La parfaite aisance avec laquelle cette phrase fut prononcée, le sourire qui la souligna, l’obligation honteuse de serrer la main à ce mari qu’il considérait comme un souteneur légal, et de saluer le baron Desforges en même temps que les autres personnes présentes dans la loge, tous ces petits détails contrastaient trop fortement avec la fièvre intérieure du jeune homme pour qu’il n’en demeurât pas, quelques minutes, comme déconcerté. La vie mondaine est ainsi. Des scènes tragiques s’y produisent, mais sans éclat et parmi les fausses amabilités des conversations, les habituels compromis des manières et le futile décor du plaisir. Moraines avait offert un siège à René derrière Suzanne, et celle-ci le questionnait sur ses goûts musicaux, avec autant d’apparente indifférence que si cette visite n’eût pas eu pour elle la signification la plus redoutable. Desforges et Moraines causaient avec l’autre, dame. René les entendait faire des remarques sur la composition de la salle. Il n’était pas habitué, lui, à cette maîtrise de soi qui permet aux femmes du monde de parler chiffons ou musique avec une dévorante anxiété au fond de leur cœur. Il balbutiait des réponses aux phrases de Suzanne, sans comprendre lui-même ce qu’il disait. À une seconde, et comme elle se penchait un peu de son côté, il respira le parfum d’héliotrope qu’elle employait d’ordinaire. Cette impression remua en lui le souvenir des baisers qu’il lui avait donnés. Il osa enfin la regarder. Il vit ces lèvres sinueuses, ce teint rosé, ces prunelles bleues, ces cheveux blonds, ces épaules et cette gorge où sa bouche avait erré, dont ses mains retenaient dans leur paume la forme divine. Ses yeux exprimèrent alors un sauvage délire dont Suzanne Moraines eut presque peur. Elle avait bien compris, rien qu’à l’apparition du jeune homme, qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire ; mais elle était sous le regard de Desforges, et il s’agissait de ne pas commettre une seule faute. D’autre part, la moindre imprudence de René pouvait la perdre. Toute sa vie dépendait d’un geste, d’un mot du jeune homme, et elle le savait si instinctif qu’il était capable de prononcer ce mot, d'oser ce geste ! Elle prit l’éventail et le mouchoir de dentelle qu’elle avait posés sur le devant de la loge, et elle se leva en passant sa main sur son front : — « J’ai trop chaud ici, » fit-elle, et s’adressant au poète qui s’était levé en même temps qu’elle… « Voulez-vous venir dans le petit salon, monsieur Vincy, nous y serons mieux pour causer ? » Quand ils furent assis tous deux sur le canapé de cette étroite antichambre, elle lui dit à voix haute : — « Y a-t-il longtemps que vous n’avez vu notre amie Mme Komof ? » Puis, à voix basse : « Qu’as-tu, mon amour ? Que se passe-t-il ? » — « Il y a, » répondit René en étouffant sa voix, « que je sais tout, et que je suis venu vous dire que vous êtes la dernière des femmes… Ce n’est pas la peine de me répondre… Je sais tout, vous dis-je, je sais à quelle heure vous êtes allée dans la maison de la rue du Mont-Thabor et à quelle heure vous en êtes sortie, et qui vous y avez retrouvé… Ne mentez pas ; j’étais là, je vous ai vue. C’est la dernière fois que je vous parle, mais vous entendez : vous êtes une misérable, une misérable… » Suzanne s’éventait tandis qu’il lui jetait ces phrases terribles. L’émotion du coup qu’elles lui portaient ne l’empêcha pas de sentir qu’il fallait à tout prix couper court à cette scène avec cet amant affolé, qui visiblement ne se possédait plus. Elle se pencha du côté de la loge et elle appela son mari : — « Paul, » dit-elle, « voyez donc si la voiture est avancée… Je ne sais pas ce que j’ai, si c’est la chaleur de la salle, mais je viens d’avoir un étourdissement… Vous m’excuserez, monsieur Vincy ? » — « C’est extraordinaire, » disait Moraines au poète, qui dut sortir de la loge avec le mari, « elle avait été si gaie ce soir… Mais ces salles de théâtre sont trop mal aérées… Elle aura été désolée de n’avoir pu causer avec vous davantage, elle admire tant votre talent ! Revenez nous voir… À bientôt, cher monsieur… » Et il secoua de nouveau avec sa force habituelle la main du jeune homme, qui le regarda disparaître du côté du vestibule où se tenaient les valets de pied attendant leurs maîtres. Les premières mesures du cinquième acte de Faust commençaient à se faire entendre. Il eut un nouvel accès de rage qui se soulagea par ce mot jeté presque à voix haute dans le couloir, maintenant désert : — « Ah ! Je me vengerai ! »
