IIAinsi Cécile Demeurant, interdite et coupée dans son élan, se demandait ce que faisait là ce cimetière dont elle n’avait jamais entendu parler. Il n’était pas là les autres années et pourtant elle avait fait le tour de l’île de nombreuses fois. Mais elle reconnut très vite un décor de cinéma. Elle se souvint avoir lu dans la page locale du Télégramme qu’on tournait un film dans l’île quelques jours auparavant. Elle avait parcouru l’article distraitement. Un film policier, une ancienne histoire de meurtre. Une petite fille qu’on allait exhumer dans un cimetière marin. Elle avait oublié les détails. Elle n’y avait pas prêté beaucoup d’attention. Elle n’aimait pas les enquêtes policières, ni dans les livres ni à la télévision. Ces histoires-là ne l’intéressaient pas. Elle se sentit tout à coup mal à l’aise. Ce cimetière était plus vrai que nature, des coffres de bois de hauteurs variables, couleur granite de différents âges et de marbre de plusieurs coloris. Des lames de bois peintes qui imitaient parfaitement l’ardoise. L’ensemble reflétait un état de vieillesse, d’abandon et de délabrement. Les dalles étaient recouvertes de lichens jaunes ou gris. Un petit temple rococo et mignard, imitation d’une chapelle, comme on en trouve dans tous les cimetières, sans doute pour signifier la tombe d’un personnage riche ou important, occupait l’un des angles. Tout semblait vrai. Les allées sablées et envahies d’herbes folles, se recoupaient à angle droit. Une grande croix sombre dominait l’allée centrale avec un Christ lamentable dont la tête pendait et tombait sur la poitrine. Tout semblait vrai. Un petit cimetière breton typique abandonné au bord de la mer. Comme n’importe quel vieux cimetière de campagne ou de cimetière marin battu par les embruns. Tout à fait sinistre à la tombée de la nuit et dans cet endroit isolé et battu par les vents toute l’année. L’ombre des croix de granit, dans la lumière qui déclinait, s’allongeait sur le sable clair de l’allée centrale. Les herbes piquantes et rêches des dunes qui poussaient entre les tombes et les touffes de pompons roses de l’arméria maritime avaient été conservées le long des allées. C’était un simple décor de cinéma, mais l’illusion était totale. À la tombée du jour, le ciel conservait des teintes roses mêlées de bleu et d’orange là où le soleil venait de s’effondrer dans la mer au-delà des clochers de Santec et de Sibiril qui se détachaient et pointaient sur un fond rouge. Le décor angoissant, l’arrivée de la nuit et le fracas du ressac qui roulait et déroulait des galets sur la grève en contrebas toute proche. Cécile frissonna dans son petit maillot rose et se décida à reprendre sa course. Elle n’avait pas le choix, elle devait rentrer au plus vite. Au loin, vers l’est, sur l’horizon surmonté d’une épaisse barre noire, roulaient les premiers grondements d’un orage de mer qui allait se rapprocher de l’île et tonner toute la nuit. Depuis sa toute petite enfance, Cécile avait peur des éclairs et du tonnerre. Elle se dit que ses deux amies allaient s’inquiéter.
Au bout de l’allée centrale, auprès d’une tombe, se tenait l’homme en noir. Courbé sous sa capuche, immobile et comme figé, il paraissait absorbé dans la lecture d’une plaque funéraire, dos tourné, et les mains dans les poches de son manteau. Cécile ne ralentit pas l’allure et allait passer auprès de lui, presque à le toucher. L’étroitesse de l’allée lui interdisait de faire autrement. Au passage de la jeune femme, l’inconnu se retourna brusquement, la saisit par le bras et les cheveux et la tira en arrière. Une traction sèche et brutale. Il lui plaqua violemment la main sur la bouche pour l’empêcher de crier, lui écrasa le nez et lui éclata les lèvres. Cécile crut qu’on lui avait arraché le bras. Elle s’écroula sur le dos. L’homme se jeta sur elle. Elle ne pouvait plus respirer, elle étouffait, cherchait à tousser sans pouvoir y parvenir et fut atteinte d’une violente nausée. Sa bouche se remplit de sang. L’homme en noir lui appuya un genou sur un bras, passa l’autre jambe par-dessus sa poitrine, laissa tomber son genou sur son autre bras, se laissa tomber en arrière sur sa poitrine et l’écrasa de tout son poids. Il lui bloquait la respiration, il était lourd et lui faisait atrocement mal. Il lui serrait le cou de ses deux mains. Elle voyait ses petits yeux gris dans leurs orbites étroites. Des sourcils touffus et embrouillés. Des yeux de loup, se dit-elle. Il était penché au-dessus d’elle, son visage presque à toucher le sien. De grosses gouttes de transpiration perlaient sur son front. L’homme dégageait une odeur de terre et de caoutchouc. Il sentait mauvais. Il avait aux mains des gants de jardinier, verts avec des aspérités et de petits picots qui lui grattaient le visage. Il avait les mains larges, lourdes et épaisses comme les mâchoires d’un étau. Leur lutte était inégale. Elle essayait de le désarçonner, désespérément, en y mettant toute l’énergie dont elle était encore capable, de le faire basculer de sa poitrine, battait des jambes, ruait dans le vide, se cabrait, soulevait les reins. En vain, elle s’épuisait