Jour 1, Cap Canaveral, Floride, États-Unis.Robert Carlson et son secrétaire à la Défense Mike Prescott contemplaient l’immense fusée Athena I qui se dressait devant eux. Le président américain se tourna vers Bill Wright, l’administrateur de la NASA, qui leur faisait visiter le centre spatial Kennedy.
– Bill, c’est extraordinaire qu’en un temps aussi court vous ayez réussi à mener ce programme à son terme. Je suis vraiment fier de vous et de vos équipes.
– Monsieur le Président, je préférerais attendre la fin de la mission pour accepter ces compliments. Nous devons aussi beaucoup à votre engagement personnel.
Wright, comme Carlson, avait dépassé le seuil de la soixantaine et entrait dans la tranche d’âge où l’on songeait principalement à ce qu’on laisserait comme héritage aux générations futures. La réussite du programme lunaire avait donc constitué, pour des motifs différents, un objectif primordial pour les deux hommes et une véritable complicité s’était installée entre eux au fil du temps.
Le président, avec sa petite bedaine, son double menton et ses larges poches sous les yeux, avait moins bien résisté à l’érosion des années. Le stress de sa charge ne l’avait pas épargné et son allure de jeune loup appartenait maintenant au passé. L’administrateur de la NASA, qui avait pourtant mené le programme lunaire tambour battant, conservait, lui, une silhouette d’athlète et exerçait toujours un fort pouvoir de séduction sur la gent féminine.
Mike Prescott était leur cadet de vingt ans. Sa calvitie naissante avait laissé maintenant place à un crâne lisse comme un œuf, mais cela lui était complètement égal. Cornelius Fox lui avait promis la tête de son empire si leur plan réussissait. C’était son unique obsession. Il portait toujours les mêmes petites lunettes rondes serties de métal, qui lui donnaient l’allure d’un bourreau méticuleux.
Le fuselage blanc du lanceur luisait au soleil au point d’en être aveuglant. Athena I allait, dans quelques heures, renouer avec l’histoire et propulser quatre astronautes vers la Lune. Depuis 1972, aucun équipage n’y était retourné. La mission Columbus 11 était la première étape du long programme Odyssey, le remplaçant de Constellation, lancé par le président Carlson. Odyssey visait à établir une base permanente sur le sol lunaire, l’astre des nuits n’étant qu’une étape intermédiaire avant le grand saut vers Mars. L’exploration du système solaire par l’espèce humaine allait donc reprendre.
Pour Carlson et Prescott, la poursuite de l’aventure spatiale était presque anecdotique. Pour eux, ce qui comptait, c’était d’abord de relever la première partie de leur défi : partir avant la Chine, avec laquelle les relations diplomatiques étaient au plus mal. Le rythme du nouveau programme Odyssey avait été infernal. Ils avaient fait face à d’importantes difficultés budgétaires et, pour gagner l’adhésion du peuple américain, ils avaient dû faire preuve d’une imagination débordante. Les Chinois avaient été des compétiteurs redoutables, mais les États-Unis menaient la course dans la dernière ligne droite. Selon leurs informations, les Chinois n’avaient que quelques semaines de retard sur les Américains, quelques semaines fatales pour figurer dans l’Histoire. En plus de la défaite, le régime de Pékin subirait le crapuleux plan Aleph que Carlson et Prescott leur avaient secrètement concocté. C’était la seconde partie de leur défi. Seconde partie dont Bill Wright ignorait évidemment tout.
– Messieurs, poursuivit l’administrateur de la NASA, je vous propose de me suivre. Nous allons saluer nos astronautes avant qu’ils ne prennent place au sommet de la fusée, dans la capsule Columbus 11.
Carlson avait insisté pour les encourager une dernière fois avant leur départ. Il regarda le haut du lanceur et en eut le vertige pour les astronautes.
Ils suivirent Bill Wright jusqu’à une salle vitrée qui donnait sur le pas de tir. En son for intérieur, le président espérait que les ingénieurs de la NASA n’aient pas confondu vitesse et précipitation. Un accident au décollage ou pendant la mission serait catastrophique pour les États-Unis et la réussite de leur plan. Pour les risques techniques, Carlson s’en remettait à l’expertise de son ami Bill Wright. Pour les risques terroristes, Prescott et le département de la Sécurité intérieure avaient pris des mesures exceptionnelles. Les navires de la marine américaine, visibles de la salle où ils se trouvaient, croisaient au large de Cap Canaveral et empêchaient toute embarcation de s’approcher des côtes. L’armée patrouillait également à terre et des agents des services secrets avaient été déployés dans toute la Floride. Compte tenu des circonstances, Carlson n’avait invité aucun dignitaire étranger à assister au décollage, les festivités n’auraient lieu qu’après le retour des astronautes. Aujourd’hui, tout se ferait en petit comité.
L’assistant de Bill Wright vint chuchoter à son oreille.
– Monsieur le Président, Monsieur le Secrétaire à la Défense, je vous prie d’accueillir nos héros, dit l’administrateur de la NASA en se tournant vers eux.
L’équipage de Columbus 11 pénétra dans la pièce. Une grande femme rousse, suivie de deux hommes en tenues sportives, l’un caucasien et l’autre afro-américain, puis le dernier bien plus jeune, avec de longs cheveux blonds et portant un tee-shirt décontracté.
