Jour 1, Biosphere 2, Arizona, États-Unis.Assourdi par un tumulte de musique électronique, Abel explorait en vain les différents sites d’informations nippons.
– Mais qu’est-ce qu’ils foutent, bordel ? pesta-t-il en regardant sa montre.
Si João se faisait prendre, le grand plan de Gaïa ne s’arrêterait pas pour autant. Tant que Gaïa n’avait pas revendiqué l’action, il pourrait prétexter une initiative personnelle.
Au pire, il risquerait quelques mois de prison, improbables car un tel procès serait médiatiquement défavorable au Japon. Même s’il avait envisagé toutes les éventualités, Abel préférait évidemment que tout se déroule bien : João était depuis peu le père d’un petit Sergio qui avait besoin de lui bien plus qu’Abel et Gaïa.
De l’autre côté de la planète, dans un cybercafé de Yokohama, un des plongeurs japonais suivait méticuleusement une liste d’instructions. Quand il eut terminé, une armée de programmes « zombies », installés à l’insu de leurs propriétaires sur des milliers d’ordinateurs, bombarda les agences de presse de la vidéo prise à Taiji et du communiqué reçu de son mystérieux contact.
Une information pouvait être assimilée à un virus programmable. Une fois qu’elle était inoculée, il fallait être patient. Elle pénétrerait et se répandrait dans les ramifications du Réseau puis, grâce à la puissance nourricière de celui-ci, se développerait et accomplirait l’acte de destruction pour lequel elle avait été conçue. Abel savait aussi que ce même Réseau pourrait un jour se retourner contre lui s’il n’y prenait pas garde. Mais il avait appris à être prudent, très prudent.
Quelqu’un tambourina vivement à la porte de son bureau. Il ne répondit pas. L’heure tournait et son inquiétude continuait à croître.
– J’espère que João et les dauphins n’ont pas mal fini, pensa Abel.
Pendant leurs études à l’institut d’océanographie Scripps de San Diego, Abel et João s’étaient pris d’affection pour les dauphins qui s’approchaient souvent de la côte. Ils les avaient étudiés de près avec leurs amis du parc voisin de Sea World qui faisaient le maximum pour leur rendre la vie en captivité supportable. Ces créatures disposaient de capacités cognitives remarquables qui leur servaient à communiquer, jouer, aimer et aussi vivre en harmonie avec leur environnement. Cet animal était parvenu à un stade supérieur d’évolution et de sagesse vers lequel l’humanité ne semblait pas tendre. Leurs capacités physiques et intellectuelles extraordinaires n’avaient pas non plus manqué d’intéresser les militaires, qui les avaient dressés et employés pour la détection de mines, le repérage de plongeurs ennemis et la protection des navires de guerre. Certains spécimens auraient même été utilisés dans des missions d’attaque, ce qui avait toujours été démenti par le Pentagone.
Malgré les exterminations sauvages, les filets dérivants, la pollution et les usages militaires, les dauphins éprouvaient toujours une forte sympathie pour les hommes, qui, en retour, avaient rendu leur existence insupportable, notamment certains Japonais que Gaïa espérait bientôt faire payer.
Depuis une cinquantaine d’années, le Japon avait adopté une position en porte-à-faux par rapport à la communauté internationale. Il continuait à pratiquer la chasse à la baleine dans la limite de quotas de pêche attribués pour des motifs prétendument scientifiques. Le Japon soudoyait également les délégations de minuscules États-nations lors des réunions annuelles de la Commission baleinière internationale, afin qu’ils votent l’abolition du moratoire imposé depuis 1982. Les dauphins et les autres petits cétacés n’étant pas concernés par celui-ci, Abel et João avaient décidé de révéler l’horreur des massacres commis là-bas chaque automne.
Abel fit une halte sur le site de NASA TV. Il ne restait plus que quelques heures avant que son ami d’enfance ne s’envole vers la Lune. Sur la vidéo diffusée en direct, il vit les quatre astronautes vêtus d’orange saluer une dernière fois la foule avant de rentrer dans l’astrovan qui les conduirait jusqu’au pas de tir. Il eut une pensée admirative pour Paul et pour le voyage qu’il s’apprêtait à accomplir.
Depuis qu’il était enfant, Paul Gardner était fasciné par le ciel et les étoiles. Abel se remémora les longues nuits passées ensemble, allongés dans l’herbe fraîche du Colorado, à identifier et nommer les constellations. Paul avait toujours nourri le rêve de partir dans l’espace, mais il y avait renoncé après ses études. Il avait une haine viscérale pour les affaires militaires et la NASA recrutait principalement des pilotes de l’US Navy et de l’US Air Force. Le programme de télévision Moon Walk lui avait offert une chance inespérée de gagner les rangs de la NASA sans s’enrôler dans l’armée. Abel l’avait convaincu de participer et était fier de son ami. Avant qu’ils ne franchissent le sas de la capsule située en haut de la fusée, la caméra de NASA TV fit un gros plan sur le visage de chacun des astronautes. Paul souriait, mais était visiblement crispé. Abel l’avait eu au téléphone la semaine précédente et avait perçu cette tension, inhabituelle chez son ami. Paul lui avait même dit : « Abel, j’ai peur. Il y a certaines choses que je ne sens pas du tout dans cette mission. Si ça tournait mal, je ne pourrais compter que sur toi. » La pression politique et économique autour du retour sur la Lune était gigantesque et il était normal que Paul la ressente. Son ami l’avait rassuré en lui conseillant de penser à l’incroyable voyage qu’il allait effectuer. Le sas se referma.
Abel trouva soudain ce qu’il cherchait sur le site Internet de l’Asahi Shimbun, le « Journal du Soleil-Levant », quotidien très lu dans les milieux intellectuels japonais et connu pour ses prises de position pacifistes. Il baissa le volume de la musique.
