Chapitre 8

3071 Mots
Mais était-ce sa faute, à lui, René, qui se retournait dans son lit, prenant et reprenant ses souvenirs l’un après l’autre ? Pourquoi Larcher avait-il parlé à l’atroce Colette comme il avait fait ? Pourquoi avait-il trahi son jeune ami, son frère cadet ? Pourquoi ?… Cette douloureuse question conduisait René à des idées dont il se détournait instinctivement. Le célèbre « Calomniez, calomniez, il en reste toujours quelque chose » de Basile, traduit une des plus tristes et des plus indiscutables vérités sur le cœur humain. Certes René se serait méprisé de douter de Suzanne après leur explication. Mais il y a un résidu empoisonné de méfiance que laisse dans l’âme tout soupçon, même dissipé, et si le jeune homme avait osé regarder jusqu’au fond de son être, il en aurait trouvé la preuve dans la curiosité maladive qu’il ressentait d’apprendre par Claude lui-même les raisons complètes de la mensongère accusation lancée contre sa maîtresse. Cette curiosité, les réminiscences d’une si longue liaison, une espèce d’appréhension de revoir un homme qui, par sa situation d’aîné, avait toujours eu barre sur lui, si l’on peut dire, tout contribuait à diminuer la colère de l’amant blessé. Il s’efforçait de la retrouver en lui, comme au soir où il arpentait l’avenue de l’Opéra en sortant de la loge de Colette, — et il n’y parvenait pas. Comme tous les gens qui se savent faibles, il voulut mettre tout de suite un événement irréparable entre lui et Claude, et, quand ce dernier, introduit par Françoise, dès les neuf heures du matin, s’approcha les mains tendues, avec un « Bonjour, René, » le poète garda sa main, à lui, dans sa poche. Les deux hommes restèrent un moment debout en face l’un de l’autre, et très pâles. Le visage de Larcher, hâlé par le voyage, offrait cette physionomie contractée qui révèle les ravages de l’idée fixe. Sous le coup de l’insulte, ses yeux s’étaient enflammés. René le connaissait emporté jusqu’à la folie, et il put croire que cette main dont il avait refusé l’étreinte se lèverait pour un soufflet. La volonté fut plut forte que l’orgueil offensé, et Claude reprit, d’une voix où tremblait la fureur contenue : — « Vincy, ne me tentez pas… Mais non, vous êtes un enfant, c’est à moi d’avoir de la raison pour deux… Allons ! Allons !… Écoutez, René, je sais tout, vous comprenez, tout, oui, tout… Je suis venu hier. Votre sœur m’a dit que vous étiez brouillé avec moi et bien d’autres choses qui ont commencé de m’éclairer. Votre silence m’avait frappé au cœur. Je vous avais cru l’amant de Colette. L’imbécile ! Elle n’a heureusement pas deviné que c’était là le point où m’atteindre… En sortant de chez vous, j’ai couru chez elle. Je l’ai trouvée, et seule. J’ai appris là l’infamie qu’elle avait commise et ce qu’elle vous avait dit dans sa loge. Elle triomphait, la malheureuse. Alors j’ai pris le vrai parti… » Et il se mit à marcher de long en large, dans la chambre, absorbé dans le souvenir de la scène qu’il évoquait, et comme oublieux de son interlocuteur : « Je l’ai battue, mais battue… comme un manant. Que cela m’a fait du bien ! Je l’avais jetée par terre, et je frappais, je frappais ! Elle criait : Pardon ! Pardon ! Ah ! je l’aurais tuée — avec délices ! Et qu’elle était belle avec ses cheveux défaits, ses seins qui sortaient de sa robe de chambre déchirée ! Elle s’est roulée à mes pieds ensuite, mais c’est moi qui n’ai pas voulu et qui suis parti… Elle pourra montrer les noirs de son corps à son amant de cette nuit, et raconter qui les lui a faits !… Que cela soulage quelquefois d’être une brute !… » Puis, s’arrêtant brusquement en face de René : « Et tout cela parce qu’elle avait touché à vous !… Oui ou non, » insista-t-il avec son même accent de colère, « est-ce à cause de ce que vous a dit cette fille que vous êtes brouillé avec moi ?