« Veux-tu me laisser te parler, moi aussi, comme une sœur ? » avait-elle répondu. « Nous avons un ami qui est administrateur du Nord et qui nous a donné un renseignement précieux. — Me promets-tu le secret ?… » Et elle lui avait expliqué toute la combinaison du rachat d’actions. « Donne un ordre dès demain, » avait-elle conclu, « tu gagneras ce que tu voudras… » — « Tais-toi ! » avait repris le poète en lui fermant la bouche avec sa main, « je sais que tu me parles ainsi par tendresse mais je ne peux pas te laisser me donner des conseils de ce genre. Je ne m’estimerais plus. » Il avait été si sincère en lui parlant ainsi, que Suzanne n’avait pas osé insister. Cette délicatesse lui avait bien paru un peu ridicule. Mais s’il n’avait pas eu de ces naïvetés-là, ce côté « gobeur, » comme elle disait dans cet affreux patois parisien qui déshonore même le plus beau des sentiments : la confiance, lui aurait-il plu à ce degré ? C’est bien aussi cette jeunesse d’âme dont elle avait peur. Si jamais il était éclairé sur les dessous réels de sa vie, quelle révolte contre elle de ce cœur trop noble, trop incapable de pactiser avec l’honneur pour lui pardonner jamais ! Et l’éveil lui avait été donné. En songeant aux divers signes de danger constatés coup sur coup : la tristesse de René, sa colère contre Colette Rigaud, ses réticences, sa rentrée subite dans le monde, Suzanne se dit : « Ç’a été une faute de ne pas provoquer une explication tout de suite… » Aussi lorsqu’elle entra dans l’appartement de la rue des Dames à quelques jours de là, sa volonté était bien nette de ne pas commettre cette faute une seconde fois. Elle vit au premier regard que le jeune homme était plus troublé encore et plus sombre. Elle ne fit pas semblant de remarquer ce trouble ni la froideur avec laquelle il reçut son b****r d’arrivée. Elle eut seulement un sourire mélancolique pour dire : — « Il faut que je te fasse un reproche, mon René ; pourquoi ne m’as-tu pas prévenue que tu irais faire une visite à la comtesse ? Je me serais arrangée de manière à t’éviter une rencontre qui a dû t’être bien pénible ? » — « Pénible ? » répondit René avec une ironie que Suzanne ne lui connaissait pas, « mais M. Moraines a été charmant pour moi… » — « Oui, » reprit-elle, « tu as fait sa conquête. Lui, si sarcastique d’habitude, il m’a parlé de toi avec un enthousiasme qui m’a fait mal… Est-ce qu’il ne t’a pas invité à venir à la maison ? … Tu peux être fier. C’est si rare qu’il fasse bon accueil à un visage nouveau… Mon pauvre René, » continua-t-elle en appuyant ses deux mains sur l’épaule de son amant, et posant sa tête, de profil, sur ces deux mains, « que tu as dû souffrir de cette amabilité ! » — « Oui, j’ai bien souffert, » répondit René d’une voix sourde. Il regardait ce gracieux visage si près du sien. Il se rappelait ce qu’elle lui avait dit au Louvre devant le portrait de la maîtresse du Giorgione : « Mentir avec une physionomie si pure !… » — Elle lui avait menti cependant. Et qui lui prouvait qu’elle ne lui eût pas menti toujours ? Il avait, en proie aux tourments de la défiance et depuis la rencontre de Paul, subi un assaut d’affreuses hypothèses. Le contraste avait été trop fort entre l’accueil que lui avait fait Moraines et le caractère de mari tyrannique décrit par Suzanne : « Pourquoi m’a-t-elle trompé sur ce point encore ? » s’était demandé René, qui était venu chez Mme Komof sans but bien précis, mais avec l’espérance secrète, au fond de lui, qu’il entendrait parler de Suzanne par les gens de son monde. Ceux-là, du moins devaient la connaître. Hélas ! D’avoir causé avec Moraines lui avait suffi pour le jeter de nouveau dans le pire abîme du doute. Une vérité lui était devenue évidente : Suzanne s’était servie de son mari comme d’un épouvantail afin de n’avoir pas à le recevoir chez elle, lui, René. Pourquoi ? sinon qu’elle avait un mystère à cacher dans sa vie. Quel mystère ?… Colette s’était par avance chargée de répondre à cette question. Sous l’influence de cet horrible soupçon, René avait conçu un projet d’une exécution très simple, et dont le résultat lui parut devoir être décisif : profiter de l’invitation du mari pour demander à Suzanne d’aller chez elle. Si elle disait oui, c’est qu’elle n’avait rien à dissimuler ; si elle disait non ?