– Ça y est, nous y sommes… Maintenant, on va bien se marrer. Il n’y a plus qu’à laisser faire.
Le communiqué et la vidéo de Taiji étaient disponibles dans leur intégralité. Il visionna le petit film.
Le rituel funèbre était toujours le même. Chaque automne, des bateaux de pêche longeaient les côtes de cette région à la recherche de groupes de dauphins. Une fois la horde repérée, les bateaux l’entouraient. En frappant sur des barres métalliques immergées aux extrémités en forme de pavillon, les marins constituaient des murs sonores qui encerclaient les cétacés et les assourdissaient. Comme des bergers conduisant leurs chiens de troupeaux, ils orientaient et déplaçaient ces murs mobiles pour pousser les dauphins privés de leurs sonars vers des criques peu profondes et éloignées des regards. La plupart étaient alors sauvagement harponnés et périssaient, vidés de leur sang, dans d’atroces souffrances. Les plus malchanceux finissaient sur les étals de supermarchés spécialisés de la région de Taiji. Ils étaient souvent vendus sous l’appellation kujira – baleine – dont la consommation est d’ailleurs peu recommandée, compte tenu du haut titrage en mercure de cette viande. Quelques « heureux » mammifères étaient épargnés, capturés vivants et revendus aux delphinariums pour le plus grand bonheur des enfants.
João et ses hommes avaient filmé tout le processus et étaient intervenus juste avant que la scène ne bascule dans l’horreur totale. Abel analysa son contenu : il n’y avait aucun moyen d’identifier ni les hommes, ni les bateaux, ni l’origine de la caméra utilisée. Les équipes de João avaient fait des merveilles.
Très rapidement, l’information fut reprise par l’International Herald Tribune, journal partenaire de l’Asahi Shimbun. Elle fut ensuite relayée par les journaux concurrents qui ne souhaitaient pas se laisser devancer, puis par les internautes eux-mêmes sur leurs réseaux sociaux. Le processus de réplication s’emballait. En moins d’une heure, la propagation exponentielle du message était achevée, il était accessible du monde entier.
L’effet d’amplification du Réseau avait permis un déploiement quasi automatique de forces. Abel était persuadé que ces images feraient mouche. Le destinataire du message allait avoir un réveil difficile. Et ce n’était que le début. Son téléphone sonnait avec insistance, mais il ne décrochait pas. Il jubilait et voulait encore profiter, seul, de cette nouvelle victoire.
Il enfila son costume et sortit, surexcité, de son bureau. Le soleil était au zénith dans le grand ciel bleu. En ce mois de novembre, l’air était encore très chaud, conséquence de la hausse des températures qui sévissait depuis des années. La vie en Arizona s’apparentait maintenant à un été perpétuel et Abel quittait rarement sa tenue favorite : tongs, bermuda camouflage et débardeur blanc qui dévoilait sa peau mate et ses muscles ciselés. Il faisait quelques exceptions et portait un costume pour les grandes occasions, comme la réunion de cet après-midi. Il dévala la colline désertique du campus en direction de la Grande Serre. En quelques instants, il fut en nage. De grosses gouttes perlaient le long de ses tempes, faisant reluire les os saillants de son crâne, bien visibles sous ses courts cheveux noirs.
Juste derrière le sas d’entrée de la Grande Serre, il tomba nez à nez avec sa femme. Abel s’était finalement résigné à se marier quelques années auparavant, après avoir fait jurer à Lucy qu’ils n’auraient pas d’enfants tout de suite. Elle était accompagnée d’un groupe de jeunes chercheuses et chercheurs, tous mal à l’aise dans leurs beaux habits qui sentaient le neuf ou la naphtaline. Elle semblait très remontée contre lui.
– Qu’est-ce que tu faisais encore enfermé dans ton bureau ? l’interpella Lucy. La délégation du département de l’Agriculture arrive dans quelques heures et nous n’avons toujours pas répété la présentation.
Elle savait pertinemment qu’il avait un goût prononcé pour l’improvisation et détestait les répétitions. Lucy et Abel étaient les fondateurs de Biosphere Economics, société spécialisée dans les études environnementales et économiques, anciennement dénommée Alcatraz Consulting. Ils rendaient en fin d’après-midi les conclusions d’une de leurs plus importantes missions analysant l’impact du réchauffement climatique sur l’agriculture américaine. Lucy voulait que tout soit parfait, d’où son impatience.
Abel contempla sa femme : pour l’occasion, elle avait revêtu un tailleur très chic et avait attaché ses longs cheveux blonds. Vu leurs mines ébahies, qui rappelaient celle du loup libidineux de Tex Avery, ses collègues masculins étaient suspendus à son charme. Lui aussi.
– Je suis navré. Rassurez-vous, tout va bien se passer, répondit calmement Abel. Je vous ai entendus frapper à ma porte mais je voulais rester un peu seul pour suivre les derniers préparatifs de la mission Columbus 11. La fusée qui emmène Paul ne va pas tarder à décoller. On regarde ça tous ensemble et après on se prépare, OK ?
Lucy râla mais capitula. Abel l’avait énervée, mais il savait trouver les mots pour la calmer. Ils rameutèrent tout le campus à l’aide d’un des micros qui équipaient la serre. Les employés de Biosphere Economics connaissaient tous Paul Gardner, l’ami d’enfance du patron, qui leur avait rendu plusieurs visites ces dernières années.
– Une fois la présentation terminée, annonça Abel au micro, on fera une grande fête ce soir pour célébrer tout ça.
Un grand cri de joie se fit entendre de toute part. Abel saisit amicalement l’un des employés par l’épaule et d’un pas rapide, il se dirigea vers le grand auditorium pour suivre cet événement historique.