Chapitre 2

3043 Mots
Quand le train va m’emporter, chaque tour de roue me passera sur le cœur, mais je la fuirai ; et, quand elle apprendra que je suis parti, par une lettre que je lui écrirai de Milan, quelle vengeance pour moi !… » Il se frotta les mains joyeusement, puis hochant la tête : « Ç’a toujours été comme dans la ballade du comte Olaf, de Heine… Vous vous souvenez, quand il parle d’amour à sa fiancée et que le bourreau se tient devant la porte… Il s’est toujours tenu, ce bourreau, à la porte de la chambre où j’aimais Colette… Mais, quand il a pris les jupes et le visage d’une Sapho, non, c’était à en mourir !… Adieu, René, vous ne me reverrez que guéri… » Et, depuis lors, aucune nouvelle de cet ami malheureux auquel René pensait surtout pour comparer la femme qu’il idolâtrait et qui était si digne de son culte, à la dangereuse, à la féroce actrice. L’absence de Claude lui était une raison pour ne plus jamais reparaître au foyer du Théâtre-Français. Pourquoi se serait-il exposé à recevoir les bordées d’outrages dont Colette couvrait sans nul doute son amant fugitif, lorsqu’elle en parlait ? Grâce à cette même absence, tout lien était rompu aussi entre le poète et le monde où Larcher l’avait patronné. Sous l’influence de sa passion naissante pour Suzanne, l’auteur du Sigisbée avait négligé jusqu’aux plus élémentaires devoirs de la politesse. Non seulement il n’avait pas mis de cartes chez les diverses femmes qui l’avaient si gracieusement prié, mais il n’était même pas retourné chez la comtesse. Cette dernière, assez grande dame et assez bonne personne à la fois pour comprendre la nature irrégulière des artistes, et pour leur pardonner ces irrégularités, s’était dit : « Il s’est ennuyé chez moi… » et elle ne l’avait plus invité, sans lui en vouloir. Elle était d’ailleurs en train, pour l’instant, d’imposer à sa société un pianiste russe et spirite qui se prétendait en communication directe avec l’âme de Chopin. René, qui se trouvait tranquille de ce côté, eut encore la chance que Mme Offarel se froissât de ce qu’ils n’avaient pas assisté, Émilie et lui, au fameux dîner préparé une semaine durant, à grand renfort de courses à travers Paris. Fresneau s’y était rendu seul. — « En voilà une expédition où tu m’as envoyé ! » avait-il dit à sa femme en revenant. « Quand j’ai parlé de ta migraine, la vieille Offarel a fait un ah ! qui m’a coupé bras et jambes. Quand je lui ai raconté que René se trouvait absent, auprès d’un ami malade, — quelle drôle d’excuse, entre parenthèses, mais passons ! … — elle m’a demandé : — Est-ce dans un château ? — Et à table, ce malheureux Claude a fait les frais du dîner. Elle me l’a déshabillé, il n’en est pas resté un cheveu !… Et c’est un égoïste, et il a de mauvaises manières, et il a la santé perdue, et il n’a aucun avenir, et ceci et cela, et patati et patata… Brr… brr… S’il n’y avait pas eu le piquet du père Offarel !… Il m’a encore gagné, le vieux malin… Ah ! il y avait encore là Passart. Fais-moi penser à le recommander à notre oncle pour l’école Saint-André… C’est un charmant garçon. Entre nous, je crois que la petite Rosalie en tient pour lui… » Émilie avait dû sourire de la perspicacité surprenante de son mari. Elle avait entendu autrefois Mme Offarel se plaindre des assiduités du jeune professeur de dessin, et elle se rendit compte tout de suite qu’il avait été prié à la dernière minute, pour bien prouver qu’à défaut de René, on avait sous la main d’autres prétendants. Puis les dames Offarel étaient demeurées deux semaines sans mettre les pieds rue Coëtlogon, elles qui ne laissaient guère passer quatre soirs sans paraître à la fin du dîner. Quand elles se décidèrent à revenir, toujours à cette même heure, et après ces deux semaines, elles entrèrent, escortées du dit Passart, grand garçon blond et gauche, avec des lunettes et un visage timide, le teint semé de taches de rousseur. Émilie n’eut pas longtemps à chercher le motif de cette visite en commun. Il s’agissait de rendre son frère jaloux, naïve manœuvre que la vieille dame découvrit tout de suite en disant : — « M. Offarel se trouvait occupé ce soir, et M. Passart a bien voulu nous servir de cavalier… Allons, Rosalie, donne une place à M. Jacques auprès de toi… » La pauvre Rosalie ne s’était plus retrouvée en face de René, depuis la cruelle explication qu’elle avait eue avec Émilie. Elle était bien émue, bien tremblante, et le cœur lui avait fait bien mal durant le trajet