L’Autopsie du docteur Z*** (1884)-1

3029 Mots
L’Autopsie du docteur Z*** Pour moi qui ne sais rien et vais du doute au rêve, Je crois qu’après la mort, quand l’union s’achève, L’âme retrouve alors la vue et la clarté, Et que, jugeant son œuvre avec sérénité, Comprenant sans obstacle et s’expliquant sans peine, Comme ses sœurs du ciel elle est puissante et reine, Se mesure au vrai poids, connaît visiblement Que le souffle était faux par le faux instrument, N’était ni glorieux ni vil, n’étant pas libre ; Que le corps seulement empêchait l’équilibre ; Et, calme, elle reprend, dans l’idéal bonheur, La sainte égalité des esprits du Seigneur. ALFRED DE VIGNY La Flûte ON SE RAPPELLE peut-être encore, dans le monde scientifique, le bruit que firent, il y a une trentaine d’années, les découvertes du docteur Z***, qui d’ailleurs eurent le sort de beaucoup de découvertes et furent universellement niées. Au moment où il se décida enfin à publier le résultat de ses patientes recherches, le docteur Z*** habitait Bordeaux, et jouissait d’une renommée de bon praticien. La brochure dont il fit les frais : Observations sur quelques phénomènes de l’existence cérébrale, souleva un « tollé » général, et lui enleva peu à peu toute sa clientèle. Il faut dire aussi que cette brochure – un in-octavo d’environ cent-vingt pages, – bouleversait toutes les notions reçues, menaçant à la fois, par ses conséquences indirectes, la science, la morale et la religion. En effet, le physiologiste prétendait que la vie du cerveau ne s’éteint pas en même temps que celle du corps, qu’au contraire, elle continue pendant une période qui varie de sept à dix jours après le dernier soupir (sauf, bien entendu, dans les cas où le cerveau a été lui-même directement attaqué par la maladie, comme dans les méningites, encéphalites, paralysie générale, ramollissement, ataxie, etc.). Il allait plus loin : il affirmait que, tandis que pendant la vie les cellules cérébrales consumées par la pensée se reforment sans cesse, elles sont irrévocablement détruites après la mort : de sorte que le cerveau, encore intact et en pleine activité au moment où le cœur cesse de battre, quoique déjà dégagé de la sensation par l’usure ou la faiblesse des centres nerveux inférieurs, s’élimine peu à peu dans ce suprême travail. Aussi bon mécanicien qu’il était excellent chimiste, le docteur Z*** construisit lui-même un appareil – qui, autant que je m’en souviens, ressemblait un peu à l’instrument qu’on inventa depuis et qu’on nomma « photophone » – avec lequel il pouvait, quatre ou cinq jours encore après le décès, suivre le jeu des cerveaux en pleine décomposition. Il détruisit cet instrument, comme il brûla ses observations, en voyant qu’on lui refusait toute créance, que les plus indulgents le traitaient de fou et les autres de charlatan. Rien ne reste donc de ses grands travaux, et, quand la science aura enfin déchiffré l’énigme de la mort, nul ne pourra savoir si l’obscur praticien de Bordeaux était un précurseur ou un faiseur de dupes. Pour moi, qui l’ai connu, qui l’ai vu travailler, qui ai écouté bien des fois, dans son laboratoire, ses causeries toutes pleines d’aperçus lumineux, ses raisonnements partis de la plus minutieuse observation pour s’élever jusqu’à ces hauteurs où la pensée peut enfin se dégager de la tyrannie du fait, ses déductions dont tous les anneaux étaient enchaînés par la logique la plus sévère, – pour moi, je l’ai toujours regardé comme un de ces phares que l’ignorance et la bêtise humaines se plaisent trop souvent à éteindre, par crainte de voir s’illuminer les ténèbres de leur routine. Je n’entends point m’étendre ici sur les théories du docteur Z***, ni raconter son histoire personnelle, – qui pourtant serait instructive : il convient, je crois, de le laisser dans l’obscurité où la fatalité le relégua, – et à laquelle il se résigna sans peine. Mais il lui fut donné, une fois, de lire avec une absolue clarté dans cette dernière période de la vie que lui seul a connue, – et je veux rappeler les circonstances de ce cas étrange : Un armateur de Bordeaux, d’origine hollandaise, M. van Gelt, se suicida vers 1854. Sa famille prit tant de précautions pour cacher ce funeste événement, que des bruits malveillants ne tardèrent pas à circuler dans le public, où M. van Gelt était fort estimé : les secrets de sa vie intime, qui avaient transpiré depuis longtemps, donnaient à ces commérages une certaine consistance. La famille elle-même dut demander une enquête, et le docteur Z***, alors encore en vogue, fut chargé de l’autopsie. Il communiqua ses observations