Et tout d’un coup, s’abandonnant à toutes les fureurs de la passion qui grondaient en lui, il commença de gémir, la face convulsée, versant des pleurs, tordant ses mains. « Vous ne le savez pas, ni combien je l’ai aimée, ni combien j’ai cru en elle, ni ce que je lui ai sacrifié ! Et puis cette chose hideuse, elle, dans les bras de ce Desforges ! Ah !… » — et il fut comme secoué par une nausée. « Elle m’aurait trompé avec un autre seulement, avec un homme à qui je pourrais penser avec haine, avec rage, — mais sans ce dégoût… Voyez, je ne peux même pas être jaloux de celui-là… — Pour de l’argent ! Pour de l’argent !… » Et se levant et serrant le bras de Claude avec frénésie : « Il est administrateur du Nord, vous me l’avez dit… Hé ! bien ! savez-vous ce qu’elle m’a proposé l’autre jour ?… De me faire gagner de l’argent d’après ses conseils… Moi aussi, j’aurais été entretenu par le baron… C’est tout naturel, n’est-ce pas, que le vieux paie tout, et la femme, et le mari, et l’amant de cœur ! — Dieu ! si je pouvais !… Elle va être à l’Opéra ce soir : si j’y allais ? Si je la prenais par les cheveux et si je lui crachais au visage, là, devant son monde, en leur criant à tous qu’elle est une fille, la plus dégradée, la plus malpropre des filles ?… » Puis se laissant retomber sur sa chaise et fondant en larmes : « Elle m’a pris… si vous aviez vu, heure par heure !… Vous m’aviez bien dit de me méfier des femmes ! Mais quoi ! Vous aimiez une Colette, une actrice, une créature qui avait eu des amants avant vous ! Au lieu qu’elle !… Il n’y a pas une ligne de son visage qui ne jure que c’est impossible, que j’ai rêvé… C’est comme si j’avais vu mentir les anges… Oui, je tiens la preuve, la preuve certaine… Elle descendait ce trottoir de la rue du Mont-Thabor, avec ce même pas… Pourquoi ne lui ai-je pas couru dessus, là, dans cette rue, au seuil de cette porte infâme ? Je l’aurais étranglée de mes mains, comme une bête… Ah ! Claude, mon bon Claude ! et moi qui ai pu vous en vouloir à cause d’elle !… Et l’autre ! J’ai marché sur le plus noble cœur, je l’ai piétiné, pour aller vers ce monstre !… Ce n’est que justice, j’ai tout mérité… Mais qu’est-ce qu’il y a donc dans la nature qui puisse produire de pareils êtres ?… » Longtemps, longtemps, cette lamentation continua. Claude l’écoutait, la tête appuyée sur sa main, sans rien répondre. Il avait souffert, et il savait que de crier sa souffrance soulage. Il plaignait le malheureux enfant qui sanglotait, de tout son cœur, et l’analyste lucide qui était en lui ne pouvait se retenir d’observer la différence entre la sorte de désespoir propre au poète et celui qu’il avait éprouvé lui-même, tant de fois, dans des circonstances semblables. Il ne se souvenait pas d’avoir jamais, même à ses pires heures, agonisé ainsi sans se regarder mourir, au lieu que René lui donnait le spectacle d’une créature vraiment jeune et sincère, qui ne tient pas un miroir à la main pour y étudier ses larmes. Ces étranges réflexions sur la diversité de la forme des âmes, ne l’empêchèrent pas d’avoir mieux qu’une sympathie, une émotion profonde dans la voix, pour reprendre enfin, lorsque René s’arrêta de sa plainte : — « Notre cher Henri Heine l’a dit : l’amour, c’est la maladie secrète du cœur… Vous en êtes à la période d’invasion… Voulez-vous le conseil d’un vétéran du lazaret ? Bouclez votre malle et mettez des lieues et des lieues entre vous et cette Suzanne… Un joli nom et bien choisi ! Une Suzanne qui se ferait payer par ses vieillards !… À votre âge, vous guérirez vite… J’ai bien guéri, moi. Si je sais comment et quand, par exemple !… J’en suis encore stupéfié… Mais voilà trois jours que je n’aime plus Colette !… En attendant, je ne veux pas vous laisser seul. Venez dîner avec moi. Nous boirons ferme, et nous ferons de l’esprit. Cela venge des misères du cœur… » René était tombé, au sortir de sa lamentation, dans cette espèce de coma moral qui succède aux grands éclats de douleur. Il se laissa conduire, comme un halluciné, par la rue du Bac, puis la rue de Sèvres et le boulevard, jusqu’à ce restaurant Lavenue qui fait le coin de la gare Montparnasse, et que hantèrent longtemps plusieurs peintres et sculpteurs célèbres de notre époque. Les deux écrivains s’installèrent dans un cabinet particulier que désigna Claude, et sur la glace duquel il retrouva vite le nom de Colette, gravé