Suzanne connaissait trop bien le coup d’œil du baron Desforges pour s’imaginer que la scène de la loge lui eût échappé tout entière. Qu’en avaitil saisi ? Que pensait-il ? C’étaient pour elle deux questions d’une importance capitale. Il lui fut impossible d’y répondre durant les minutes qu’ils mirent, elle appuyée à son bras et lui la soutenant comme s’il l’eût réellement crue souffrante, depuis la baignoire jusqu’au bas de l’escalier qui donne sur le portique réservé aux voitures. Le visage du baron était demeuré impénétrable. Elle-même ne se sentait pas la force d’employer ses facultés habituelles d’observation. La comédie de son malaise n’avait été qu’à moitié jouée, tant le coup subit de cet entretien avec René l’avait frappée d’épouvante et aussi de douleur. Elle avait pu craindre que le jeune homme, évidemment hors de lui, ne fît un éclat et ne la perdît à jamais. En même temps, sa passion très sincère, très vivante, avait saigné de ce terrible outrage et de cette découverte plus terrible encore. Tandis que, relevant sa robe à traîne, elle assurait sur les marches ses souliers de satin bleu, elle était secouée d’un frisson, comme il arrive au sortir d’un mortel danger que l’on a eu pourtant le courage de braver. Elle souriait à demi, avec des lèvres frémissantes dans un visage qu’envahissait la pâleur. Ce fut un véritable soulagement pour elle que de s’asseoir dans l’angle de son coupé où son mari prit place auprès d’elle. Devant Paul, du moins, elle n’avait pas besoin de se dominer. Au moment où le cheval partit, elle se pencha, comme pour un dernier salut. La clarté d’un bec de gaz portait en plein sur le masque du baron qui exprimait maintenant sa vraie pensée. Suzanne ne s’y méprit pas une seconde : — « Il sait tout… » dit-elle. « Que devenir ?… » Le coupé avait disparu depuis un instant que Desforges était encore là, qui tiraillait sa moustache, — signe chez lui d’une préoccupation extrême. Comme il faisait beau, il n’avait pas commandé sa voiture. C’était son habitude, par les temps secs, de marcher jusqu’à son cercle favori, rue Boissy-d’Anglas, depuis l’endroit où il avait passé la soirée, même quand cet endroit était un petit théâtre situé à l’autre extrémité des boulevards. Tout en fumant son cigare, le troisième de la journée, — le docteur Noirot n’en permettait pas davantage, — il aimait à traverser Paris, son Paris qu’il se piquait avec raison de connaître et de goûter comme personne. Ce n’était pas un cosmopolite que Desforges, il avait en horreur les voyages, ce qu’il appelait « la vie de colis ». Cette promenade à pied le soir, c’était son délice. Il en profitait pour « faire sa caisse », — c’était un de ses mots, — pour repasser en esprit les divers incidents de la journée, et mettre en parallèle ses recettes d’un côté, ses dépenses de l’autre : « Avoir fait du massage, de l’escrime, du cheval le matin… » Colonne des recettes C’était emmagasiner de la santé… « Avoir bu du bourgogne à dîner, ou du porto rouge, son péché mignon, ou mangé des truffes, ou aimé Suzanne… » Colonne des dépenses… Quand il s’était permis un petit excès contraire aux règles très réfléchies de sa conduite, il pesait avec soin le pour et le contre, et il concluait par un « ça valait » ou « ça ne valait pas la peine… » motivé comme un arrêt de justice. Et puis ce Paris, où il habitait depuis sa plus lointaine enfance, lui était toujours une occasion de souvenir. Le cynisme se joignait en lui à la finesse, et il ne pratiquait pas que l’épicuréisme des sens. Il professait