… Et le jeune homme, en qui revenaient toutes ces pensées, continuait à regarder ce visage adoré, sur son épaule. Comme chacun de ces traits si fins remuait en lui une rêverie ! Ces prunelles d’un bleu frais et clair, combien il avait eu foi en elles ! Ce front d’une coupe si noble, de quelles pensées délicates il l’avait cru habité ! Cette bouche menue et sinueuse, avec quel tendre abandon il l’avait écoutée parler !… Non, ce qu’avait raconté Colette n’était pas possible !… Mais pourquoi ces mensonges, un premier, un second, un troisième ? … Oui, elle lui avait menti trois fois. Il n’y a pas de mensonges insignifiants. René le sentait, à cette minute, et que la confiance subit, comme l’amour, la grande loi du tout ou rien. Elle est ou elle n’est pas. Ceux qui ont dû la perdre le savent trop. — « Mon pauvre René !… » répéta la voix de Suzanne. Elle le voyait dans cet état d’extrême tristesse, où, d’être plaint, amollit le cœur, l’ouvre tout entier. — « Oui, bien pauvre, » reprit le jeune homme qui venait d’être remué par cette marque de pitié reçue au moment où il en éprouvait le plus intime besoin, et, la regardant jusqu’au fond des yeux : « Écoute, Suzanne, j’aime mieux tout te dire. J’ai bien réfléchi. Cette vie que nous menons ensemble ne peut pas durer. J’en suis trop malheureux… Elle ne suffit pas à mon amour… Te voir ainsi, furtivement, une heure aujourd’hui, une heure après-demain et ne rien savoir de ce que tu fais, ne rien partager de ton existence, c’est trop cruel… Tais-toi, laisse-moi parler… Il y avait une grosse objection à ce que je fusse reçu chez toi, ton mari… Hé bien ! je l’ai vu. J’ai supporté de le voir. Nous nous sommes donné la main. Puisque c’est fait, permets-moi du moins d’avoir les bénéfices de cet effort… Je le sais, ce n’est pas fier, ce que je te dis là, mais je ne suis plus fier… Je t’aime… Je sens que je vais me mettre à nourrir sur toi des idées mauvaises… Je t’en supplie, permets-moi d’aller chez toi, de vivre dans ton monde, de te voir ailleurs qu’ici, où nous ne nous rencontrons que pour nous posséder… » — « Pour nous aimer, » interrompit-elle en se séparant de lui, et secouant sa tête, « ne blasphème pas… » et, se laissant tomber sur une chaise : « Ah ! mon beau rêve, ce rêve que tu avais compris cependant, auquel tu semblais tenir comme moi, d’un amour à nous, rien qu’à nous, sans aucun de ces compromis qui te faisaient horreur comme ils me font horreur… c’en est donc fini !… » — « Ainsi tu ne veux pas me permettre d’aller chez toi comme je te le demande ? » insista René. — « Mais c’est la mort de notre bonheur que tu veux de moi, » s’écria Suzanne ; « tel que je te connais, si délicat, si sensible, tu ne te supporteras pas dans mon intimité. Tout te blessera… Tu ne le connais pas, ce monde où je suis obligée de vivre, et combien tu es peu fait pour lui. Et puis, tu me tiendras responsable de tes désillusions. Renonce à cette fatale idée, mon amour, renonces-y, je t’en conjure. » — « Qu’avez-vous donc à cacher dans votre vie que vous ne voulez pas que je voie ? » interrogea le jeune homme, qui la regarda de nouveau fixement. Il ne se rendait pas compte que Suzanne, en lui parlant, n’avait qu’un but : lui faire dire la raison de cet inattendu désir de bouleverser leurs relations. Ce devait être la même raison qui l’avait rendu triste l’autre jour, la même qui l’avait conduit chez Mme Komof si soudainement. Elle ne se méprit point au sens de l’interrogation de René, et elle lui répondit, avec la voix brisée d’une victime qu’une injustice écrase : — « Comment, René, c’est toi qui me parles ainsi ?… Mais non. Quelqu’un t’a empoisonné le cœur… Ce n’est pas de toi que viennent de semblables idées… Mais viens chez moi, mon ami, viens-y tant que tu voudras… Quelque chose à te cacher de ma vie, moi qui aimerais mieux mourir que de te faire un mensonge !… » — « Mais alors pourquoi m’as-tu menti l’autre jour ? » s’écria René. Vaincu par le désespoir qu’il croyait lire dans ces beaux yeux, désarmé par l’offre qu’elle venait de lui faire, incapable de garder plus longtemps le secret de sa peine, il éprouvait ce besoin de dire ses griefs qui équivaut, dans une querelle avec une femme, à passer sa tête au lasso. — « Moi, je t’ai menti ?