Ils avaient tous les traits tirés. Les derniers jours avaient été épuisants, notamment à cause de la forte pression médiatique qu’ils avaient subie. Les conférences de presse s’étaient succédé à un rythme éreintant et il leur fallait maintenant retrouver leurs esprits avant le grand périple. Carlson et Prescott les avaient déjà tous rencontrés, mais Bill Wright, très protocolaire en ce jour si particulier, décida de les présenter à nouveau, dans l’ordre de leur entrée dans la pièce.
– Le capitaine Eileen Johnson de l’US Navy commandera la mission.
– Capitaine, la déesse Séléné se plaignait de ne pas avoir eu de compagnie féminine jusqu’à maintenant, voilà qui va être réparé. C’est avec un immense plaisir que les États-Unis vous confient les commandes de cette mission.
Eileen Johnson sourit à la plaisanterie de Carlson qui la détendit un peu.
– Le capitaine Johnson sera secondé par le major Gary Tyler, ancien des Marines et de l’US Air Force.
Le major Tyler avait rejoint le corps des astronautes de la NASA seulement deux ans plus tôt. Ses cheveux coupés en brosse traduisaient une absence totale de fantaisie. Il se tenait au garde-à-vous et fixait le président de son regard d’acier, froid et décidé, qui pouvait exprimer l’allégeance ou la haine. Quelque peu décontenancé, le président ne trouva pas la réplique qui convenait et se contenta de lui serrer la main.
– Le professeur Scott Hughes sera pour sa part le scientifique à bord de la mission.
Géologue et chimiste de formation, Scott Hughes était un éminent spécialiste de l’hélium 3, le fameux élément chimique qui n’existait qu’en infime quantité sur Terre et qui abondait dans le régolithe lunaire. Les derniers travaux scientifiques avaient confirmé son importance capitale pour satisfaire les besoins des Terriens énergivores. Scott Hughes avait la peau noire et, à nouveau, le président, ne voulant pas commettre d’impair, s’abstint de tout commentaire et l’encouragea simplement. La tension l’avait regagné et le paralysait. Elle le privait de son sens de la repartie légendaire.
– Enfin, notre cadet et mascotte que je ne devrais même plus avoir à vous présenter, Paul Gardner, termina Bill Wright d’un air enjoué.
Paul Gardner était l’astronaute qui avait été choisi par le peuple américain. Avec ses traits doux, ses longs cheveux et ses grands yeux bleus, il ressemblait plus à un ange qu’à l’archétype de l’astronaute droit et discipliné auquel la NASA avait habitué le public. Il avait été sélectionné à travers le programme de télévision Moon Walk (« La Marche lunaire ») et était devenu depuis une véritable idole. Son blog, sur lequel il relatait quotidiennement depuis quatre ans les différentes étapes de sa préparation, était suivi par des millions de fans sur les différents réseaux sociaux. À trente-cinq ans, Paul Gardner s’apprêtait à entrer dans l’Histoire.
– Paul, puisque c’est ainsi que tout le monde vous appelle, je suis un lecteur assidu de votre blog. J’espère que vous trouverez le temps de nous faire partager ces instants merveilleux là-haut.
– Je suis honoré de vous compter parmi mes lecteurs, Monsieur le Président, lui répondit l’astronaute qui était intimement persuadé que Carlson ne s’était jamais servi d’un ordinateur. Vous pourrez lire mes premières impressions en orbite dès ce soir.
Comme le reste de l’équipage, Paul Gardner avait le visage fatigué, ce qui était la moindre des choses avant de partir vers la Lune, se dit le président. Compte tenu de l’enjeu de la mission, il n’était pas serein à l’idée de confier Columbus 11 au gagnant d’un jeu télévisé, mais Bill Wright l’avait assuré des qualités exceptionnelles du jeune homme. Le président Carlson s’attarda sur la citation qui apparaissait sur le tee-shirt du jeune astronaute : « Un jour, j’ai vu le soleil se coucher quarante-trois fois ! ». C’était une citation du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, le livre préféré de Paul Gardner. Ses fans trouvaient qu’il lui ressemblait, le président ne pouvait pas les contredire.
Mike Prescott, en sa qualité de chef du Pentagone, salua les deux militaires, Eileen Johnson et Gary Tyler, qui l’observa sans ciller. Les astronautes quittèrent ensuite les lieux avec Bill Wright qui resterait avec eux jusqu’à leur entrée dans la capsule Columbus 11.
Carlson et Prescott étaient enfin seuls. Malgré une attitude qui se voulait confiante et chaleureuse, le président était préoccupé. Ses mains tremblaient.
– Mike, vous n’avez pas trouvé que Tyler était dans un état anormal ?
– C’est compréhensible, Monsieur le Président, sa responsabilité est énorme.
Carlson acquiesça d’un lent mouvement de la tête. Prescott avait sans doute raison. Comme Cornelius Fox l’avait pressenti, après quelques débuts difficiles, leur collaboration avait fonctionné à merveille. Le secrétaire à la Défense s’était assagi, tout du moins avec le président, et avait accepté d’agir en bon exécutant. Paraître obéissant était souvent le meilleur moyen d’avoir la paix et d’atteindre ses propres objectifs.