trois heures trente, et pas de système vidéo dans le coin… Et c’est tout pour moi ! Felber, c’est à toi…
— Bon… D’mon côté, chez les voisins, c’est plus croustillant ! Ils remarquaient que ça défilait pas mal chez Stein, et des oiseaux assez hauts en couleurs, genre travelos et autres tarlouzes ! Probablement des copines de ventes privées pour p’tites culottes et s*x toys...
L’inspecteur marqua une pause, savourant l’impact de ses mots. Il aimait choquer, faire partager sa vision très caricaturale du monde. Ses collègues sourirent timidement.
— Il recevait pas mal en soirée. Des plaintes pour tapage ont d’ailleurs été déposées, j’ai vérifié. Elles sont toutes du même tonneau, avec quelques variations. Par exemple, je cite sa voisine d’en face, « une blonde peroxydée a sorti son bazar, et a uriné sur mon pas-de-porte… » Vous voyez le genre ! En tous cas, le voisinage ne va pas regretter c’type ! Pour l’instant, je n’ai pas eu le temps de vérifier les alibis de tout le monde. Voilà ! Dantrec, tu continues ?
— Le casier ne répertorie pas de condamnation pour tapage. Ces plaintes n’ont sans doute pas franchi la porte du procureur… Par contre, il est tombé sous le coup de la loi du vingt-deux juillet quatre-vingt-douze, celle condamnant les violences conjugales. L’épouse avait passé un mois à l’hôpital ! Il a pris du sursis, assorti d’une injonction thérapeutique, avec le docteur Pandora. Le dossier de la psy est donc confirmé…
Wolf approuva. Plutôt efficace cette petite ! Moins d’un an qu’elle était sortie de l’école, et elle pouvait déjà en apprendre aux briscards de l’équipe. Felber affichait un sourire en coin. N’aimant guère la chose intellectuelle, il n’appréciait pas que l’on cite les articles de loi. Il jugeait cela pédant. Bien sûr, la réalité était autre. Il n’avait jamais été motivé pour fixer ces textes dans sa tête, et la perspective de la retraite n’y aidait guère… Un hochement de tête de Wolf, et Dantrec reprit.
— Par contre, on ne s’arrête pas là… Un an après, il écope d’une nouvelle condamnation, toujours par rapport à sa femme. Cette fois il tombe sous le coup de l’article 223-6 du Code pénal, pour non-assistance à personne en danger. Profitant de l’absence de son épouse, il avait organisé une soirée échangiste à son domicile. Pas de chance, grève des transports ! Elle est donc rentrée à l’improviste. Et paf ! Elle tombe dans une ambiance bien échauffée. Vous voyez le tableau ! Elle a commis l’erreur de parcourir l’appartement en tous sens, hurlant qu’elle virait tout le monde. Au tribunal, certains participants se sont défendus en prétendant qu’ils croyaient participer à un jeu sado-maso. La preuve ? Le mari ne bougeait pas ! Tu parles d’un jeu… Bref… En présence de son mari — passif je le rappelle — des hommes l’ont obligée à des relations sexuelles. Le viol en réunion a été retenu par la cour… Stein n’a pris que cinq ans ferme. Il est sorti au bout de deux ans, et c’était il y a… deux mois !
Grognement satisfait de Wolf. L’inspecteur Felber crut bon d’ajouter son avis.
— Quand je pense que ma femme se plaint de notre relation conjugale… Il faut que je lui parle des Stein. À coup sûr, elle va me foutre la paix !
Sans relever, Wolf se tourna vers Taser. L’inspecteur passa à nouveau sa main sur son crâne lisse.
— Euh… oui ! J’avais en charge l’environnement familial proche… Pour l’épouse violentée, je n’ai pas de bonnes nouvelles. Elle a souffert de troubles psychiatriques après son agression. Elle a été internée pendant dix-huit mois. À sa sortie, elle est rentrée directement chez elle. Elle a accroché le cordeau d’un rideau à un radiateur, l’autre bout en nœud coulant autour de son cou… et elle s’est pendue. La femme de ménage ne l’a découverte que le lendemain. L’enquête a conclu à un suicide. Et il y a une fille, Marie… Elle avait déjà quitté le domicile familial avant l’épisode de la partouze. Quand sa mère a été internée en psychiatrie, elle était déjà émancipée, et nous avons perdu sa trace. Son psychiatre m’a dit que madame Stein recevait, de temps en temps, des appels du Canada, sans doute sa fille. Mais elle en parlait très peu, à part rabâcher qu’elle était fière de sa fille, partie par un vol direct Paris – Montréal un matin d’automne. Cette aventure semblait la fasciner ! Elle n’en disait pas plus. Enfin... quand elle n’était pas sous l’influence des cachets. Sinon elle restait muette, tout simplement !
Wolf interpella Dantrec.
— Mouais… En parlant de téléphone, tu as pu faire causer les téléphones de Stein ?
La jeune femme acquiesça, sortant de sa poche un appareil. La coque était en métal irisé, et le nom de Stein était gravé en lettres gothiques sur les deux faces. Du bel ouvrage !
— Il n’a pas de ligne personnelle fixe ! Pour sa ligne de bureau, nous n’avons trouvé que des appels de relations de travail, tous ont été passés pendant les heures de travail. Et pour le téléphone portable, alors là, c’est une autre affaire… Et voilà le bijou ! Il m’a laissé un peu perplexe, je ne connaissais pas encore ce type de portable. Vous voyez cette pastille en haut, là ? Selon un collègue de la police scientifique, il s’agit d’une cellule de reconnaissance palmaire. Une technologie assez récente, elle débarque du Japon, je crois... Seul son propriétaire est autorisé à utiliser cet appareil. L’idéal pour dissuader les voleurs ! Un beau jouet, n’est-ce pas ? On a donc récupéré la carte… Nous y avons trouvé beaucoup d’appels. Certains professionnels, d’autres non ! Dans cette deuxième catégorie, nous avons une liste de numéros intéressants ; ils sont connus chez nos collègues des mœurs. La plupart des détraqués sexuels, avec un casier. Un certain Mansouri m’a interpellée. C’est le client mécontent dont Taser a parlé… Dans l’après-midi du vendredi, il a tenté de joindre Stein à cinq reprises. En vain. La sixième fois, l’appel a enfin accroché. Il a duré vingt minutes, et c’était… une demi-heure avant le meurtre !