– Et pourquoi donc me lancerais-je dans cette course ? l’interrompit Carlson écarlate. C’est vous qui allez m’y contraindre ? C’est ça ? Allez vous faire foutre, Prescott !
Carlson n’avait pas réussi à se contenir. Prescott l’avait exaspéré avec ses airs de Monsieur je-sais-tout. Cela faisait deux ans, depuis l’annonce de sa candidature aux primaires, qu’il vivait un grand oral perpétuel. Mais depuis hier, c’était terminé. Maintenant, c’était aux autres de lui rendre des comptes. Il se trompait évidemment. Il se calma et remit sa mèche en place.
Prescott sentit qu’il était allé peut-être un peu trop loin et choisit d’apaiser son interlocuteur. Il prit cette fois des pincettes.
– Non Monsieur le Président, ce n’est pas moi ni même monsieur Fox qui vous imposerons de mener à bien ce programme, ce sont les Chinois.
Carlson savait exactement ce que Prescott allait lui raconter, mais il le laissa poursuivre.
– Même si cela a déjà été accompli avant eux, envoyer des astronautes sur la Lune et surtout réussir à les faire revenir constitue un accomplissement technologique majeur. Une victoire de la Chine enverrait au monde entier un message qui signifierait en substance : « Nous ne sommes plus l’usine du monde, nous maîtrisons tous les domaines des sciences et de la technologie, mieux que quiconque. Nos produits sont les meilleurs. » Si leur mission vers la Lune était un succès, la suprématie commerciale américaine serait mise à mal, les pôles économiques se déplaceraient, voire s’inverseraient. Nos usines pourraient un jour se retrouver à sous-traiter la fabrication de jouets pour les enfants chinois.
Carlson imaginait mal ses enfants travaillant dans des usines américaines pour les marmots de Shanghai, Pékin, Hong Kong ou l’une de ces Chongqing, Tianjin ou autre Shenyang, villes gigantesques dont les noms, qui n’évoquaient rien aux Occidentaux – pas un bâtiment, pas un point d’histoire – étaient en plus impossibles à retenir. Néanmoins, Carlson ne voyait pas là une raison suffisante pour que Cornelius Fox insiste autant pour aller sur la Lune. Lui et Prescott lui cachaient quelque chose.
– Bon, maintenant arrêtez de me prendre pour un con et dites-moi exactement pourquoi vous voulez que les Américains retournent sur la Lune.
– L’hélium 3, lâcha Fox.
Robert Carlson se redressa. Il en avait vaguement déjà entendu parler. Prescott prit la parole et expliqua au président élu l’importance capitale de cet élément chimique pour la transition énergétique à venir. Carlson contesta la maturité technologique des centrales nucléaires à fusion utilisant l’hélium 3 mais Prescott lui fit part des derniers progrès chinois en la matière. Certes il s’agissait d’une technologie à très long terme mais les places se jouaient maintenant.
– Voilà une raison qui me paraît plus convaincante, admit Carlson. Vous auriez dû commencer par là.
Le président élu n’avait pas besoin que Prescott lui fasse un dessin. Si le conseiller de Fox disait vrai, les États-Unis devaient développer l’exploitation de l’hélium 3 sur la Lune avant les Chinois. Il savait à quel point les Américains avaient tiré profit d’être les premiers à passer des accords sur le pétrole avec les Saoudiens au début du XXe siècle.
Il n’avait donc pas le choix et devait lancer son pays sans attendre dans la course à la Lune. Le conglomérat CorFox, qui pourrait étendre ses activités minières au-delà de la Terre, l’avait lui aussi très bien compris. Carlson fit tourner le globe lunaire que Fox lui avait offert. Voilà qu’après la mondialisation, le jeu de Monopoly planétaire de Fox et ses amis devenait galactique.
– Merci Prescott pour cet exposé, concéda Carlson en bon sportif. J’espère que je serai aussi éloquent que vous l’avez été aujourd’hui, pour défendre le programme Constellation devant le Congrès et les citoyens américains.
Il pensait en avoir fini avec eux et pouvoir maintenant retourner à Washington. Mais le regard de Cornelius Fox indiquait qu’il faudrait encore patienter un peu.
– Cher Carlson, sans vouloir vous décourager, les convaincre sera peut-être la chose la plus facile pour vous. Après tout, le coût du programme devrait seulement avoisiner les 120 milliards de dollars. Pas de quoi couler notre économie. Après, les entreprises minières prendront le relais.
Ce budget n’était effectivement rien en comparaison de celui englouti par son prédécesseur dans la guerre au Moyen-Orient. Carlson remit en place ses cheveux gominés et posa la question que Fox attendait.
– Si convaincre le Congrès et les Américains est la partie facile, qu’est-ce qui sera difficile ?
Fox laissa planer le suspense avant de répondre.
– La Lune est, et doit rester américaine. Il n’y a pas de place pour deux là-haut. Il faudra donc non seulement vous assurer que la Chine parte après nous, mais aussi qu’elle échoue lamentablement dans sa tentative. Si lamentablement qu’elle se repliera à nouveau sur elle-même et retournera à l’âge de pierre dont elle n’aurait jamais dû sortir.
Si, plus tôt, Carlson avait ressenti l’effet d’un crochet en plein visage, c’était un uppercut dans le plexus qu’il venait d’encaisser. Son souffle était coupé. Il voyait enfin l’esprit maléfique du vieux milliardaire se manifester. Deng Xiaoping n’aurait pas contredit Fox. Le Petit Timonier, bien connu pour ses aphorismes, affirmait qu’« il ne peut y avoir deux tigres sur la même colline. » En général, l’un des félins finissait toujours par abandonner le territoire. Fox lui suggérait de tuer l’autre tigre.