entre la rue de Bagneux et la rue Coëtlogon ; court trajet, mais qui lui avait paru interminable. Elle eut cependant la force de couler un regard du côté de son ancien fiancé, comme pour lui attester qu’elle n’était pas responsable des mesquins calculs de sa mère, et la force aussi de répondre froidement en s’asseyant dans un angle, et mettant un autre siège devant elle : — « J’ai besoin de cette chaise pour y poser mes laines… M. Passart ne voudra pas m’en priver… » : — « Mais voilà une place libre, » interrompit Émilie qui fit asseoir le jeune homme auprès d’elle et vint ainsi au secours de la courageuse enfant. Cette dernière, quoiqu’elle sût très bien qu’une affreuse scène l’attendait à la maison, se refusa obstinément à jouer le rôle auquel on la conviait. Il eût été si naturel cependant que le dépit lui inspirât cette petite vengeance ! Mais les femmes vraiment délicates et qui savent aimer n’ont pas de ces dépits. Rendre jaloux l’homme qui les a abandonnées leur fait horreur, parce qu’il leur faudrait être coquettes avec un autre ; et cette idée, elles ne la supportent pas. Preuve divine d’amour que cette scrupuleuse fidélité quand même, et qui grave pour toujours une femme dans le regret d’un homme !… Pour toujours… — mais quand il s’agit de l’heure présente et du résultat immédiat, ces sublimes amoureuses font fausse route, et les coquettes ont raison. Lorsque les années auront fui, et que l’amant vieilli passera la revue de ses souvenirs, il comprendra, par comparaison, la valeur unique de celle qui n’aura pas voulu le faire souffrir, — même pour le ramener. En attendant, il court après les gredines qui lui versent le philtre amer de cette avilissante, de cette ensorcelante jalousie ! Il est juste de dire, à l’excuse de René, qu’en immolant Rosalie à Suzanne, il croyait du moins faire ce sacrifice à un amour véritable. Et comme sa sœur lui vantait, le lendemain, la noblesse d’attitude de la jeune fille, ce fut bien sincèrement qu’il répondit par cette parole empreinte de la plus naïve fatuité : — « Quel dommage qu’un si beau sentiment soit perdu ! » — « Oui, » répéta Émilie en soupirant, « quel dommage ! » L’accent avec lequel cette phrase fut prononcée, aurait suffi à éclairer le poète sur le revirement d’opinions qui s’était fait dans sa sœur à l’endroit de Mme Moraines, s’il eût eu l’esprit assez libre pour penser à autre chose qu’à son amour. Mais cet amour l’absorbait tout entier. Pour lui, maintenant, les journées se répartissaient en deux groupes : celles où il devait se rencontrer avec Suzanne, celles qu’il devait passer sans la voir. Ces dernières, qui étaient de beaucoup les plus nombreuses, se distribuaient ainsi d’habitude : il restait au lit assez tard dans la matinée, à rêver. Il éprouvait cette diminution de l’énergie animale, conséquence inévitable des excès de l’amour sensuel. Il vaquait à sa toilette, avec cette minutie qui, à elle seule, révèle aux femmes d’expérience qu’un jeune homme est aimé. Cette toilette finie, il écrivait à sa madone. Elle lui avait imposé la douce tâche de lui tenir le journal de ses pensées. Quant à elle, il n’avait pas une ligne de son écriture. Elle lui avait dit : « Je suis si surveillée, et jamais seule ! » Et il l’en plaignait, tout en se livrant à ce travail de correspondance détaillée auquel Suzanne l’assujettissait. Pourquoi ? Il ne se l’était jamais demandé. Cette posture de Narcisse sentimental en train de se mirer sans cesse dans son propre amour, convenait si bien à ce qu’il y avait en lui de profondément vaniteux, comme chez presque tous les écrivains. Suzanne n’avait pas assez réfléchi aux anomalies de la nature de l’homme de lettres pour avoir spéculé sur cette vanité. Le journal de René lui plaisait à relire, quand il n’était pas là, comme un souvenir enflammé des caresses données et reçues, simplement. Quand le poète avait ainsi fait sa prière du matin à sa divinité, l’heure du déjeuner sonnait déjà. Aussitôt après, il allait à la bibliothèque de la rue de Richelieu prendre avec conscience des notes pour son Savonarole, auquel il s’était remis. Il y travaillait d’arrache-pied, durant la fin de l’après-midi, et jusque dans la soirée. Il y travaillait, — sans plus jamais ressentir, comme à l’époque du Sigisbée, cette plénitude de talent qui du cerveau passe dans la plume, si bien que les mots se pressent dans la mémoire, que les images se dessinent avec les contours et les couleurs de la réalité, que