… » — « C’est à cause de cela, » répondit René froidement. — « Très bien, » reprit Claude en s’asseyant, « alors nous pouvons causer. Pas de malentendus entre nous, n’est-ce pas ? Vous me permettrez donc de poser tous les points sur tous les i. Si j’ai bien compris, cette gredine de Colette vous a dit deux choses. Procédons par ordre… Voici la première : je lui aurais raconté que vous êtes l’amant de Mme Moraines… Excusez-moi, » insista-t-il sur un geste du poète. « De vous à moi, et quand il s’agit de notre amitié, je me moque des solennelles conventions du monde qui défendent de nommer une femme. Je ne suis pas du monde, moi, et je la nomme… Première infamie. Colette vous a menti. Je lui avais dit ceci exactement, — je me rappelle ma phrase comme si c’était d’hier ; je regrettais mes paroles en les prononçant : — Je crois que le pauvre René devient amoureux de Mme Moraines… — Je ne savais rien que votre émotion quand vous m’aviez parlé de cette femme. Mais Colette vous avait vu soupant à côté d’elle et très empressé. Nous avons plaisanté, comme on plaisante sur ces hypothèses-là, sans y attacher d’autre importance, moi du moins… C’est égal. Vous étiez mon ami. Votre sentiment pouvait être sérieux, il l’était. J’ai eu tort, et je vous en demande pardon, là, franchement, et malgré l’affront que vous venez de m’infliger, — sur la foi de la dernière des filles, à moi, votre meilleur, votre plus vieil ami. » — « Mais, malheureux ! » s’écria René, « puisque vous saviez, vous, que c’était une fille, pourquoi m’avez-vous vendu à elle ? Et encore, si vous n’aviez parlé que de moi, je vous pardonnerais… » — « Passons à ce second point, » interrompit Claude avec sa même voix méthodique et résolue, « c’est-à-dire au second mensonge. Elle vous a raconté que je lui avais appris les relations de Mme Moraines et de Desforges. C’est faux. Elle les savait, depuis longtemps, par tous les Salvaneys avec qui elle a dîné, soupé, et le reste… Non, René, s’il y a un reproche que je m’adresse, à moi, ce n’est pas d’avoir causé de Mme Moraines avec elle, je ne lui en ai rien dit qu’elle ne connût mieux que moi, — c’est de ne pas en avoir parlé à cœur ouvert avec vous, lorsque vous êtes venu chez moi. Je n’ignorais rien des turpitudes de cette Colette du monde, et je ne vous les ai pas dénoncées, quand il en était temps encore !… Oui, je devais parler, je devais vous avertir, vous crier : Courtisez cette femme, séduisez-la, ayez-la, ne l’aimez pas… Et je me suis tu ! Ma seule excuse, c’est que je ne la jugeais pas assez désintéressée pour entrer dans votre vie comme elle l’a fait… Je me disais : il n’a pas d’argent, il n’y a pas de danger… » — « Ainsi, » s’écria René qui se contenait à peine depuis que Claude avait commencé de parler de Suzanne en de pareils termes, « vous croyez aux infamies que Colette m’a rapportées sur Mme Moraines et le baron Desforges ? » — « Si j’y crois ? » répondit Larcher en regardant son ami avec étonnement. « Suis-je donc un homme à inventer une histoire comme celle-là sur une femme ? » — « Lorsqu’on a fait la cour à cette femme, » dit le poète en prononçant ces mots très lentement, et leur donnant l’intonation du plus pur mépris, « et qu’elle vous a repoussé, c’est bien le moins pourtant qu’on la respecte !… » — « Moi ! » s’écria Claude, « moi ! j’ai fait la cour à Mme Moraines ? Moi ? moi ? moi ?… Je comprends, elle vous l’a dit… » Il éclata de son rire nerveux… « Quand nous racontons de ces traits-là dans nos pièces, on nous accuse de les calomnier, les gueuses ! Les calomnier ? Comme si c’était possible ! Toutes les mêmes. Et vous l’avez crue ?… Vous avez cru de moi, Claude Larcher, cette vilenie que je déshonorais une honnête femme, par vengeance d’amour-propre blessé ? Voyons, René, regardez-moi bien en face. Est-ce que j’ai la figure d’un hypocrite ? Est-ce que vous m’avez jamais connu tel ? Vous ai-je prouvé que je vous aimais ? Hé bien ! Je vous donne ma parole d’honneur que celle-là vous a menti, comme Colette. Elle a voulu nous brouiller, comme Colette. Ah ! Les scélérates ! Et j’étais là-bas, je mourais de douleur, et pas un mot de pitié parce qu’entre deux baisers cette drôlesse, pire que les autres, m’avait accusé d’une saleté !