— « C’est une excellente personne, et bien prévenante… » dit René à Suzanne lorsque cette dernière l’interrogea sur Mme Raulet. Mais quoi ? La confiance du poète n’avait-elle pas raison ? À quoi lui eût-il servi de se livrer, comme eût fait Claude, à une analyse pessimiste du caractère de cette femme, sinon à se configurer d’avance mille dangers de chantage, d’ailleurs imaginaires ; car si Malvina était une nature d’entremetteuse, vénale et retorse, c’était aussi une bourgeoise sincèrement affamée de considération, et qui se proposait, une fois sa pelote faite, de retourner dans sa ville natale, à Tournon, et d’y mener une vie d’absolue décence. L’esclandre possible d’un procès où son nom eût été mêlé suffisait à écarter de son imagination tout projet de canaillerie violente. Elle poussait ce culte de la respectabilité à un tel point, qu’elle forgea elle-même, sur son locataire, et auprès du concierge, un mensonge compliqué. Suzanne et René devinrent un gentil ménage, demeurant douze mois de l’année à la campagne et un peu parent du défunt Raulet. Ce fut elle aussi qui, avant toute demande, remit deux clefs au soi-disant Albert, afin d’empêcher les relations avec ce concierge, même les plus insignifiantes. Qu’importait à René la cause véritable de cette complaisance ? Les jeunes gens ont ce bon esprit de ne pas raisonner avec les faits commodes à leurs passions. Ils s’engagent ainsi sur des chemins périlleux, mais ils en cueillent, ils en respirent du moins toutes les fleurs. Quand celui-ci traversait Paris pour se rendre au petit appartement de la rue des Dames, une musique lui chantait dans le cœur, qui ne lui permettait pas d’entendre les voix attristantes du soupçon. Ses rendez-vous avaient lieu presque toujours le matin. René ne s’était jamais demandé non plus pourquoi ce moment de la journée était plus commode à Suzanne. En réalité, c’était l’heure où cette dernière était plus assurée d’échapper à la surveillance de Desforges. Avant midi, l’hygiénique baron se consacrait à ce qu’il avait de plus précieux au monde : sa santé. Il prenait une leçon d’armes, ce qu’il appelait « sa pilule d’exercice ; » il galopait dans les allées du Bois, ce qui devenait « sa cure d’air ; » enfin il « brûlait son acide, » formule qu’il devait au docteur Noirot. La madone en partie double, qui connaissait le fonds et le tréfonds de cet homme, le savait aussi enchaîné par les servitudes de cette hygiène que Paul lui-même par celles de son bureau. Elle ressentait un malin plaisir à se représenter, de la sorte, son mari assis à ce bureau, son « excellent ami » chevauchant une jument anglaise, et son petit René entrant chez une fleuriste pour y acheter de quoi parer la chapelle de leurs caresses. C’était des roses qu’il choisissait d’ordinaire, des roses rouges comme les lèvres de son amie, des roses pâles comme ses joues dans les minutes de lassitude, de vivantes, de fraîches roses dont l’arome alanguissait encore la langueur des étreintes. Elle savait, tandis qu’elle s’acheminait de son côté vers ce tendre et furtif asile, que son jeune amant était debout contre la croisée, à écouter le bruit des fiacres qui passaient. Qu’il serait heureux, quand le sien à elle s’arrêterait devant la maison ! Elle monterait l’escalier et il l’attendrait, ayant luimême ouvert doucement la porte, pour ne pas perdre une seconde, une seule, de sa chère présence. Il la tiendrait, là, contre lui, la dévorant de ces silencieux baisers qui vont cherchant la fraîcheur de la peau et la mobilité des lèvres à travers la dentelle de la voilette. Et c’était presque aussitôt un emportement de désirs que Suzanne adorait, une frénésie de l’avoir à lui, qui le faisait la dévêtir avec des mains affolées et des caresses, — ah ! quelles caresses ! La grande séduction de la jeune femme et son habileté suprême consistaient à garder son innocente expression de vierge au milieu des pires désordres. Son pur visage semblait ignorer les complaisances du reste de sa personne, et grâce à cette idéalité de physionomie conservée à travers tout, elle avait pu se faire, sans déchoir, l’éducatrice amoureuse de René, comme découvrant avec lui le monde mystérieux de la vie des sens. Cette passion animale formait l’arrière-fond sincère de ses rapports avec le jeune homme. Cette même passion était la cause de la fréquence de ces rendez-vous, auxquels la singulière