les personnages vont et viennent, que l’effort d’écrire enfin se transforme en une ivresse à la fois légère et puissante d’où nous sortons épuisés ; — mais quelle fatigue délicieuse ! Il fallait à René, pour échafauder les scènes de son drame actuel, une tension presque douloureuse de toute sa pensée, une pire tension pour mettre en vers les morceaux qu’il avait, au préalable, esquissés en prose. Sa verve ne s’éveillait plus en fougues heureuses. Il y avait à cela plusieurs raisons d’ordres très divers, une toute physique d’abord ; le gaspillage de sève vitale qu’entraîne toute passion partagée ; — une, morale : la préoccupation constante de Suzanne et l’incapacité de l’oublier jamais entièrement ; — une, intellectuelle, enfin, et la plus puissante : le poète subissait, et il ne s’en rendait pas compte, cette influence du succès, meurtrière aux plus beaux génies. En concevant et en écrivant, il commençait de penser au public. Il apercevait en esprit la salle de la première représentation, les journalistes à leurs fauteuils, les gens du monde, ici et là, et, sur le devant d’une baignoire, Mme Moraines. Il entendait à l’avance le bruit des applaudissements, aussi démoralisant pour les auteurs dramatiques que le chiffre des éditions pour les romanciers. La vision d’un certain effet à produire se substituait en lui à cette vision désintéressée et naturelle de l’objet à peindre, pour le plaisir de le peindre, qui est la condition nécessaire de l’œuvre d’art vivante. Trop jeune encore pour posséder cette habileté des mains, grâce à laquelle les vétérans de lettres arrivent à écrire des phrases passionnées, sans émotion aucune, et de manière à tromper même les plus fins critiques, René cherchait en lui une source, un jaillissement d’idées qu’il ne trouvait pas. Son drame ne se faisait pas dans sa pensée, naturellement, nécessairement. Les figures tragiques du moine florentin au profil de bouc, du terrible pontife Alexandre VI, du v*****t Michel-Ange, du douloureux Machiavel, et du redoutable César Borgia, ne s’animaient pas devant ses yeux, malgré les documents amassés, les notes prises, les pages indéfiniment raturées. Alors il posait sa plume ; il regardait le ciel bleuir à travers la guipure des rideaux de sa fenêtre ; il écoutait les petits bruits de la maison : une porte qui se fermait, Constant qui jouait, Françoise qui grondait, Émilie qui passait légère, Fresneau qui marchait lourdement, et il se prenait à compter combien d’heures le séparaient de son prochain rendez-vous avec sa maîtresse. — « Comme je l’aime ! Comme je l’aime ! » se disait-il, exaltant sa passion par son ardeur à prononcer tout haut cette phrase. Puis il se délectait à se ressouvenir du petit appartement meublé où aurait lieu ce rendez-vous, attendu avec une si fiévreuse impatience. Il avait eu, dans ses recherches, la main plus heureuse que son inexpérience ne l’avait fait espérer à Suzanne. Cet appartement se composait de trois chambres assez coquettement meublées par les soins de Mme Malvina Raulet, une dame brune, d’environ trente-cinq ans, dont les manières discrètes, la toilette presque sévère, la voix adoucie, les yeux avenants, avaient aussitôt enchanté René. Mme Malvina Raulet se donnait comme veuve. Elle vivait officiellement des petites rentes que lui aurait laissées feu Raulet, personnage chimérique dont elle définissait la profession par cette phrase vague : « Il était dans les affaires. » En réalité, l’astucieuse et fine loueuse du logement meublé n’avait jamais été mariée. Elle était, pour le moment, entretenue par un homme sérieux, un médecin de quartier, père de famille, qu’elle avait enjôlé avec son air distingué et sans doute par de secrètes séductions, au point d’en tirer cinq cents francs par mois, payés le premier et d’une façon fixe, à la manière d’un traitement de fonctionnaire. Comme elle était avant tout une femme d’ordre, elle avait imaginé d’augmenter ce revenu mensuel en détachant de son appartement, beaucoup trop vaste pour elle, trois pièces dont l’une pouvait servir de salon, une autre de chambre à coucher, la dernière de cabinet de toilette. L’existence de deux portes sur le palier lui permit d’attribuer à ces trois pièces une entrée particulière. Le mobilier presque élégant qu’elle y disposa lui venait du plus funèbre héritage. Elle avait été, pendant dix années de sa vie, la maîtresse d’un fou, payée par la famille qui n’avait pas voulu que cette folie fût