l’art de jouir des bonnes heures en se les rappelant. Dans telle maison, il avait eu des rendez-vous avec une charmante maîtresse ; telle autre lui remémorait des dîners exquis en compagnie fine. « Il faut se faire quatre estomacs, comme les bœufs, pour ruminer, » disait-il, « ils n’ont que cela de bon, je le leur ai pris. » Mais quand la voiture des Moraines fut partie, par ce soir de mois de mai qui était pourtant bien tiède, bien doux, et quoique la journée eût été pour lui particulièrement heureuse jusqu’à la visite de René Vincy dans la baignoire, il commença sa promenade sur les impressions les plus tristes et les plus amères. Suzanne ne s’y était pas méprise. Il savait tout. Cette entrée du poète l’avait saisi d’autant plus, que, cette après-midi même, en sortant de la maison de ses rendez-vous par la rue de Rivoli, il s’était trouvé nez à nez avec le jeune homme qui l’avait regardé fixement : « Où diable ai-je vu cette figure-là ? » s’était vainement demandé Desforges. « Où avais-je la tête ? » s’était-il dit quand Paul Moraines avait nommé René Vincy à Suzanne. Tout de suite, à la physionomie du visiteur, il avait flairé un mystère. Quand Suzanne avait passé dans l’arrière-salon, il s’était placé de manière à suivre l’entretien du coin de l’œil. Sans entendre ce que disait le poète, il avait deviné à l’expression de ses yeux, aux plis de son front, au geste de sa main, qu’il faisait une scène à Suzanne. La fausse indisposition de cette dernière ne l’avait pas dupé un quart de minute. Il était de ceux qui ne croient aux migraines des femmes que sous bénéfice d'un inventaire dix fois vérifié. Le tremblement de la main de sa maîtresse sur son bras, en descendant l’escalier, avait achevé de le convaincre ; et, maintenant, en traversant la place de l’Opéra, au lieu de s’extasier comme d’ordinaire sur la vaste perspective de l’avenue éclairée depuis peu à l’électricité ou sur la façade du théâtre qu’il déclarait préférer à toutes les Notre-Dame, il se formulait à lui-même les vérités les plus mortifiantes. — « J’ai été mis dedans, » se disait-il, « à mon âge ! Voilà qui est un peu fort… et pour qui ? » Toutes les circonstances se combinaient pour lui rendre cette humiliation plus cruelle : la perfection de ruse avec laquelle Suzanne l’avait trompé, sans qu’il pût concevoir un soupçon, un seul ; — la soudaineté foudroyante de la découverte ; — la qualité de son rival enfin, un petit jeune homme, un poétereau de hasard. Vingt détails lui revenaient, pêle-mêle, et les uns plus désolants que les autres : la piteuse et gauche mine qu’il avait trouvée au poète lors de leur unique rencontre, le lendemain de la soirée à l’hôtel Komof ; des rêveries de Suzanne, depuis, inexplicables, et auxquelles il avait pris à peine garde, des allusions faites par elle à des visites du matin chez le dentiste, au Louvre ou au Bon-Marché. Et il avait tout avalé, lui, le baron Desforges ! « J’ai été trop bête ! » se répéta-t-il à voix haute. « Mais comment a-t-elle pu ?… » Ce qui achevait de l’accabler, c’était de ne pas comprendre la façon dont elle s’y était prise, même à cet instant où l’attitude de René dans la loge ne lui laissait aucun doute. Non, il n’y avait pas de doute possible. Pour qu’il se fût permis cette scène, et que Suzanne l’eût prise de la sorte, il fallait qu’elle fût sa maîtresse. « Mais comment ? » se demandait-il, « elle ne l’a pas reçu chez elle, je l’aurais su par Paul. Elle ne l’a pas vu dans le monde. Il ne va nulle part… » Il dit encore une fois : « J’ai été trop bête !… » Et il ressentit un véritable mouvement de colère contre celle qui était la cause du trouble pénible auquel il était en proie. Il avait dépassé le café de la Paix, et il dut écarter deux femmes qui l’abordaient avec des discours infâmes. « Ma foi, » se dit-il, « elles se valent toutes !