… Oui, pire que les autres. Elles se vendent, pour du pain ; et celle-là, pourquoi ? Pour un peu de cet infâme luxe des parvenus d’aujourd’hui. » — « Taisez-vous, Claude, taisez-vous, » dit René d’une voix terrible. « Vous me tuez. » Une tempête de sentiments s’était déchaînée en lui, soudaine, furieuse, indomptable. Il ne doutait pas que son ami ne fût sincère, et cette sincérité, jointe à l’accent de conviction avec lequel Claude avait parlé de Desforges, imposait au malheureux amant une vision de la fausseté de Suzanne, si douloureuse qu’il ne put pas la supporter. Il ne se possédait plus, et s’élançant sur son cruel interlocuteur, il le saisit par les revers de son veston et les lui secoua si fort qu’un parement de l’habit se déchira : « Quand on vient affirmer des choses pareilles à un homme sur la femme qu’il aime, on lui en donne des preuves, entendez-vous, des preuves, des preuves… » — « Vous êtes fou, » repartit Claude en se dégageant, « des preuves, mais tout Paris vous en donnera, mon pauvre enfant ! Ce n’est pas une personne, c’est dix, c’est vingt, c’est trente, qui vous raconteront qu’il y a sept ans les Moraines étaient ruinés. Qui a placé Moraines dans une compagnie d’assurances ? Desforges. Il est administrateur de cette compagnie, comme il est administrateur du Nord, député, ancien conseiller d’État, que sais-je ? Mais c’est un personnage énorme que Desforges, sans qu’il en ait l’air, et qui peut suffire à bien d’autres dépenses ! Qui trouvez-vous là quand vous allez rue Murillo ? Desforges. Quand vous rencontrez Mme Moraines au théâtre ? Desforges… Et vous croyez que le lascar est un homme à filer l’amour platonique avec cette femme jolie et mariée à son cocquebin de mari ? C’est bon pour vous et moi, ces bêtises-là. Mais un Desforges !… Ah ! çà, où avez-vous donc vos yeux et vos oreilles quand vous êtes chez elle ? » — « Je n’y suis allé que trois fois, » dit René. — « Que trois fois ? » répéta Claude, et il regarda son ami. Les plaintives confidences d’Émilie, la veille, ne lui avaient laissé aucun doute sur les rapports de Suzanne et du jeune homme. Cette imprudente exclamation lui fit entrevoir quel caractère singulier ces rapports avaient dû revêtir. « Je ne vous demande rien, » continua-t-il ; « il est arrêté que l’honneur nous ordonne de nous taire sur ces femmes-là, comme si l’honneur véritable ne consisterait pas à dénoncer au monde entier leur infamie. On épargnerait tant d’autres victimes !… Des preuves ? Vous voulez des preuves ? Cherchez-en vous-même. Je ne connais que deux moyens pour savoir les secrets d’une femme : ouvrir ses lettres ou la faire suivre. Soyez tranquille, Mme Moraines n’écrit jamais… Faites-la filer… » — « Mais c’est ignoble ce que vous me conseillez là ! » s’écria le poète. — « Il n’y a rien de noble ou d’ignoble en amour, » répliqua Larcher. « Moi qui vous parle, je l’ai bien fait. Oui, j’ai mis des agents aux trousses de Colette !… Une liaison avec une coquine, mais c’est la guerre au couteau, et vous regardez si le vôtre est propre ?… » — « Non, non, » répondit René en secouant la tête, « je ne peux pas. » — « Alors, suivez-la vous-même ! » continua l’implacable logicien. « Je connais mon Desforges. C’est quelqu’un, ne vous y trompez pas. Je l’ai pioché autrefois, quand je croyais encore à cette sottise, l’observation, pour avoir du talent. Cet homme est un étonnant mélange d’ordre et de désordre, de libertinage et d’hygiène. Leurs rendez-vous doivent être réglés, comme tout dans sa vie : une fois par semaine et à la même heure, pas trop près du déjeuner, ça troublerait sa digestion ; pas trop près du dîner, ça gênerait ses visites, son bésigue au cercle. Espionnez-la donc. Avant huit jours vous saurez à quoi vous en tenir. Je voudrais vous dire que j’ai des doutes sur l’issue de cette enquête !… Ah ! mon pauvre enfant, et c’est moi qui vous ai jeté dans cette fange ! Vous aviez une vie si heureuse ici, et je suis venu vous prendre par la main pour vous mener dans ce monde infâme où vous avez rencontré ce monstre. Et si ce n’avait pas été celle-là, ç’aurait été une autre… Tous ceux que j’aime, je leur fais du mal !… Mais dites-moi donc que vous me pardonnez ! J’ai besoin de votre amitié, voyez-vous. Allons, un bon mouvement… » Et comme Claude tendait les mains au jeune homme, ce dernier les prit, les serra de toute sa force et se laissa tomber sur un fauteuil, le même où Suzanne s’était assise, en fondant en larmes et s’écriant : — « Mon Dieu ! que je souffre !