créature apportait une âme entièrement heureuse, entièrement étrangère aussi à tout sentiment de remords. Elle appartenait, sans doute par l’hérédité, se trouvant la fille d’un homme d’État, à la grande race des êtres d’action dont le trait dominant est la faculté distributive, si l’on peut dire. Ces êtres-là ont la puissance d’exploiter pleinement l’heure présente sans que ni l’heure passée ni l’heure à venir troublent ou arrêtent leur sensation. L’argot actuel a trouvé un joli mot pour désigner ce pouvoir spécial d’oubli momentané ; il appelle cela « couper le fil. » Suzanne avait organisé la part de sa vie accordée à Paul, la part de sa vie accordée à Desforges. Pendant le temps où elle se donnait à René, elle lui appartenait tout entière, avec une suspension si absolue du reste de son existence qu’il lui aurait fallu se raisonner pour savoir qu’elle mentait, et ces lugubres raisonnements de la conscience, elle se souciait bien d’y travailler, tandis que l’opium puissant du plaisir envahissait son cerveau !… Ils étaient là, son amant et elle, dans les bras l’un de l’autre, les rideaux tirés, lui en adoration devant cette femme dont la beauté le ravissait, dont l’élégance intime l’extasiait. Il aimait d’elle, et sa peau si douce et la soie de ses bas, sa gorge souple et la batiste de sa chemise, le parfum de son haleine et les saphirs de son bracelet, ses cheveux blonds et les épingles d’écaille incrustées de petits diamants qu’elle y piquait. Elle se laissait adorer comme une idole, voluptueusement roulée dans le flot de baisers qui montait, montait vers elle, — baisers d’amour qui n’étaient pas comptés, pesés, étiquetés comme ceux de Desforges, — baisers nouveaux qui n’avaient pas la monotonie connue de ceux de Paul, — baisers ardents comme l’homme de vingt-cinq ans qui les lui donnait, qui les lui prodiguait, — baisers si frais, qui lui arrivaient d’une bouche aussi pure que la sienne et qu’accompagnaient des paroles de tendresse empreintes de la plus délicieuse poésie, — enfin un régal exquis de courtisane blasée auquel il lui fallait s’arracher, avec effort ! Vers midi elle devait se rhabiller, et René lui servait enfantinement de femme de chambre, la regardant se coiffer elle-même avant de passer sa robe, avec adoration. Elle avait ses beaux bras levés, sa taille prise dans son mince corset de satin noir. Son jupon de soie molle et parfumée, un peu court, laissait voir ses bas où se moulaient ses jambes fines. Il s’approchait d’elle, et sa bouche courait sur ses épaules nues qui frémissaient avant de disparaître sous l’étoffe hypocrite du corsage… Et puis, quand elle était partie, il demeurait là tout le jour, se faisant servir à déjeuner par Mme Raulet dans le salon, soi-disant pour travailler, — car il avait apporté sa serviette remplie de papiers, — en réalité pour se repaître de souvenirs dans la chambre à coucher dont le désordre lui attestait qu’il n’avait pas rêvé ! Il ne s’en allait qu’au crépuscule, traversant, pour gagner la rue Coëtlogon, tout le Paris qu’étoilent les premiers becs de gaz, si clairs dans la transparence du soir ; et la divine lassitude qu’il sentait en lui faisait comme une volupté suprême où se résumaient, où s’évanouissaient toutes les autres !
Il y avait environ deux mois que cette vie durait, monotone et si douce, et sans autres événements que ce regret du dernier b****r et cette espérance des caresses prochaines, lorsqu’un matin, et au moment même où René sortait de chez lui pour aller à un de ces rendez-vous, Françoise lui remit une lettre dont la suscription le fit tressaillir. Il avait reconnu l’écriture de Claude Larcher. Il savait, pour avoir passé à l’hôtel Saint-Euverte et causé avec Ferdinand, que l’écrivain avait séjourné à Florence, puis à Pise. Il avait même adressé à la poste restante de ces deux villes trois billets demeurés sans réponse. Il vit au timbre de l’enveloppe que Claude se trouvait maintenant à Venise. Ce fut avec une curiosité singulière qu’il déchira cette enveloppe et qu’il lut les pages suivantes, tout en longeant les trottoirs des calmes rues du faubourg Saint-Germain qui le menaient vers la Seine, par un matin du premier printemps, aussi frais, aussi lumineux que son propre amour. Venise, Palais Dario, avril 79. Et c’est de votre Venise que je vous écris, mon cher René, de cette Venise où vous avez évoqué le cruel