Chapitre 4

3138 Mots
Et Colette, est-elle assez prise sur le vif ? Et moi-même ?… Hélas ! mon pauvre ami, à salir ainsi l’image de celle que j’ai tant aimée, à traîner dans la fange l’idole parée autrefois des plus fraîches roses, à déshonorer mon plus cher passé de toute la force de mon cœur, si j’avais du moins gagné la paix ! Voici le résultat de ce noble effort : je n’avais pas plutôt mis à la poste le manuscrit de ce petit roman que je rentrais chez moi pour écrire à Colette et lui demander pardon… Ah ! La méthode de Gœthe, de ce sublime Philistin, de ce Jupiter suivant la formule, quelle excellente plaisanterie ! Oui. J’ai enfoncé ma plume dans ma plaie afin de prendre mon sang en guise d’encre, et je n’ai fait qu’envenimer cette plaie davantage. Je ne guérirai plus qu’avec le temps, si je guéris. Mais après tout, pourquoi guérir ? Oui, pourquoi ? J’ai été fier, je ne le suis plus. Je me suis débattu contre cette passion qui m’abaissait, je ne me débats plus. Si j’avais un cancer à la joue, est-ce que j’en serais honteux ? J’ai un cancer à l’âme, voilà tout, et je me laisse maintenant ronger par lui, sans résister. Écoutez la suite de mon histoire. Colette n’avait pas répondu à ma lettre. Pouvais-je m’attendre qu’après ma conduite elle me dit merci ? J’avais commencé de m’avilir en lui écrivant. Je continuai. J’ai connu alors une volupté inouïe et que je ne soupçonnais pas : celle de me dégrader pour elle, de mettre sous ses pieds toute ma dignité d’homme et d’artiste. Je lui écrivis une seconde fois, une troisième, une quatrième. Ma nouvelle parut, je lui écrivis encore, et des lettres, où je m’humiliais avec ivresse ; des lettres qu’elle pût montrer à Salvaney, à l’immonde Aline, et leur dire : « Il m’a quittée, il m’insulte, voyez comme il m’adore ! » Combien je l’aimais, est-ce que cette insulte même n’aurait pas dû le lui montrer ? — Mais non, vous ne la connaissez pas, René ; vous ne savez pas comme, avec tous ses défauts, elle est orgueilleuse. Ce qu’a dû être, pour elle, ce malheureux roman, je n’ose pas y penser, et voilà pourquoi je n’ose pas non plus revenir. Dans l’état de sensibilité malade où je me trouve, affronter une scène comme celles d’autrefois ne m’est pas possible ; et vivre sans Colette plus longtemps, c’est au-dessus de ce qui me reste de force. J’ai donc pris le parti de m’adresser à vous, mon cher René, pour aller en mission auprès d’elle. Je sais que vous lui avez toujours plu, qu’elle vous a de la vraie reconnaissance pour le joli rôle que vous lui avez fait ; je sais qu’elle vous croira quand vous lui direz : « Claude en meurt… Ayez pitié de lui. » Dites-lui aussi, René, qu’elle n’ait plus peur de mon mauvais caractère. Le Larcher révolté qu’elle n’a pu supporter n’existe plus. Pour être auprès d’elle, pour vivre dans son ombre, l’avoir auprès de moi, je tolérerai tout, tout, vous entendez ? Certes, les mois de cet hiver furent une époque de dure tristesse. Quel paradis à côté de cet enfer : l’absence ! Et puis, nous avions des heures divines, des après-midi passées chez elle à nous aimer, dans son appartement de la rue de Rivoli qui donne sur le jardin des Tuileries. La vie bruissait autour de nous, et je tenais ma chère maîtresse sur mon cœur. J’avais ses yeux, j’avais sa bouche, j’avais cette caresse triste et passionnée qu’elle seule sait donner… Voyez, mon écriture s’altère rien que d’y penser. Si j’ai pu vous être ami autrefois, comme vous me le disiez, rendez-moi ce suprême service d’aller la voir, montrez-lui cette lettre, parlez-lui, attendrissez-la. Qu’elle me permette de revenir auprès d’elle et qu’elle me pardonne. Adieu, j’attendrai votre réponse avec agonie, et vous savez ce qu’il peut tenir de souffrance dans cette machine à se torturer elle-même qui s’appelle votre vieil ami. C. L. P. S.— Passez donc au bureau de la Revue, prendre en mon nom cinq exemplaires de ma nouvelle dont j’ai le placement ici. — « Est-ce assez lui !… » se dit René après avoir lu cette étrange épître où se trouvaient comme ramassés en un faisceau les divers éléments qui formaient la personnalité composite de Claude : le goût de l’artificiel, le marivaudage en face des plus amères souffrances, et cependant une sincérité d’enfant, la plus susceptible vanité d’auteur et le plus ingénu sacrifice de toute prétention, le pouvoir de se connaître et l’impuissance à se diriger. « J’irai aux Français dès ce soir si Colette joue, » se dit René. Il acheta un journal et vit qu’elle jouait en effet. « Mais, » reprit-il, « comment me recevra-t-elle ?