Jour 1, Taiji, Japon.En cette nuit d’automne, un doux clair de lune baignait les eaux sombres de la région de Taiji. Un dauphin au corps fuselé émergea de l’océan Pacifique et y replongea gracieusement. Ce saut fut suivi d’un autre, rapproché. Le dauphin n’était pas seul. Il était accompagné d’une dizaine de congénères, avec lesquels il jouait sous les rayons bienveillants de la pleine lune.
Du haut de la falaise qui surplombait la côte, João Amado observait la scène avec ses jumelles de vision nocturne. Il était tendu. Après plusieurs années d’attente, son heure était enfin venue.
– Mettez-vous en position, commanda-t-il en japonais dans le micro relié à son oreillette.
La fréquence des bonds de la horde s’intensifia. Le groupe était en fait bien plus important. Des centaines de cétacés, qui croisaient à l’automne au sud de l’île d’Honshu, s’étaient réunis pour une gargantuesque partie de pêche et se rapprochaient du rivage. Tout autour, on pouvait discerner des navires d’où provenait le son de frappes métalliques régulières, certainement des chalutiers attirés par les mêmes eaux poissonneuses.
– Démarrez la caméra, chuchota João. Maintenant.
La meute de dauphins, suivie par les bateaux, s’engouffra dans une crique. Les navires s’arrêtèrent à son entrée et mirent à l’eau leurs chaloupes. Des marins, revêtus d’épaisses combinaisons cirées et munis de lances, installèrent des filets qu’ils tendirent d’un bateau à l’autre. Le cercle formé par les chaloupes reprit sa progression vers la côte, transformant la crique en un piège mortel.
João abaissa ses jumelles. Il ne savait pas s’il pourrait supporter une fois de plus ce spectacle macabre. L’année précédente, les repérages l’avaient complètement écœuré. Il espérait bien qu’à partir de cette nuit, les dauphins ne mourraient plus dans des conditions aussi atroces.
Pressentant une fin proche, un petit groupe de dauphins se dirigea vers les embarcations et tenta de franchir les filets. Quelques-uns parvinrent à regagner le large, mais les autres se retrouvèrent prisonniers du bassin artificiel. La panique gagnait la horde qui ne pouvait plus fuir. Sans aucun mérite, les pêcheurs japonais lançaient des lassos dans cette masse grouillante et remontaient, vivants, quelques jeunes spécimens suspendus par la nageoire caudale. Leurs mères affolées se jetaient à pleine vitesse contre les chaloupes pour les faire chavirer, mais leurs rostres, pourtant puissants, venaient se briser sur les carènes de métal. Les malheureuses étaient aussitôt assommées à coups de rame.
Les sifflements, les claquements, les couinements et les clics stridents des dauphins terrorisés perçaient le silence de la nuit. Insensibles à leur souffrance, les marins commençaient à enfoncer machinalement leurs harpons dans la chair des mammifères sans défense. Le sang se déversait et, dans d’autres circonstances, l’issue du m******e aurait été inéluctable.
João se retenait pour ne pas donner l’assaut car il avait encore besoin d’images. Si Gaïa réussissait, le sacrifice de quelques-uns vaudrait pour la sauvegarde de toute l’espèce.
– Allez-y ! ordonna-t-il finalement dans la radio en allumant une fusée de détresse.
Une lueur intense embrasa le ciel et illumina l’océan devenu vermillon. Une pluie de flashballs, tirée depuis le rivage, s’abattit sur les marins, alors que des nageurs de combat se hissaient à bord des embarcations. La lutte entre ces hommes parfaitement entraînés et les pêcheurs stupéfaits ne dura pas. Quelques minutes suffirent au commando pour prendre le contrôle des navires et libérer les dauphins.
João contrôla avec ses jumelles que les plongeurs exécutaient bien les ordres, puis retourna soulagé jusqu’à son 4 × 4.