… » répondit Suzanne. — « Oui, » insista-t-il, « quand tu m’as dit que tu étais allée au théâtre en tête-à-tête avec ton mari. » — « Mais j’y suis allée… » — « Moi aussi, » interrompit René ; « il y avait quelqu’un d’autre dans ta loge. » — « Desforges ! » fit Suzanne ; « mais tu es fou, mon pauvre René, tu es fou… Il est venu nous rendre visite dans un entr’acte et mon mari l’a gardé jusqu’à la fin de la pièce. Desforges ? » continua-t-elle en souriant, « mais ce n’est personne… Je n’ai seulement pas songé à t’en parler… Voyons, sérieusement, tu ne peux pas être jaloux de Desforges ? … » — « Tu étais si gaie, si heureuse, » reprit René d’une voix qui cédait déjà. — « Ingrat, » dit-elle, « si tu avais pu lire au dedans de moi ! Mais c’est cette nécessité de toujours dissimuler qui fait le malheur de ma vie, et te voir, toi, me la reprocher ! Non, René, c’est trop dur ! C’est trop injuste !… » — « Pardon ! Pardon ! » s’écria le jeune homme que le naturel parfait de sa maîtresse remplissait d’une irrésistible évidence. « C’est vrai ! Quelqu’un m’a empoisonné le cœur, cette Colette… Que tu avais raison de te défier de Claude ! » — « Je ne me suis pas laissé faire la cour par lui, » dit Suzanne, « les hommes ne pardonnent pas cela. » — « Le misérable ! » reprit le poète avec violence, et comme pour se débarrasser de ses angoisses en les disant : « Il a su que je t’aimais. Comment ?… Parce que j’étais gauche, embarrassé, la seule fois où je lui ai parlé de toi… Il me connaît si bien !… Il a tout supposé et tout dit à sa maîtresse, et d’autres infamies… Mais non, je ne peux pas te les répéter. » — « Répète, mon ami, répète, » insista Suzanne. Elle avait sur son visage en ce moment le fier et résigné sourire des innocents qui marchent à la mort. Elle continua : « On t’a dit que j’avais eu des amants avant toi ? » — « Si ce n’était que cela, » fit René. — « Quoi, alors, mon Dieu ? » reprit-elle. « Que m’importe d’ailleurs ce que l’on t’a dit, mais que toi, mon René, tu aies pu le croire !… Allons, confesse-toi, tout de même, pour ne rien garder sur le cœur. J’ai au moins le droit d’exiger cela. » — « C’est vrai, » répondit le jeune homme, et aussi honteux que s’il avait été le coupable, il balbutia plutôt qu’il ne prononça les mots suivants : « Colette m’a dit tenir de Claude que tu étais… Non ! je ne peux pas l’articuler… enfin, que Desforges… » — « Encore Desforges, » interrompit Suzanne en souriant avec une douce ironie, « mais c’est trop comique !… » Elle ne voulut pas que René formulât l’accusation qu’elle devinait maintenant. Sa dignité de maîtresse ne devait pas descendre à une telle discussion. « On t’a dit que Desforges avait été mon amant, qu’il l’était encore, sans doute… Mais ce n’est même plus infâme, tant c’est bouffon. — Pauvre vieil ami, lui qui m’a connue haute comme cela… Il était toujours chez mon père. Il m’a vue grandir. Il m’aime comme sa fille. Et c’est cet homme-là !… Non, René, jure-moi que tu ne l’as pas cru… Est-ce que j’ai mérité que tu me juges ainsi ?… » Il y a, dans cette étrange maladie morale de la jalousie, des périodes délicieuses : celles de l’entre-deux des accès. Pour quelques jours, ou pour quelques heures, les sensations de l’amour reprennent leur divine saveur, comme celles de la vie dans une convalescence. Suzanne avait si bien convaincu René de la folie de ses soupçons, qu’il voulut rivaliser de générosité avec elle. Cette permission d’aller rue Murillo, demandée si instamment, il refusa d’en profiter. Deux ou trois phrases prononcées avec un certain regard et un certain tour de tête prévaudront toujours contre les pires défiances d’un amant épris, à moins qu’il n’ait vu des yeux de sa tête une preuve de la trahison — et encore ?