– Ce que vous me demandez là est d’un tout autre ordre. C’est du terrorisme d’État.
– Appelez ça comme vous le voulez. Moi, je pencherais plutôt pour de la légitime défense.
C’était donc bien un piège que Fox lui avait tendu. Tout président avait, durant son mandat, quelques basses besognes à accomplir, mais celle-ci dépassait les bornes. Le milliardaire avait bien calculé son coup : il avait attendu la fin de l’élection pour lui révéler son plan. Il était maintenant impossible de reculer.
– Écoutez, Fox, il faut que je réfléchisse à tout cela. Je reviendrai vous voir très prochainement.
– Très bien. Vous pourrez d’ailleurs y réfléchir avec votre futur secrétaire à la Défense.
– Mon futur secrétaire à la Défense ?
– Ah oui, j’avais complètement oublié de vous en informer : ce sera Mike Prescott. Mes amis et moi l’avons décidé cet après-midi.
Ce n’était plus de la boxe anglaise, mais du kick-boxing qu’il infligeait à Carlson. Un side kick dans les parties. Mais le président était solide, il savait encaisser les coups, même les plus traîtres. Il connaissait les « amis » de Fox, et s’ils l’avaient décidé, il en serait ainsi. Prescott arborait un rictus satisfait.
L’ancien président Eisenhower devait, une fois de plus, se retourner dans sa tombe ; lui, qui, en 1961, avait prononcé cette phrase prophétique restée sans lendemain : « Dans nos réunions gouvernementales, nous devons nous garder d’accepter toute ingérence intempestive émanant du complexe militaro-industriel, qu’elle soit spontanée ou provoquée. »
– Allez, ne faites pas cette mine Carlson, le taquina Fox. En vous offrant Prescott, je vous donne ce que j’ai de meilleur.
Compte tenu de la complexité de la situation, un spécialiste tel que Prescott serait un atout précieux. Après de brillantes études à l’académie de West Point dont il était sorti major, Prescott avait changé de voie et était entré à l’US Air Force. Pendant l’opération Desert Storm en 1991, il avait été le plus jeune des pilotes de chasse américains. S’il n’avait pas été remarqué par Fox, il serait probablement déjà astronaute ou général. Fox adorait raconter comment il avait rencontré son sherpa : en visite en Irak, il fut séduit par l’audace de ce jeune homme, furieux contre le général Schwartzkopf qui avait refusé le plan d’assassinat de Saddam Hussein qu’il venait de lui soumettre.
– Nous baptiserons ce plan Aleph, reprit Fox.
– Aleph ? demanda Carlson. Pourquoi ?
– Parce que ce plan marquera le point de départ d’une nouvelle ère pour l’Amérique, sans les Chinois. Il va sans dire qu’Aleph devra être mené dans le secret le plus absolu et ne devra en aucun cas nous conduire à une guerre contre la Chine.
Aleph était la première lettre de l’alphabet hébreu et, en cela, elle symbolisait le Commencement. Elle servait également pour représenter l’infini des mathématiciens. Sa forme dérivait d’un hiéroglyphe de l’Âge de bronze représentant la tête d’un taureau, dont deux spécimens enragés faisaient face à Carlson. Il ne savait plus quoi dire à Fox, il était désarçonné.
– Mais comment s’y prendre ? questionna-t-il pour essayer d’amadouer Fox. Si l’hélium 3 est si important pour eux, les Chinois seront terriblement méfiants !
– Vous trouverez bien Carlson. Il faut quand même que ce plan vous ressemble, c’est votre mandat, après tout ! Je ne vous avais pas menti en vous disant que ce serait la partie la plus difficile. Prescott vous aidera. Il a été à bonne école à mes côtés et il s’est montré merveilleusement doué pour ce genre de travaux pratiques. Vous formerez une bonne équipe tous les deux, j’en suis certain. Le groupe CorFox se tiendra évidemment à votre disposition, à titre gracieux et discret. Bonne chance, Carlson !
Le président élu attrapa le globe lunaire qu’il avait reçu en présent et se fit raccompagner par Fox et Prescott jusqu’à sa limousine. Il salua Fox sans même le regarder, puis il se tourna vers Prescott.
– Eh bien, je crois qu’il va falloir que nous apprenions à travailler ensemble Prescott.
– Monsieur le Président ce sera un grand honneur.
Carlson sortit exténué de la résidence de Fox. Ses adversaires avaient gagné aux points, mais ils n’avaient pas obtenu le KO. En tout cas, l’envie de célébrer sa victoire lui était passée. Il appela sa secrétaire pour lui indiquer qu’il rentrait directement chez lui.
« Aleph, le point de départ d’une nouvelle ère pour l’Amérique, sans les Chinois. » Ces mots de Fox résonnaient dans sa tête. Carlson n’en était pas à son premier mauvais coup, loin de là. Après quelques kilomètres, il commençait déjà à se demander comment il pourrait décourager le régime de Pékin pour l’éternité.
Quelques années plus tard
Première partie
Pleine Lune
Je dois être à un endroit que Dieu imagina avant de créer cet univers. Je vois sûrement la Terre telle qu’il la conçut avant de lui donner naissance. C’est trop beau pour que cela se soit produit par hasard.
Eugene CERNAN, Apollo 17.