… » Il était si préoccupé des chances de cet accueil, et aussi des chagrins de cet ami tendrement aimé, qu’une fois arrivé à son rendez-vous, il ne put s’empêcher de raconter son inquiétude à Suzanne. Il lui fit même lire la lettre qu’elle lui rendit en lui disant : — « Le pauvre diable !… » et elle ajouta, comme au hasard : « Vous n’avez vraiment jamais parlé de moi ensemble ? » — « Si, une fois en passant… » répondit René, après une hésitation. Depuis qu’il était l’amant de Suzanne, les scrupules de sa discrétion lui faisaient considérer comme une indélicatesse la simple phrase qu’il avait prononcée, lors de sa visite à Claude, malheureuse phrase qui lui avait attiré la sarcastique exclamation de son ami. Suzanne se trompa sur le sens de cette hésitation et elle insista : — « Je suis sûre qu’il t’a dit du mal de moi ? » — « Pour cela non, » répliqua René avec assurance. Il était trop habitué aux jeux de physionomie de Suzanne pour ne pas avoir remarqué le fond d’anxiété que ses prunelles claires avaient montré en lui posant cette seconde question, et, à son tour, il demanda : — « Comme tu te défies de lui ! Pourquoi ? » — « Pourquoi ? » dit-elle avec un sourire, « c’est que je t’aime tant, mon René, et les hommes sont si méchants !… » Puis, afin de détruire entièrement l’effet que son excessive défiance pouvait avoir produit sur le jeune homme : « Tu sais, » reprit-elle, « il faut aller chez Mlle Rigaud. » — « C’est bien mon intention, » dit-il, « et dès ce soir, et toi ?… » interrogea-t-il, comme cela lui arrivait souvent, « que fais-tu de cette soirée ? » — « Je vais au théâtre, moi aussi, » répondit-elle : « mais pas dans les coulisses. Mon mari me mène au Gymnase, en tête à tête… Pourquoi me fais-tu penser à cela ? J’aurai bien assez de mélancolie lorsque j’y serai. Va, mon amour, » ajouta-t-elle en le serrant dans ses bras, « aime-moi bien fort pour le temps où tu ne seras pas là à m’aimer !… » Le poète avait encore la tête remplie de cette voix, douce comme la plus douce musique, et l’âme troublée par ces baisers, plus grisants que la liqueur la plus grisante, lorsqu’il franchit vers les neuf heures du soir la porte de l’administration du Théâtre-Français, par laquelle on monte au célèbre foyer. Il jeta un coup d’œil sur la loge du concierge, en se souvenant que cette pièce avait été une des stations du calvaire de Claude. Autrefois, quand ils arrivaient ensemble au théâtre, ce dernier ne manquait guère de dire à son jeune ami en lui montrant le casier réservé aux lettres de Colette : — « Si je les volais pourtant, je saurais peut-être la vérité. » — « Quel bonheur, » songea René, « de ne pas connaître cette horrible maladie du soupçon !… » Et il sourit en montant l’escalier qui tourne contre un mur tout garni de portraits d’acteurs et d’actrices du siècle dernier. Là, figé sur la toile, grimace le rictus des Scapins d’autrefois. Là, clignent des yeux les Célimènes mortes depuis des années et des années. Cette évocation de gaietés à jamais évanouies, d’amours à jamais disparues, de tout un passé de fêtes à jamais envolé, a quelque chose d’étrangement mélancolique pour les rêveurs qui sentent leur vie s’en aller, comme toute vie, et le peu que dure la joie humaine. Bien souvent René avait éprouvé cette impression de vague tristesse ; il l’éprouva encore, malgré lui, au point de se hâter vers le foyer, s’attendant à y rencontrer force connaissances et à y distribuer force poignées de main. Mais il ne s’y trouvait que deux acteurs, en costumes de marquis du temps de Louis XIV, le chef chargé d’énormes perruques, les mollets pris dans des bas rouges, les pieds serrés dans des souliers à hauts talons. Ces deux personnages étaient engagés dans une discussion sur les affaires de l’État. Ils ne prirent pas garde au jeune homme qui put entendre l’un d’eux, long et jaune comme un pensionnaire rongé d’envie et de bile, dire à l’autre, rubicond et replet comme un chanoine du sociétariat : — « Tout le malheur de notre pays vient de ce que l’on ne s’occupe pas assez de politique… » — « Quel dommage que Larcher ne soit pas là ! » se dit René en écoutant cette phrase, et il s’imaginait la joie qu’elle eût causée à son ami, le « C’est énorme !