… » Il fit encore quelques pas et s’aperçut qu’il avait laissé son cigare s’éteindre. Il le jeta d’un geste presque v*****t : « Et les cigares sont comme les femmes… » Puis il haussa les épaules, en constatant ce mouvement de puérile humeur : « Frédéric, mon ami, » lui murmura la voix intérieure, « vous avez été une bête et vous continuez… » Il tira un second cigare de son étui, le fit craquer à son oreille, et avisa un bureau de tabac où l’allumer. Le havane se trouvait par hasard être délicieux. Le baron en aspira la fumée en connaisseur : « J’avais tort, » pensa-t-il, « voilà qui ne trompe pas… » Cette sensation agréable commença de changer le cours de ses idées. Il regarda autour de lui. Il était en ce moment presque à l’extrémité du boulevard. Les passants allaient et venaient, comme en plein jour. Les voitures filaient, rapides. Le gaz éclairait d’une manière presque fantastique les feuillages nouveaux des arbres. À droite, au fond, la Madeleine dressait sa masse sombre, et le ciel bleuissait, plein d’étoiles. Ce tableau parisien amusa les yeux du baron qui reprit ses réflexions avec un esprit un peu plus rasséréné ; « Ah ! çà, » se demanda-t-il, « serais-je jaloux ? » Il lui arrivait d’ordinaire, quand on citait devant lui un exemple de cette triste passion, de hocher la tête et de dire : « On fait la cour à votre maîtresse ?… C’est un hommage rendu à votre bon goût. » — « Moi, jaloux ? Ce serait complet ! » Quand nous nous sommes dressés à jouer dans le monde un certain personnage, pendant des années, nous le jouons aussi pour nous tout seuls, et en tête à tête avec nous-mêmes. Desforges eut honte de cette faiblesse, — comme un officier, envoyé en mission, la nuit, en temps de guerre, rougit d’avoir peur, et refuse d’admettre en lui cette sensation : « Ce n’est pas vrai, » se répondit le baron à lui-même, « je ne suis pas jaloux. » Il ramassa toute sa pensée et se figura Suzanne entre les bras de René. Il eut un léger chatouillement de vanité heureuse à constater que cette image, si elle ne lui était pas agréable, ne lui donnait pas non plus cette crise de souffrance aiguë qui est la jalousie. Par contraste, il revit l’entrée du poète dans la loge, son visage altéré, l’indomptable frénésie de douleur dont frémissait tout son être. C’était là un vrai jaloux, et dans la pleine crise de la funeste manie. L’antithèse entre le calme relatif qu’il venait de constater en lui et le désespoir de son rival, fut une telle flatterie pour l’orgueil du baron qu’il eut une seconde de réelle volupté. Il se surprit à prononcer son mot familier, celui qu’il tenait de son père, l’habile spéculateur, qui le tenait lui-même de sa mère, une belle et forte Normande associée à la fortune du premier baron Desforges, le préfet du grand empereur : « De la jugeotte !… » — « Et pourquoi serais-je jaloux ? En quoi Suzanne m’a-t-elle trompé ? Est-ce que j’attendais d’elle un amour comme cela qu’a dû rêver ce benêt de rimailleur ? À cinquante ans passés, que lui demandais-je ? D’être aimable ? Elle l’a été. De me faire un intérieur à côté du mien, de quoi tuer mes soirées ? Elle me l’a fait. Hé bien ! alors ?… Elle a rencontré un garçon jeune, robuste, qui ne se ménage pas, avec une peau fraîche et qui sent bon, une jolie bouche. Elle se l’est payé. Elle ne pouvait cependant pas me demander de le lui offrir… Mais de nous deux, le cocu, c’est lui !… » Il était devant la porte de son cercle quand il se formula cette conclusion à la gauloise. La brutalité du mot qui lui était venu à l’esprit le soulagea une seconde. « C’est égal, » pensa-t-il, « que dirait Crucé ? » L’adroit collectionneur lui avait autrefois vendu un faux tableau à un prix exorbitant, et Desforges nourrissait à son égard, depuis lors, cette espèce d’estime rancunière que les hommes très fins gardent à ceux qui les ont joliment dupés. Il se représenta le petit salon du club, et le futé personnage racontant l’aventure de Suzanne et de René aux deux ou trois collègues choisis parmi les plus envieux et les plus bavards. Cette idée fut odieuse au baron, au point qu’elle l’empêcha de monter l’escalier, et il marchait dans la direction des Champs-Élysées en la combattant : « Bah ! ni Crucé ni les autres ne sauront rien. C’est encore heureux qu’elle n’ait pas choisi pour amant tel ou tel de ces gommeux d’aujourd’hui… » Et il se retourna pour regarder les fenêtres du cercle de la rue Royale qui donnent sur la place de la Concorde, — tout éclairées. « Au lieu de cela, elle a pris quelqu’un qui n’est pas du monde, que je ne rencontre jamais, et elle ne l’a ni présenté ni patronné. Il faut lui rendre cette justice qu’elle y a mis des formes… Tout à l’heure encore, si elle était si tremblante, c’est à cause de moi… Pauvre petite !