… » Claude avait donné huit jours à son ami. Quatre ne s’étaient pas écoulés que René arrivait à l’hôtel Saint-Euverte par une fin d’après-midi, le visage si bouleversé que Ferdinand ne put se retenir d’une exclamation en lui ouvrant la porte : — « Mon pauvre monsieur Vincy » dit le brave domestique, « est-ce que vous allez être comme Monsieur, à vous brûler le sang ? » — « Mon Dieu ! Que se passe-t-il ? » s’écria Claude quand René entra dans le fameux « souffroir. » L’écrivain était assis à sa table, qui travaillait en fumant. Il jeta sa cigarette, et, à son tour, son visage exprima l’anxiété la plus vive. — « Vous aviez raison, » dit René d’une voix étranglée, « c’est la dernière des femmes. » — « L’avant-dernière, » interrompit Claude avec amertume, et, parodiant le mot célèbre de Chamfort : « Il ne faut par décourager Colette… Mais qu’avez-vous fait ? » — « Ce que vous m’avez conseillé, » répondit René avec une âpreté d’accent singulière, « et c’est moi qui viens vous demander pardon d’avoir douté de vous… Oui, je l’ai épiée. Quelles sensations ! Un jour, deux jours, trois jours… Rien. Elle a fait des visites, couru des magasins, mais Desforges est venu rue Murillo chacun de ces jours-là ! Quand je le voyais entrer, du fond de mon fiacre qui stationnait au coin de la rue, j’avais des sueurs d’agonie… Enfin, aujourd’hui, à deux heures, elle sort en voiture. Mon fiacre la suit. Après deux ou trois courses, sa voiture arrête devant Galignani, vous savez, le libraire anglais, sous les arcades de la rue de Rivoli. Elle en descend. Je la vois qui parle à son cocher, et le coupé qui repart à vide. Elle marche quelques pas sous les arcades. Elle avait une toilette sombre. — Si je la lui connais, cette toilette !…— Mon cœur battait. J’étais comme fou. Je sentais que je touchais à une minute décisive. Je la vois qui disparaît sous une porte cochère. J’entre derrière elle. Je me trouve dans une grande cour avec une espèce de passage à l’autre extrémité. La maison avait une autre sortie rue du Mont-Thabor. Je fouille du regard cette dernière rue… Non. Elle n’aurait pas eu le temps de filer… À tout hasard, je m’installe, surveillant la porte. Si elle avait là un rendezvous, elle ne sortirait point par où elle était entrée. J’ai attendu une heure et quart dans une boutique de marchand de vins, juste en face. Au bout de ce temps, je l’ai vue reparaître, un double voile sur la figure… Ah ! ce voile et cette démarche ! C’est comme la robe, je les connais trop pour m’y tromper… Elle était sortie, elle, par la rue du Mont-Thabor. Son complice devait s’échapper par la rue de Rivoli. J’y cours. Après un quart d’heure, la porte s’ouvre et je me trouve face à face, vous devinez avec qui ? … Avec Desforges ! Cette fois, je la tiens, la preuve !… Ah ! la misérable !… » — « Mais non ! Mais non ! » répondit Claude, « c’est une femme, et toutes se valent. Voulez-vous que je vous rende confidence pour confidence, c’est-à-dire horreur pour horreur ? Vous savez comme Colette me traitait quand je lui mendiais un peu de pitié ? Je l’ai battue, l’autre soir, comme un portefaix, et voici ce qu’elle m’écrit. Tenez… » et il tendit à son ami un billet qu’il avait, ouvert devant lui, sur sa table. René le prit machinalement, et il put lire les lignes suivantes : Deux heures du matin. Tu n’es pas venu, m’amour, et je t’ai attendu jusqu’à maintenant. Je t’attendrai encore aujourd’hui toute la journée, et ce soir, chez moi, depuis l’heure où je rentrerai du théâtre. Je suis de la première pièce et je me dépêcherai. Je t’en supplie, viens m’aimer. Pense à ma bouche. Pense à mes cheveux blonds. Pense à nos caresses. Pense à celle qui t’adore, qui ne peut se consoler de t’avoir fait de la peine et qui te veut, comme elle t’aime — follement. Ta petite COLETTE. — « Pour une lettre d’amour, c’est une lettre d’amour, hein ? » dit Larcher avec une espèce de joie féroce. « C’est plus cruel que le reste, d’être aimé ainsi, parce que l’on s’est conduit comme un goujat… Mais, je n’en veux plus, ni d’elle, ni d’aucune autre… Je hais l’amour maintenant, et je vais m’amputer le cœur. Faites comme moi… » — « Est-ce que je le peux ? » répondit René. « Non ! Vous ne savez pas ce que cette femme était pour moi !… » …
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