gauchement entre des vingtaines d’autres. Il montra ce souvenir d’anciennes soirées à son ami, puis, se frottant les mains et répétant : « Il faut ironiser son passé, » il ordonna un menu des plus compliqués, il demanda deux bouteilles du Corton le plus vieux, et, durant tout le dîner, il ne cessa d’émettre ses théories sur les femmes, tandis que son compagnon mangeait à peine et regardait dans son souvenir le divin visage auquel il avait tant cru ! Était-ce bien possible qu’il ne rêvât point, que sa Suzanne fût une de celles dont Claude parlait avec tant de mépris ? — « Surtout, » disait ce dernier, « ne vous vengez pas. La vengeance sur l’amour, voyez-vous, c’est comme de l’alcool sur du punch qui brûle. On s’attache aux femmes par le mal qu’on leur fait, autant que par celui qu’elles nous font. Imitez-moi, pas le moi d’autrefois, celui d’aujourd’hui, qui boit, qui mange, qui se moque de Colette, comme Colette s’est moquée de lui. L’absence et le silence, voilà l’épée et le bouclier dans cette bataille. Colette m’écrit, je ne lui réponds pas. Elle est venue rue de Varenne. Porte close. Où je suis ? Ce que je fais ? Elle n’en sait rien. Voilà qui les enrage plus que tout le reste. Une supposition. Vous partez demain matin pour l’Italie, l’Angleterre, la Hollande, à votre choix. Suzanne est là, qui vous croit en train de communier pieusement sous les espèces de ses mensonges, et vous êtes, vous, dans votre angle de wagon, à regarder fuir les fils du télégraphe et à vous dire : — À deux de jeu, mon ange. — Et puis, dans trois jours, dans quatre ou dans cinq, l’ange commence à s’inquiéter. Il envoie un domestique, avec un billet, rue Coëtlogon. Et le domestique revient : — M. Vincy est en voyage ! — En voyage ? … Et les jours se succèdent, et M. Vincy ne revient pas, il n’écrit pas, il est heureux ailleurs. Que je voudrais être là, pour voir la tête du Desforges, quand elle passera sur lui sa colère! Car avec ces équitables personnes, c’est toujours à celui qui reste de payer pour celui qui s’en va. Mais qu’avez-vous ?… » — « Rien, » dit René à qui Claude venait de faire mal en prononçant le nom haï du baron, « je pense que vous avez raison, et je quitterai Paris demain sans la revoir… » C’est sur une phrase pareille que les deux amis se séparèrent. Claude avait voulu reconduire son ami jusqu’à la rue Coëtlogon. Il lui serra la main devant la grille, en lui répétant : — « J’enverrai Ferdinand dès le matin s’informer de l’heure où vous partez. Le plus tôt sera le mieux, et sans la revoir, surtout, sans la revoir… » — « Soyez tranquille, » répondit René. — « Le pauvre enfant ! » songea Claude en remontant la rue d’Assas. Il marchait lentement du côté des fiacres qui stationnent le long de l’ancien couvent des Carmes, au lieu de reprendre le chemin de sa propre maison. Il se retourna pour vérifier si réellement son compagnon avait disparu. Il s’arrêta quelques minutes, en proie à une visible hésitation. Il regarda le cadran de la guérite de l’inspecteur, et put y voir que l’aiguille marquait dix heures un quart. — « Le théâtre commence à huit heures et demie, le temps de changer de costume… Bah ! » continua-t-il tout haut en se parlant à lui-même… « Je serais trop bête de manquer une nuit pareille… Cocher, cocher, » et il réveilla l’homme endormi sur le siège du fiacre dont le cheval lui avait semblé le plus rapide, « rue de Rivoli, au coin de la statue de Jeanne d’Arc, et allez bon train. » Le fiacre détala et croisa le coin de la rue Coëtlogon. « Il pleure maintenant, » se dit Claude, « s’il me voyait, tout de même, aller chez Colette ?… » Il ne se doutait guère qu’à peine rentré chez lui, le jeune homme avait demandé à sa sœur stupéfiée qu’on lui préparât son frac. La pauvre Émilie voulut l’interroger ; elle fut accueillie par un « je n’ai pas le temps de causer… » si sec et si dur qu’elle n’osa pas insister. C’était un vendredi, et René, comme il l’avait dit à Claude, savait que Suzanne était maintenant à l’Opéra. Il avait calculé que c’était sa soirée de quinzaine. Pourquoi l’idée de la revoir sans plus tarder, s’était-elle emparée de lui, avec tant de force, qu’il bouscula sa sœur tour à tour et Françoise ? Allait-il réaliser sa menace et insulter sa perfide maîtresse en public ? Ou bien voulait-il repaître ses yeux de cette beauté si menteuse, une dernière fois avant son départ ? Il avait pu, l’autre semaine, quand il courait au Gymnase après l’entretien avec Colette, se raisonner et discuter son soudain projet. L’analogie extérieure de cette démarche avec celle d’aujourd’hui lui fit mieux sentir, tandis que la voiture l’emportait vers l’Opéra, combien tout avait changé en lui et autour de lui, et en si peu de temps. Avec quelle espérance il se rendait au théâtre alors, et maintenant sur quelle pensée de désespoir ! Et pourquoi cette démarche ?