profil de votre Cœlia, le tendre profil de votre Béatrice ; et comme la féerique Venise est toujours la patrie de l’invraisemblable, la cité des ondines, qui, sur ce bord d’Orient, s’appellent des sirènes, j’y ai découvert un appartement meublé dans le plus délicieux petit palais, sur le Grand Canal, comme lord Byron, un palazzino à médaillons de marbre sur sa façade, tout historié, brodé, ciselé, et penché de côté, comme moi dans mes mauvais jours. Pendant que je suis à vous griffonner cette lettre, j’ai l’eau glauque de ce Canal Grande sous mes fenêtres, et autour de moi la paix de cette ville, — la Cora Pearl de l’Adriatique, dirait un vaudevilliste ! — où il fait un silence de songe. Ah ! mon ami, pourquoi faut-il que j’aie apporté ici mon vieux cœur d’homme de lettres malade, ce cœur inquiet que j’entends battre et gémir plus fort encore dans ce doux silence ?… Savez-vous qu’il est deux heures, que je viens de déjeuner à une petite table du Florian, sous les arcades, d’aller à San-Giorgio in Bragora regarder un divin Cima, que je dois dîner ce soir avec deux descendantes des doges, belles comme des femmes de Véronèse, et des Russes aussi amusants que le Korazoff de notre ami Beyle, et qu’au lieu d’avoir l’esprit en fête, je suis rentré pour revoir Son Portrait, — avec une grande S et un grand P, — le portrait de Colette ! René, René, que ne suis-je simplement assis dans mon fauteuil d’orchestre aux Français, à la voir jouer la Camille d’On ne badine pas avec l’amour, pièce divine, aussi amère que de l’Adolphe et qui chante comme du Mozart ! Vous souvenez-vous de son sourire de côté, et comme elle hochait joliment sa blonde tête pour dire : « Mais êtes-vous sûr que tout mente dans une femme, lorsque sa langue ment ? » Vous souvenez-vous de Perdican et de ces mots : « Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu’es-tu venu faire entre cette fille et moi ? » C’est toute mon histoire que ces quelques mots-là, toute notre histoire ! Seulement, j’étais, moi, le vrai Perdican de la comédie, avec cette source d’idéal et d’amour au fond de l’âme, toujours jaillissante malgré l’expérience, toujours pure malgré tant de fautes !… Et elle, ma Camille, elle avait été souillée, à ne l’en pouvoir laver, par tant de hontes ! Dieu ! Que la vie a donc tristement bavé sur ma fleur ! Et quand j’ai voulu la respirer, quelle odeur de mort ! Allons, allons, ce n’est pas pour vous raconter cela que je me suis mis à ma table, devant mon balcon à travers les colonnettes duquel je vois passer les gondoles. Elles glissent, elles penchent, elles volte-virent, si coquettement funèbres et sveltes ! Si chacun de ces cercueils flottants emportait un de mes rêves défunts, quelle procession interminable sur cette eau morne ! Que ne suis-je aquafortiste ; je sais bien la composition macabre que je graverais : une fuite de ces barques noires dans le crépuscule, des squelettes blancs pour gondoliers à la proue et à la poupe, ramant tout droits, une rangée de palais ruinés, et j’écrirais en dessous : — « Ainsi est mon cœur ! » — Après une jeunesse plus foulée que le raisin des vendanges, et si misérable, quand je venais d’échapper à peine aux esclavages du métier, c’est l’horrible esclavage de cet amour-là qu’il m’a fallu rencontrer, de cet amour à base de haine et de mépris ! Pourquoi, Dieu juste ? Pourquoi ? Qui m’eût dit, par le soir de juillet où cette folie a commencé, que j’en étais à une des heures les plus solennelles de ma vie ? J’avais bien travaillé tout le jour et dîné seul. J’étais sorti pour respirer un peu, je flânais le long de ma canne et de mon spleen, regardant les passants et les passantes sans autre projet que de gagner dix heures. Quelle invisible démon a conduit mes pas du côté de la Comédie ? Pourquoi suis-je monté au foyer, où je n’étais pas venu depuis des mois, dire bonjour au vieux Farguet, dont je me souciais comme de mon premier article ? Pourquoi ai-je eu de l’esprit, dans ce foyer, et ma fantaisie des meilleures heures, moi qui me suis vu si souvent, aux dîners du monde, aussi muet que la carpe à la Chambord du menu ? Pourquoi Colette se trouvait-elle là dans cet adorable costume des jeunes filles de l’ancien répertoire ? Elle jouait la Rosine du Barbier : « Quand dans la plaine — l’Amour ramène — le printemps… » J’allai dans la salle lui entendre chanter cet air. Pourquoi me regardait-elle