… » — « Oui, pauvre petite !… » reprit-il en continuant son monologue intérieur sous les arbres de l’avenue. « Cet animal est capable de lui faire expier durement son caprice. Était-il assez en colère, ce soir ? Quel manque de goût et de savoir-vivre ! Et dans ma loge !… Quelle ironie !… Si ce brave Paul n’était pas le mari que j’ai formé, elle était perdue. Et puis voilà le secret de nos rendez-vous entre ses mains. Il va falloir quitter la rue du Mont-Thabor !… Non ! Ce garçon-là est inhabitable !… » C’était une de ses expressions favorites. Il eut un nouveau mouvement d’humeur, contre le poète cette fois ; mais comme il se piquait d’être un homme d’esprit et de ne pas trop se duper lui-même, il s’interrompit dans cet accès : « Je vais lui en vouloir d’être jaloux de moi, maintenant. Ce serait un comble… Pensons plutôt à ce qu’il peut faire ? Du chantage ? Non. C’est trop jeune encore… Un article dans quelque journal ? Un poète à prétentions sentimentales !… Ce ne doit pas être son genre… S’il pouvait se brouiller avec elle, par indignation ?… Ce serait trop beau ! Un pauvre diable, à cet âge-là, qui a de l’argent comme un crapaud des plumes, et sous la main une maîtresse jolie, amoureuse, avec tous les raffinements de l’élégance autour d’elle, et gratis, il y renoncerait !… Allons donc… Mais s’il lui demande de rompre avec moi et qu’elle soit assez folle de lui pour céder ?… » Il eut la vision, immédiate et précise, des dérangements que cette rupture amènerait dans sa vie : « D’abord plus de Suzanne, et où en trouverai-je une autre, si charmante, si spirituelle, qui ait cette allure, et mes habitudes ?… Et puis, que d’emplois de soirée à organiser, sans compter que je n’ai pas à Paris de meilleur ami que cet excellent Paul … » Il eut besoin, pour se rassurer contre ces tristes éventualités, de se rappeler les liens d’intérêt qui le rendaient indispensable au ménage Moraines. « Non, » conclut-il, au moment même où il arrivait devant la porte de son hôtel du Cours-la-Reine, « elle ne me sacrifiera pas, il ne la lâchera pas, et tout s’arrangera… Tout s’arrange toujours… » Cette assurance et cette philosophie n’étaient sans doute pas aussi sincères que l’aurait voulu la vanité d’homme fort qui était la seule petitesse du baron, car il montra, pour la première fois de sa vie, une impatience injuste à l’égard du remarquable valet de chambre, son élève, qui présidait, depuis des années, à sa toilette de nuit. Pourtant, s’il restait en lui, avec la préoccupation de la conduite à tenir, plus de froissements intimes qu’il ne consentait à se l’avouer, cet aimable égoïste n’en dormit pas moins ses sept heures d’affilée, comme toutes les nuits. Parmi les principes d’hygiène systématique d’après lesquels il s’exerçait à vieillir, le respect de son propre sommeil venait en première ligne. Grâce à une vie, modérément, continûment active, grâce à une nourriture surveillée, grâce à une régularité absolue dans le lever et le coucher, grâce au soin, comme il disait encore, « de se déshabiller à minuit le cerveau de toute idée noire, » il avait conquis une si parfaite habitude de reposer à heure fixe qu’il aurait fallu l’annonce d’une nouvelle Commune, — la plus gênante des contrariétés qu’il prévît, — pour le tenir éveillé. Quand il ouvrit les yeux, le lendemain, les idées rafraîchies par cette excellente nuit, ce qui pouvait lui rester d’irritation était si bien dissipé qu’il se rappela les événements de la veille avec un sourire.