… » que Claude eût poussé, selon son habitude, en frappant des mains. Tout, d’ailleurs, dans ce coin de théâtre, contribuait à évoquer pour lui ce compagnon de tant de visites. Ils s’étaient assis ensemble dans le petit foyer, maintenant vide. Ensemble ils avaient descendu les quelques marches qui mènent aux coulisses, glissé entre les portants, et pris place dans le guignol, — comme les acteurs appellent l’espèce de niche, ménagée au fond pour s’y reposer dans l’entre-deux des scènes. Colette n’était pas là. René se décida à monter par le long escalier et par les corridors interminables qui desservent les loges. Il arriva enfin devant la porte en haut de laquelle était écrit le nom de Mlle Rigaud ; il frappa, faiblement d’abord, mais sans doute on causait dans la loge, et on ne l’entendit point. Il dut frapper plus fort : — « Entrez ! » cria une voix aigre qu’il reconnut, la même qui savait si bien s’adoucir pour réciter : Si les roses pouvaient nous rendre le b****r… La porte ouverte, c’était une minuscule antichambre sur laquelle ouvrait un minuscule cabinet de toilette. René souleva la portière de satin noir à personnages d’or qui fermait cette antichambre ; il se trouva dans la pièce étroite, en ce moment surchauffée par les lampes et par la présence de cinq personnes, cinq hommes, dont deux en frac de soirée, évidemment des gens du monde, et les trois autres des amis de l’actrice, d’un ordre un peu inférieur. L’un des deux personnages en frac était Salvaney, qui ne reconnut pas René. Lui et son camarade étaient les seuls assis, sur une chaise longue recouverte d’une ancienne robe chinoise de satin vieux rose. C’était Claude qui avait donné cette robe à Colette, lui qui avait présidé, dans les temps heureux de leurs amours, à l’arrangement de toute la loge. Il avait couru huit jours Paris pour assortir les panneaux encadrés de bambous qui paraient les murs tendus d’une étoffe grisâtre. Trois de ces panneaux représentaient des Chinoises peintes sur de la soie de nuance claire. Sur le plus large, tout en satin noir, comme la portière, des ibis blancs volaient, parmi des muguets et des fleurs de pêcher. Des éventails aux couleurs vives et des bouquets de plumes de paon, dans les intervalles, au plafond un grand dragon d’or aux yeux d’émail, achevaient de donner à ce coquet réduit son charme original. Colette était en train de faire sa figure, au milieu de ces cinq hommes, les cheveux mal noués, les bras nus dans les larges manches d’un peignoir d’une souple étoffe d’un bleu très clair. Devant elle, la table de toilette étalait, sur son tapis d’écorce d’arbre frangé, l’arsenal des boîtes de porcelaine remplies de pommade. Les poudres blanches, jaunes, roses, emplissaient d’autres boîtes, les longues épingles dites de tragédie miroitaient dans les coupes ; les pattes de lièvre, rouges de fard, se mêlaient aux houppes énormes, aux crayons noirs, aux petites éponges pour le blanc. L’actrice pouvait voir qui entrait dans la vaste glace dont s’ornait le mur au-dessus de cette table. Elle reconnut l’auteur du Sigisbée, et se retournant à demi pour lui montrer ses mains pleines de vaseline et s’excuser ainsi de ne pas les lui tendre, elle lui jeta un regard qui fit comprendre à René combien Claude avait eu raison de ne pas revenir sans parlementaire préalable. — « Bonjour, vous… » dit-elle. « Sans reproche, j’aurais pu vous croire mort… Je vois à votre mine que vous avez été seulement trop heureux… Je vous joue demain, vous savez… Asseyez-vous, si vous trouvez de la place… » Et, avant que René eût pu répondre un mot, elle s’était retournée vers Salvaney : « Après tout, je veux bien… Venez me prendre à midi. Aline sera là, et nous irons déjeuner tous trois avant cette visite… » Elle jeta un second regard du côté de René, après avoir parlé. Les coins de sa bouche se rabaissaient ; son charmant visage prit soudain la plus implacable expression de cruauté. C’était un défi lancé à Claude, à travers son ami le plus intime, que cette phrase. Cet ami la répéterait certainement à l’amant jaloux. C’était comme si elle eût crié, par delà l’espace, à cet homme qu’elle n’oubliait pas, malgré sa fuite et ses affronts : « Tu n’es pas là, et je m’amuse précisément de la manière qui peut le plus te faire souffrir. » Elle échangea quelques mots encore avec les autres visiteurs, recommandant à celui-ci