en le chantant, si visiblement émue que je n’osais pas comprendre ? Pourquoi avait-elle cette bouche, ces yeux, ce profil, ce visage où il semble que l’on puisse lire la douleur d’une Psyché asservie, torturée par les sens ? Que je l’ai aimée dès ce premier soir et qu’elle m’a aimé ! Elle ne se disputa pas et je l’avais à moi ce soir même. C’était la seconde fois que nous nous rencontrions. Comprenez-vous cela, que j’aie été assez fou pour espérer une fidélité quelconque d’une fille qui s’était ainsi jetée à ma tête ? … — « Montez-vous dans ma loge ? » me dit-elle, quand je reparus dans les coulisses, et nous y montâmes. Nous n’y étions pas depuis un quart d’heure qu’elle pressait ses lèvres sur les miennes, avec cet égarement presque douloureux que je lui ai toujours vu dans le plaisir : — « Ah ! » me dit-elle, « voilà une heure que j’en ai trop envie !… » Insensé, il fallait la prendre comme elle se donnait, pour une admirable courtisane, folle de son corps, — et du mien, par bonheur, et me souvenir que les femmes sont avec les autres exactement les mêmes qu’avec nous… Au lieu que… Quittons ce chemin, mon bon René, j’aperçois le poteau indicateur sur lequel il y a écrit « route cavalière du désespoir, » comme au tournant des allées de cette forêt de Fontainebleau où je l’ai tant aimée, un matin d’été que nous nous y promenions, allant de Moret à Marlotte dans une petite carriole attelée d’un cheval noir nommé Cerbère. Je crois le voir, ce cheval, avec la queue de renard qui lui battait le front, et ma Colette auprès de moi, avec ses beaux yeux cernés de nacre par la folie de notre nuit de plaisir… Mais où ne l’ai-je pas aimée ? Quittons-la, cette route fatale, et arrivons aux faits, que je vous dois, puisque vous m’avez écrit à plusieurs reprises et si gentiment. Quand je vous ai quitté, rue Coëtlogon, partant pour l’Italie, — cela se chante ! — je voulais savoir si je pouvais me passer d’elle. Hé bien ! l’expérience est faite… et défaite. Je ne peux pas. Je me suis bien raisonné, j’ai bien lutté. Je me suis levé, depuis ce départ, non pas dix fois, mais vingt, mais trente, en me jurant que je n’y penserais pas de la journée. Cela va pendant un quart d’heure, une demi-heure… Et, au bout de ce temps, je la revois, et ces yeux, et cette bouche, et puis des gestes qui ne sont qu’à elle, une façon tendre et vaincue qu’elle avait de pencher sa tête sur moi quand je la tenais dans mes bras ; et alors, où que je sois, il faut que je m’arrête, que je m’appuie contre un mur, tant j’ai là comme une aiguille fine et pointue qui se retourne dans mon cœur. Croiriez-vous que j’ai dû quitter Florence parce que je passais mon temps aux Offices, devant ce tableau de Botticelli, la Madonna Incoronata dont vous avez vu la photographie chez moi ? Il m’est arrivé de prendre une voiture à une des extrémités de la ville, pour arriver avant la fermeture de la galerie, afin de revoir cette toile, parce que l’ange de droite, celui qui lève le voile, ah ! c’est elle, c’est tellement elle, tellement son regard, ce regard qui m’a fait la plaindre si souvent et pleurer sur sa misère, quand j’aurais dû la tuer… J’ai donc quitté Florence encore et je me suis abattu sur Pise, la ville morte dont j’avais déjà goûté la taciturne douceur. Elle m’avait tant plu, cette place où se dressent le dôme, le baptistère et le campanile, avec un mur de cimetière et un débris de rempart crénelé pour l’enclore ! Et cette plage du Gombo à deux heures, stérile et sablonneuse parmi les pins ! Et cet Arno jaunâtre, tout lent, tout lassé !… Ma chambre donnait sur ce flot mélancolique, mais elle était pleine de soleil, chaude et claire, et j’étais arrivé là, muni d’un grand projet. La vieille maxime de ce Gœthe tant admiré jadis, m’était revenue : « Poésie, c’est délivrance… » — « Essayons, » m’étais-je dit, et je me promis de ne quitter Pise qu’après avoir transformé ma douleur en littérature. En faisant des bulles de savon avec mes anciennes larmes, peut-être oublierais-je d’en verser d’autres. Ces bulles de savon s’enflèrent en une nouvelle que j’intitulai Analyse. Mais vous l’avez lue sans doute dans la Revue parisienne. N’est-ce pas que je n’ai rien fait de mieux ? J’y ai tout mis, comme vous avez pu voir, de ces tristes amours ; tout y est exact, photographique, depuis l’histoire de la lettre jusqu’à ma jalousie pour les Saphos. ?