… Il se posa cette question en gravissant l’escalier, mais il se sentait poussé par une force supérieure à tout calcul, à tout désir. Depuis qu’il avait vu Suzanne entrer dans la maison de la rue du Mont-Thabor et en sortir, il agissait comme un automate. Lorsqu’il s’assit dans son fauteuil d’orchestre, le ballet de Faust, que l’on donnait ce soir-là, était sur le point de s’achever. La première impression de la musique sur ses nerfs tendus fut un attendrissement presque morbide ; des larmes affluèrent à ses yeux, si abondantes qu’elles brouillaient le verre de sa lorgnette, quand il la braqua sur la portion de la salle où se trouvait la baignoire de Suzanne, — cette baignoire où elle lui était apparue si divinement pudique et jolie au lendemain de la soirée chez la comtesse Komof, ni plus pudique ni plus jolie que maintenant… Elle se tenait sur le devant, dans une toilette bleue cette fois, avec des perles autour de son cou délicat et des diamants dans ses cheveux blonds. Une autre femme, que René n’avait jamais vue, était assise auprès d’elle, brune toute en blanc et parée de bijoux. Trois hommes s’apercevaient dans l’ombre de la loge. L’un était inconnu du poète, les deux autres étaient Moraines et Desforges. Oui, le malheureux les tenait tous les trois sous ses yeux : cette femme vendue à ce viveur âgé, et ce mari qui en profitait. — Du moins, René le croyait ainsi.— Ce tableau d’infamie changea son attendrissement en fureur. Tout se réunissait pour l’affoler : l’indignation de rencontrer tant de grâce idéale sur le visage de cette Suzanne qui, cette après-midi encore, s’échappait, furtive, d’un rendez-vous immonde; la jalousie physique, portée à son comble par la présence du rival heureux; enfin une espèce d’impuissante humiliation à retrouver cette perfide maîtresse heureuse, admirée, dans l’éclat de sa royauté mondaine, tandis qu’il était là, lui, sa victime, à mourir de douleur, sans l’avoir châtiée ! Le ballet fini, et quand l’entr’acte commença, René en était arrivé à cette crise de la colère que le langage quotidien appelle si justement la rage froide. Durant ces minutes-là, et par un contraste analogue à celui qui s’observe dans certains accès de folie lucide, la frénésie de l’âme s’accompagne d’une complète domination des nerfs. L’homme peut aller et venir, sourire et causer, il a toutes les apparences du calme, et, au dedans de lui, c’est un tourbillon d’idées meurtrières. Les pires audaces alors semblent toutes naturelles, et aussi les pires cruautés. Une idée avait traversé le cerveau du poète : aller dans cette loge où trônait Mme Moraines, et lui dire tout son mépris. Comment ? Il ne s’en inquiétait guère. Ce qu’il savait, c’est qu’il lui fallait se soulager, quoi qu’il dût en résulter. En suivant le couloir, à ce moment rempli d’élégants de tous âges, il était à ce point aliéné de lui-même, qu’il heurta plusieurs personnes sans seulement y prendre garde ni prononcer un mot d’excuse. Il demanda enfin à l’ouvreuse de lui indiquer la sixième baignoire à partir de l’avant-scène à droite. — « Celle de M. le baron Desforges ? » dit cette femme. — « Parfaitement, » répondit-il « Il paie aussi le théâtre, » pensa-t-il, « c’est trop naturel … » Mais déjà on lui avait ouvert la porte, il avait traversé le petit salon qui précédait la loge proprement dite, il voyait Moraines se retourner, lui sourire avec sa franche et simple physionomie, et l’excellent homme lui secouait la main à l’anglaise, en lui disant, comme s’ils fussent habitués à se rencontrer chaque jour : — « Vous allez bien ?… » Et, interpellant sa femme qui avait aperçu René sans que rien, sur son visage, marquât le moindre étonnement : « Ma bonne amie, » fit-il, « Monsieur Vincy… » — « Mais je n’ai pas oublié Monsieur, » répondit Suzanne en saluant le visiteur d’une gracieuse inclinaison de la tête, « bien qu’il paraisse, lui, m’avoir oubliée… »