très vite. Il était trop lourd, la clouait au sol et lui écrasait la poitrine. Elle avait très mal. Ses pieds ruaient en arrière, creusaient le sable, et ses talons le repoussaient en vagues de gros bourrelets profonds. Elle aurait voulu crier mais aucun son ne sortait de sa bouche. Elle avait devant elle, à la toucher, cette tête qu’elle ne connaissait pas et qu’elle n’avait jamais vue. Un foulard masquait le bas du visage de son agresseur, ne laissant voir que les yeux et un espace étroit entre le bonnet et le foulard. Une croix de bois pendait à son cou, se balançait devant son visage, presque à la toucher. Elle ne connaissait pas cet homme, ne l’avait jamais rencontré. Jusque-là mais pourquoi alors eut-elle l’impression d’avoir déjà vu ces yeux. Quelque part mais où et quand ? Elle se trompait sans doute. Il avait une peau bistre et grêlée, parcourue de rides profondes. Un vieux, se dit-elle, une gueule de paysan, un homme qui a l’habitude de vivre dehors. Avec une petite cicatrice sur la paupière gauche. Il respirait fort, haletait, et exhalait une odeur acide et désagréable. Une odeur de terre remuée et de transpiration aigre. De dents gâtées aussi. Cécile suffoquait, sa vue se brouillait, un goût de sang lui envahissait la bouche. Elle essayait de tourner la tête, mais ce n’était pas possible. L’homme en noir serrait de plus en plus fort en secouant la tête de haut en bas en soufflant fort. Elle sentait la pression de ses pouces qui s’enfonçaient dans son cou. Elle essayait de tourner la tête d’un côté et de l’autre pour se dégager, mais l’homme serrait trop fort. Elle ne pouvait plus bouger. Elle avait mal, elle ne pouvait pas crier. Elle réussit un court instant à dégager l’un de ses bras du genou de son agresseur, lui griffa le cou et lui arracha son foulard. Elle n’avait jamais vu cet homme-là… Son visage lui était inconnu, il était ridé et crispé de haine. Un masque grimaçant. Il lui rattrapa aussitôt le bras, le repoussa violemment en arrière et le coinça à nouveau sous son genou. Elle eut très mal à l’épaule. Il lui serra la gorge avec une violence accrue. Elle était à bout de forces, incapable de réagir davantage. Elle aurait voulu crier, mais quelque chose dans sa gorge craqua et s’enfonça entre les doigts de son agresseur. Du sang lui remplit la bouche. À flots. Alors Cécile cessa toute résistance et ne bougea plus. Elle avait cessé de lutter. Le trou gris, puis noir, le gouffre profond et insondable. Sa grand-mère avait un foulard rose qui fleurait bon la giroflée, elle sentait aussi la pâte à crêpes, les gousses de vanille et la liqueur Grand Marnier. Un parfum d’orange et de fleurs macérées, l’odeur de goûters et des fêtes de l’enfance. L’odeur des anniversaires, des rires, des petits cadeaux et des ballons multicolores au coin de la rue et flottant à la barrière de la vieille maison. Cécile sombra et descendit en tourbillonnant dans un puits sombre et sans fond. Sans la moindre résistance, légère comme une plume d’oiseau fragile ou une feuille morte. Une toute petite feuille déjà attirée par le vide et avalée par le néant. L’homme au manteau noir maintint encore la pression sur sa gorge un long moment, attendit le dernier soubresaut, l’ultime frémissement. Quand le corps fut totalement inerte, il se redressa, et jeta des regards inquiets autour de lui. Or, la dune était vide et déserte. Aucun signe de la moindre présence humaine. Tout juste le bruit poussif d’un tracteur qui rentrait tard des champs, dans le lointain, vers l’est. Il pouvait prendre son temps, plus personne ne viendrait le déranger à cette heure. La lune se levait et son croissant courait vite, chevauchant de petits nuages gris vers Roscoff, l’anse de l’Aber et au-dessus de la presqu’île de Perharidy. Du marais en contrebas de la dune, provenaient encore les derniers cris d’oiseaux aquatiques, canards, foulques et poules d’eau. Quantité de cris et de bruissements mêlés qui s’éteignaient doucement. Tout un monde se préparait à la nuit et se renfermait sur la vie secrète des roseaux et des joncs. La mer roulait des galets sur la grève en contrebas avec le bruit rauque du ressac qui grattait et raclait la grève. Une continuelle mitraille de galets qui montait, restait arrêtée et suspendue un court instant, puis redescendait. Puis remontait encore. Le phare était désormais allumé et le mince pinceau de lumière tournait, s’élargissait et s’en allait balayer au loin les insondables étendues de mer. L’homme au manteau noir plongea la main dans la poche intérieure de son vêtement, en retira une sorte de petit outil à la lame recourbée qu’il tenait à plein poing et un objet noir et plat qu’il tira avec précaution d’un sachet en plastique. Il se pencha à nouveau et s’agenouilla entre les jambes désormais inertes de sa victime et commença par lui relever son débardeur et lui retirer son short qu’il enfonça dans la poche de son manteau noir… Un héron qui quittait lourdement le marais de Penn an Enez, au pied du phare, pour aller passer la nuit en mer sur quelque roche isolée, lança, au-dessus de la dune déserte, un long cri désespéré.