1. Comment le lièvre devint le roi de la jungleJadis, il y a bien longtemps, le roi de la jungle c’était le lion. Il se considérait comme le plus fort. Chacune des races de bêtes devait chaque jour lui envoyer un de leurs membres pour servir de repas au lion sanguinaire.
Les bêtes plaignaient de tout leur cœur celui ou celle qui devait servir de victime. Chaque fois, les autres bêtes s’ingéniaient à consoler la future condamnée. Un jour, ce fut au tour du lièvre d’aller se présenter devant la tanière du lion pour être dévoré. Toute une b***e de bêtes se pointa devant le terrier du lièvre afin de lui exprimer ses condoléances. Parmi les contrits, se trouvaient des fauves comme tigre gris, tigre blanc, mais aussi ours, chevreuil, élan, cerf tacheté, renard, chien sauvage, écureuil, souris. Ils étaient tous là devant le terrier, soupirant, lançant des regards apitoyés. Mais le lièvre mâchonnait avec un sourire énigmatique une herbe, sans paraître soucieux. Un vieux singe n’y tint plus et questionna le lièvre :
– Très respecté lièvre ! M’est-il permis de savoir pourquoi tu conserves un air si calme ? Pense un peu, tu n’as plus pour longtemps à vivre, et cela ne t’inquiète pas plus que cela ? Nous sommes tous morts de chagrin, mais toi, tu sembles t’en ficher comme d’une guigne ou de l’an quarante !!!
Le lièvre cessa de mâchouiller son brin d’herbe et répondit :
– Très méritoire singe, mes chers amis ! Qu’il vous soit annoncé que je vais bientôt vous débarrasser de ce lion sanguinaire. De quel droit s’est-il nommé roi de la forêt ? Assez patienté ! Sous peu, à chaque habitant de la jungle, il sera donné de vivre librement et sans souci. Dommage que mon tour soit venu si tard. J’aurais pu vous débarrasser bien plus tôt de ce monstre. J’ai pensé à accomplir un exploit. Pourquoi donc baissez-vous le nez ? Pourquoi faites-vous une tête d’enterrement ? Croyez-vous devoir bientôt assister à mes obsèques ?
Les bêtes réfléchirent, et s’adressèrent en ces termes au lièvre :
– Très vénéré lièvre ! C’est vrai, ce monstre a tué bien de nos compatriotes. Si tu réussis carrément à le supprimer, nous te nommerons souverain de la jungle. Mais, en quelque sorte, nous doutons que tu sois capable de l’éliminer.
Le lièvre se fâcha, mais ne le montra pas. Il rigola et dit :
– Certes, le lion est costaud, mais soyez sûrs que je tiendrai parole. Nous allons nous séparer sous peu. Je reviendrai vite, et avec une bonne nouvelle.
Le lièvre salua ses amis et se faufila dans un fourré. Il resta un petit moment sous un beau figuier, écouta les oiseaux, trotta un peu plus loin, puis se reposa sur une falaise dominant un torrent et un cours d’eau. Il contempla son reflet dans une étendue d’eau calme. Il eut une idée. Il bondit et se dit :
« Ah ! c’était si simple, il suffisait d’y penser ! »
Le lièvre, sans s’arrêter, galopa directement jusqu’à l’antre du lion. Celui-ci attendait impatiemment que se présentât sa victime quotidienne. À l’arrivée du lièvre devant l’antre, le lion hérissa les poils, se rengorgea et rugit, furieux :
– Eh ! gredin ! a*****n ! Tu es en retard ! Et puis, tu n’es pas une nourriture bien suffisante. Comment pourrais-je me rassasier d’un seul minable petit lièvre ? Gringalet ! Retourne d’où tu viens, et dis-leur qu’ils m’envoient un repas plus substantiel et consistant.
Le lièvre répondit avec dignité :
– Très honoré souverain de la jungle, je ne te suis pas du tout destiné comme pitance. Les vénérés tigre et ours m’ont dépêché vers toi. C’est vrai, je suis petit et maigre. Mais on m’a ordonné de te dire qu’il existe une bête fauve beaucoup plus puissante que toi. Elle est trois fois plus grosse que toi. Si, très vénéré lion, si tu le désires, je t’emmènerai la voir. C’est une occasion rare.
À ces mots, le lion fut pris d’une rage épouvantable. Il se considérait comme le plus fort, la plus brave des bêtes, et voilà que cet insolent osait lui dire le contraire !
– Où donc se trouve cette bête fauve trois fois plus forte et grosse que moi ? Conduis-moi donc vers elle ! Nous mesurerons nos forces !
C’est exactement ce que voulait le lièvre. Il sourit et pensa : « Sale goinfre ! ta fin est proche. » Il conduisit le lion vers la falaise surplombant un plan d’eau calme où il s’était reposé naguère. Le lion regarda la surface de l’eau et vit son reflet, qui l’effraya et le remplit de fureur. Il sauta, plongea. Comme il ne savait pas nager, il se noya et fut emporté par le torrent en aval. Le lièvre revint bien vite auprès de l’assemblée des bêtes, qui le nommèrent souverain de la jungle.