chirurgicales à la justice, mais il garda pour lui toute la psychologie du mort, qu’il avait lue comme dans un livre dans le cerveau à peine assoupi. L’armateur van Gelt était évidemment un homme de haute intelligence et de grand cœur : aussi, ses idées posthumes présentaient-elles un caractère de supériorité que le docteur Z*** n’avait jamais rencontré. Il collationna ses notes avec amour, en leur conservant leur forme personnelle. Le jour où il me les communiqua – lisant son manuscrit comme un auteur vous lit un chapitre de roman, – je restai stupéfait : le mort « vivait », pour ainsi dire, devant moi, sa vie étrange de cadavre. Je suppliai mon ami de me donner un double de son cahier. Il y consentit, – sous la réserve expresse que je ne le publierais pas avant qu’il ait publié le grand ouvrage dont ses « observations » n’étaient que la préface. J’ai dit quel avait été le sort de ses écrits. Il est mort lui-même : je puis donc me regarder comme délié de ma parole et livrer au public ce curieux document, qui, si je ne me trompe, jettera un jour nouveau sur les mystères jusqu’à présent insondés de l’éternité. Le seul changement que je me permette d’y introduire, et qui m’a paru nécessaire à l’intelligence de l’écrit, porte sur l’ordre des faits : j’ai réuni dans les premières pages les détails relatifs aux circonstances du suicide, qui, dans les notes, se trouvaient dispersés comme au hasard du souvenir. … J’avais épuisé ce qu’on est convenu d’appeler le calice de la souffrance : depuis quelque temps, les catastrophes se superposaient sur moi comme de lourdes pierres sur un homme qu’on murerait vivant, le malheur me poursuivait avec une ténacité presque incroyable à force d’être féroce. D’abord, ce fut mon fils unique, un garçon de vingt-six ans, qui s’enfuit avec une créature, après m’avoir « volé » comme un caissier infidèle. Puis, ma fille mourut d’une fièvre typhoïde au moment où j’allais la fiancer à un jeune homme qu’elle aimait. Peu de temps après, je découvris que ma seconde femme – que j’avais épousée sans dot, par amour, moi, vieillard, – me trompait avec un de mes neveux, auquel j’avais fait une situation dans ma maison, que je regardais, hélas ! comme un second fils : rendu lâche par cet amour presque sénile, presque ridicule, dont les racines étouffaient mon courage, j’acceptai avec des tortures intérieures mon rôle de mari trompé, mendiant à la misérable le rebut de ses tendresses, m’ingéniant à cacher une blessure qui s’élargissait chaque jour. Abattu par tant d’émotions, je me trouvai peu bien. Je consultai : le médecin reconnut que mon état morbide était causé par les premiers symptômes d’une affection cancéreuse à l’estomac. Enfin, à la suite d’un sinistre qui coïncidait fatalement à une crise financière à Lyon, je vis arriver le moment où je ne pourrais plus faire face à mes échéances. À soixante-deux ans, à la fin d’une carrière honorable, après avoir travaillé et fait le bien, je me trouvais donc entouré d’affections mensongères, trompé, malade et pauvre. Parmi le peu d’idées qui pouvaient encore germer dans mon cerveau labouré comme par des serres d’oiseaux de proie, il se glissa une comparaison entre mon sort et celui de Job. Et je me trouvai plus malheureux que le patriarche : il avait Dieu ; moi, pendant mon existence surmenée, je ne m’étais point occupé des choses surnaturelles, qui m’inspiraient une insurmontable méfiance et même un peu de ce dégoût que les hommes d’action ont pour les rêveries des contemplatifs. À cette heure, arraché à toute activité, forcé à d’amers retours sur moi-même, rêvant pour la première fois peut-être de ma vie, et rêvant devant ma douleur, je me pris à désirer la foi, que les malheureux regardent comme la panacée suprême. Mais, pour l’acquérir, il aurait fallu du temps ; et puis, parviendrais-je jamais à vaincre mon scepticisme enraciné ? le besoin de vérité inné en moi ne triompherait-il pas toujours des suggestions de mon sentimentalisme ? Certainement, malgré mes efforts, des doutes subsisteraient en moi, empoisonnant les consolations du prêtre. Cet asile m’était donc refusé. Il m’en restait un autre, plus sûr : la mort ; je l’acceptai. La crainte de la faillite vainquit mes dernières hésitations. En d’autres temps, j’aurais tendu mes muscles, raidi ma volonté, lutté jusqu’à la défaite finale. Mais je me sentais paralysé par une lassitude définitive, comme un naufragé dont les membres s’alourdissent, qui perd les sens et s’abandonne. Je n’attendis même pas que la certitude de mon désastre fût absolue : la probabilité me suffit, et j’achetai un revolver