un pauvre diable à qui elle s’intéressait, insistant auprès d’un autre pour un article de réclame à publier dans un journal, revenant à Salvaney pour l’interroger sur les chances de la prochaine course, jusqu’à ce qu’enfin, ses mains essuyées, elle se releva et elle dit : « Et maintenant, mes petits amis, vous êtes bien gentils, mais… » et elle leur montra la porte, « je vais m’habiller et il faut me laisser… Non, pas vous, » continua-t-elle en s’adressant à René, sans prendre la peine de se cacher des autres, « j’ai deux mots à vous dire… » Et, dès qu’ils furent seuls, elle reprit, assise devant sa glace, de nouveau, et travaillant ses yeux avec un crayon : « Vous avez lu l’infamie de Claude ? » — « Non, » fit René, « mais j’ai reçu une lettre de lui : il est le plus malheureux des hommes… » — « Ah ! Vous ne l’avez pas lue ! » interrompit Colette. « Hé bien ! lisez-la : vous verrez quelle canaille vous avez pour ami !… Ah ! ça, » s’écria-t-elle en se retournant vers René, croisant ses bras, et toutes les flammes de la colère s’échappaient de ses yeux agrandis par le noir, qui brûlaient dans son visage tout blanc, « vous trouvez cela propre d’insulter une femme, vous ? Et qu’est-ce que je lui ai fait, à ce monsieur ? Parce que je n’ai pas voulu obéir, comme un chien, à ses caprices, rompre avec tous mes amis, mener une vie d’esclave !… Est-ce que j’étais sa femme, par hasard ? Est-ce qu’il m’entretenait ? Est-ce que je lui demandais compte de ses actions, moi ?… Et quand j’aurais eu des torts envers lui, c’était une raison pour aller raconter au public toutes les saletés qu’il a imaginées sur mon compte !… C’est une canaille, une canaille, une canaille… Vous pouvez le lui écrire de ma part, et que le jour où je le rencontrerai, je lui cracherai à la figure… Ah ! Ce monsieur m’a traitée de drôlesse et de fille !… Il la connaîtra, la drôlesse !… Elle se vengera, la fille !… Non, Mélanie, » dit-elle à l’habilleuse qui entrait, « dans un quart d’heure… je vous appellerai. » — « Mais s’il ne vous aimait pas, » répliqua René, profitant de ce répit, « il ne se déchaînerait pas ainsi contre vous. C’est la douleur qui l’affole… » — « Laissez-moi donc tranquille avec ces bêtises-là, » reprit Colette en haussant les épaules et de nouveau occupée devant la glace avec son crayon, « vous croyez encore au cœur de cet être-là ! Mais il n’est même pas votre ami à vous, mon cher… Si vous l’aviez entendu se moquer de vos amours, vous sauriez à quoi vous en tenir sur son compte… » — « De mes amours ?… » interrogea René stupéfié. — « Allons, » dit l’actrice en riant d’un mauvais rire, « ne jouez donc pas au plus fin avec moi, et quand vous voudrez bien placer vos confidences, choisissez quelqu’un de plus sûr que M. Larcher, votre ami. » — « Je ne vous comprends pas, » répondit le jeune homme dont le cœur battait, « je ne lui ai jamais fait de confidences… » — « Alors c’est lui qui a inventé que vous étiez l'amant de Mme Moraines, cette jolie femme blonde, la maîtresse du vieux Desforges ? Ça me le complète, » continua la cruelle actrice, avec une de ces mordantes ironies, comme en peut avoir une créature profondément atteinte dans son amourpropre. Le malheureux Claude, qui oubliait, dans ses moments de tendresse, tout ce qu’il pensait de Colette dans ses moments lucides, lui avait simplement dit le lendemain de la visite de René : « Tu sais, ce pauvre Vincy, il est pris… » — « Et par qui ? » avait-elle demandé. Il lui avait nommé Mme Moraines, dont Colette savait déjà la légende, grâce à ces causeries de cabinets particuliers où les viveurs racontent aux femmes du demimonde toutes les anecdotes, vraies ou fausses, qu’ils ont apprises sur les femmes du monde. Quand elle avait fait allusion aux amours de René avec Suzanne, l’actrice, qui ne se possédait plus, avait parlé presque au hasard, pour diffamer Larcher auprès de son ami. Voyant l’effet que produisait sa phrase sur ce dernier, elle insista. Faire du mal à celui qu’elle tenait là et dont elle voyait les traits s’altérer de douleur, c’était assouvir un peu sa haine contre l’autre, puisqu’elle savait combien le poète était cher à Claude. — « Claude ne vous a pas parlé ainsi ! » s’écria René hors de lui, « Et s’il était là, il vous défendrait de calomnier une femme qu’il sait digne de tous vos respects.
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