déclarée. À la mort du malheureux, Malvina avait touché vingt mille francs, promis à l’avance, et gardé tout ce qui garnissait la maison, théâtre de son étrange métier. Le sinistre et hideux dessous de cette existence ne devait jamais être connu de René. Mais dans ce vaste Paris, si propice aux intrigues clandestines, combien parmi les beaux jeunes gens qui vont à un rendez-vous dans un endroit pareil, se rendent compte de l’histoire de la personne qui leur fournit un asile d’amour tout préparé ? Le poète ne se doutait guère non plus qu’au premier coup d’œil, cette personne aux attitudes irréprochables, avait vu clair dans ses intentions. Il s’était donné comme habitant Versailles et obligé de venir à Paris deux ou trois fois la semaine. Par enfantillage, il avait choisi comme nom d’emprunt celui du héros de roman qui l’avait séduit le plus dans sa jeunesse, le paradoxal d’Albert de Mademoiselle de Maupin. Tout en écrivant ce nom au bas du petit billet d’engagement que Mme Raulet lui fit signer, il avait posé sur la table son chapeau, dans le fond duquel la rusée hôtesse put lire les véritables initiales de son locataire de passage, et elle reprit : — « Monsieur d’Albert voudra-t-il que ma domestique se charge aussi du service, ce sera cinquante francs de plus par mois … » Ce prix exorbitant fut demandé avec un ton de voix si candide, et, d’autre part, Mme Raulet lui paraissait si respectable, que le jeune homme n’osa pas discuter. Il la regarda cependant avec une première défiance. Son aspect démentait toute idée d’exploitation de l’adultère. Elle portait une robe de nuance sombre, joliment coupée, mais toute simple. Sa montre passée dans sa ceinture était attachée à une de ces chaînes de cou, jadis très en faveur dans la bourgeoisie française, et qui lui venait certainement d’une mère adorée. Un médaillon renfermant sous verre une mèche de cheveux blancs, ceux d’un père chéri, sans nul doute, fermait son col modeste. Ses doigts longs passaient à travers des mitaines de soie qui laissaient deviner l’or de son alliance. Il est juste d’ajouter que cette veuve distinguée avait, outre le médecin, deux amants très jeunes : l’un, étudiant en droit, l’autre, employé dans un grand magasin de nouveautés, qui croyaient posséder en elle une femme du monde, surveillée par une famille implacable ! Ces deux amants représentaient, dans l’équilibre de son budget, toutes sortes de petites économies : des dîners au restaurant, des promenades en voiture, ture, des cadeaux de bijoux, des loges de théâtre, ce qui n’empêcha pas cette vertueuse créature de dire au faux d’Albert : — « La maison est bien tranquille, Monsieur. Vous êtes un jeune homme, » ajouta-t-elle avec un sourire, « vous ne vous offenserez pas si je me permets de vous faire observer que le moindre bruit, dans l’escalier, le soir par exemple, serait un motif pour résilier notre contrat… » René s’était senti rougir quand elle lui avait parlé ainsi. Dans l’excès de sa naïveté, il trembla que l’honorable veuve ne lui donnât congé après le premier rendez-vous. Cette ridicule crainte le poussa, au sortir même de ce premier rendez-vous, et quand Suzanne fut partie, à faire une visite à son hôtesse, sous le prétexte d’une petite recommandation relative au service. Elle le reçut avec la politesse gracieuse d’une femme qui ne sait rien, qui ne comprend rien, qui n’a rien vu, quoiqu’elle eût, à travers la fenêtre sur la rue, suivi du regard Mme Moraines. Cette dernière s’était en allée, le long du trottoir, avec cette allure à laquelle un œil parisien ne s’est jamais trompé. Malvina savait désormais à quoi s’en tenir : son locataire était l’amant d’une femme du monde, et du plus grand monde. Lui-même cependant, quoique bien mis, n’avait ni dans sa coiffure, ni dans la coupe de sa barbe, ni dans sa démarche, le je ne sais quel caractère qui décèle le fils de famille. La loueuse pensa que, selon toute probabilité, le loyer serait payé par la maîtresse et non par l’amant, et elle regretta de n’avoir demandé que cinq cents francs par mois, outre les cinquante du service. — Son appartement tout entier lui revenait, à elle, à quatorze cents francs par an et sa bonne à tout faire recevait quarante-cinq francs de gage ! — N’importe, elle se rattraperait sur le détail : le bois à fournir pour le feu, le linge, les repas, si jamais le jeune homme s’avisait de déjeuner là, comme elle le lui offrit.
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