… Mais ici les éléments dont se composait ce premier soupçon étaient si fragiles ! Et ce fut avec une bonne foi absolue que le jeune homme dit à sa maîtresse, elle-même véritablement ravie de ce résultat inespéré : — « Non, je n’irai pas chez toi… J’étais fou de vouloir rien changer à notre amour. Nous sommes si heureux dans ce mystère… » — « Oui, jusqu’à ce qu’un méchant te fasse douter de moi, » répondit-elle. « Promets-moi seulement de tout me dire. » — « Je te le jure, mon amour » répliqua-t-il, « mais je te connais maintenant, et je suis sûr de moi. » Il le disait et il le croyait. Suzanne le crut aussi ; et elle s’abandonna au charme de cette reprise de bonheur, en comprenant bien qu’elle aurait une seconde bataille à livrer, lors du retour de Claude. Mais ce dernier pouvait-il en dire plus qu’il n’en avait dit ? D’ailleurs elle serait prévenue de ce retour par René, et si la première entrevue des deux hommes n’aboutissait pas à une rupture définitive entre eux, il serait temps d’agir. Elle mettrait son amant en demeure de briser avec Claude ou de cesser de la voir. Elle était d’avance sûre de la réponse. Le poète, lui, malgré ses protestations, se sentait sans doute moins maître de lui, car son cœur battit avec une émotion singulière lorsque sa sœur lui dit à brûle-pourpoint, une semaine environ après la scène avec Suzanne, et comme il rentrait de la Bibliothèque : — « Claude Larcher est revenu… » — « Et il a osé se présenter ici ? » s’écria René. — « C’est moi qui l’ai reçu, » fit Émilie, et, visiblement embarrassée, elle ajouta : « Il m’a demandé quand il te trouverait ? » — « Il fallait lui répondre : Jamais » interrompit le jeune homme. — « René ! » répondit Émilie, « un si vieil ami et qui t’a été si bon, si dévoué, est-ce que je pouvais ?… J’aime mieux ne rien te cacher, » continua-t-elle, « je lui ai demandé ce qu’il y avait entre vous. Il m’a paru si étonné, oui, si douloureusement étonné… Non, cet homme-là n’a rien fait contre toi, René, je te le jure. C’est un malentendu… Je lui ai dit de venir demain matin, qu’il serait sûr de te rencontrer. » — « De quoi te mêles-tu ? » reprit René avec emportement, « est-ce que je t’ai chargée de t’occuper de mes affaires ? » — « Comme tu me parles ! » dit Émilie que l’accent de son frère venait de frapper au cœur, et les larmes lui étaient venues aux yeux. — « Allons, ne pleure pas, » fit ce frère, honteux de sa brusquerie, « cela vaut peut-être mieux ainsi. Je verrai Claude. Je le lui dois. Mais ensuite, je ne veux plus jamais que son nom soit prononcé devant moi. Entends-tu, jamais, jamais… » En dépit de cette apparente fermeté de rancune, le poète eut bien de la peine à s’endormir durant cette nuit qui le séparait de cette entrevue. Il ne doutait pas de l’issue cependant. Mais il avait beau se raidir dans ses ressentiments contre son ancien ami, il ne pouvait arriver à le haïr. Il avait trop sincèrement aimé cet être singulier, si attachant, quand il ne déplaisait pas du premier coup, par sa bonne foi dans la mobilité, par son tour d’esprit original, par ses défauts mêmes qui ne faisaient de tort qu’à lui, et surtout par une espèce de générosité native, indestructible et invincible. Au moment de rompre pour toujours, René se rappelait la façon délicate dont l’auteur connu avait accueilli ses premiers essais… Claude, alors très pauvre, était répétiteur à l’institution Saint-André, lorsque René lui-même y était écolier de sixième. Dans cette honnête et pieuse maison, une légende entourait ce professeur excentrique. Des élèves prétendaient l’avoir rencontré qui se promenait en voiture découverte avec une femme très jolie et habillée de rose. Puis Claude avait disparu de la pension. René l’avait retrouvé, témoin de Fresneau lors du mariage d’Émilie, et à demi célèbre déjà. Ils avaient causé. Claude lui avait demandé à voir ses vers. Avec quelle indulgence de frère aîné l’écrivain de trente ans avait lu ces premiers essais ! Comme il avait tout de suite traité son jeune confrère en égal ! Avec quelle finesse de jugement il avait appliqué à ces ébauches les procédés de la grande critique, celle qui encourage un artiste et lui indique ses fautes, sans l’en écraser. Et puis était survenue l’histoire du Sigisbée, à l’occasion duquel Claude s’était dévoué à René comme si lui-même n’eût pas été auteur dramatique. Le poète connaissait assez la vie littéraire pour savoir que la simple bienveillance, d’une génération à la suivante, est chose rare. Son rapide succès lui avait déjà fait éprouver cette sensation, la plus amère peut-être des années d’apprentissage : l’envie rencontrée chez les maîtres que l’on admire le plus, à l’école desquels on s’est formé, à qui l’on voudrait tant offrir son brin de laurier. Chez Claude Larcher le goût du talent des autres était aussi instinctif, aussi vivant que s’il n’eût pas eu déjà quinze années de plume. Et cette amitié plus que précieuse, unique, allait sombrer !…