américain. … Je rentrai chez moi, je m’enfermai dans mon cabinet de travail ; et là, tout en promenant les yeux sur ces cartons remplis de papiers où stagnait mon activité entière, sur les vieux meubles curieusement travaillés dont j’aimais à m’entourer, sur les quelques tableaux de prix appendus aux murailles, je rêvai longuement. Ma vie repassa devant moi par images dont les couleurs chantaient des symphonies étranges : je me mis à remonter le cours du temps en m’arrêtant à des dates inoubliables ; j’arrivai à ces lointaines années de jeunesse où je bataillais furieusement pour vivre, le cœur gonflé d’ambitions démesurées, tourmenté par des appétits irrassasiés ; et je m’y reposai avec délices, tandis que certains détails charmants émergeaient peu à peu de la teinte monotone du passé, pareils à des trouées de lumière dans le brouillard. Un souvenir entre tous les autres me poursuivit longtemps, et me faisait sourire : c’était au mois de mai ; j’avais quitté la mansarde obscure de la rue des Jeûneurs où je rentrais après mes longues journées de travail ; je me promenais dans les bois de Meudon avec ma première maîtresse, – une modiste blonde, svelte, rieuse, qui m’aimait comme je l’aimais, sans arrière-pensée, sans idées de lendemain, pour le plaisir que nous nous donnions l’un à l’autre. Nous avions un peu d’argent, et nous buvions du lait chaud dans une ferme. Tout à coup, elle fit un mouvement, le lait se répandit sur sa belle robe des dimanches. Elle fut consternée. Nous étions cachés par des touffes d’arbres : je l’embrassai longuement, elle oublia son chagrin. Elle s’appelait Marguerite. Il y avait des fleurs partout… … La pendule, sonnant minuit, me tira de ma rêverie : les intervalles entre chaque coup me semblaient longs ; le timbre, cuivré, sonore, était lugubre. Je compris que cette heure avait réellement quelque chose de solennel ; en l’entendant tomber dans le lourd silence de ma dernière nuit, je m’expliquai pourquoi on la désignait pour le crime. Et je me dis qu’il fallait en finir. Aussi bien, je n’avais plus rien à faire : ni testament, puisque ma succession se bouclerait probablement par un déficit, ni lettres, puisque ceux que j’aimais ne m’aimaient pas et apprendraient ma mort d’un œil sec. J’écrivis seulement sur une grande feuille de papier que je mis en évidence : « Aujourd’hui, 26 juin 1854, je me suis donné la mort. » Et je signai. Comme minuit venait à peine de sonner, j’avais eu, pour mettre la date, une légère hésitation. (Cette feuille de papier, égarée d’abord, fut retrouvée par l’enquête judiciaire, quelques jours après que le docteur Z*** m’eut communiqué ses notes, et leva tous les doutes sur la fin de M. van Gelt.) Ma décision était bien prise ; je conservais tout mon calme, mais il me semblait que j’agissais dans un rêve, que rien de ce qui se passait n’était définitif, que je m’éveillerais tout à coup avec des horizons nouveaux devant moi, comme dans une splendide aurore, – et sans avoir pour cela besoin d’agir. Alors, je me renfonçais dans mon fauteuil, les yeux attachés sur l’arme dont le canon reluisait aux feux de la lampe, m’hypnotisant. Une grande torpeur m’envahissait. Des visions de plus en plus vagues flottaient devant moi et par moments me faisaient sourire. J’aurais voulu rester éternellement ainsi, laissant couler le temps sans perdre la conscience de sa durée et pourtant sans plus sentir, sans plus penser… Puis, tout à coup, le souvenir de la résolution qu’il fallait exécuter me revint, la réalité me reprit : je me secouai comme un homme prêt à s’endormir qui se rappelle soudain une affaire négligée, et, d’un effort, chasse le sommeil. Ce fut presque machinalement que j’ouvris ma redingote, mon gilet, ma chemise. Je cherchai la place du cœur, qui se mit à battre avec violence sous ma main, comme pour affirmer, par ses coups précipités, sa force de vivre. En même temps, je sentais un froid glacial courir dans mes os : je crois que mes dents claquèrent ; pourtant, mon front était inondé de sueur. Je fis des gestes d’angoisse : je souffrais comme un malade auquel on va faire une douloureuse opération, qui a peur et qui veut quand même, et qui repousse le chirurgien en lui criant : faites donc !… Cependant, la volonté triompha des dernières révoltes de l’instinct, dans une lutte suprême, si rapide et si passionnée qu’elle me parut un spasme : je pus prendre le revolver, dont la crosse d’ivoire me brûlait la main. Je plaçai la bouche un peu au-dessus de l’endroit où mon cœur bondissait, en ayant soin de ménager quelque espace entre ma chair et le canon de l’arme, qui tremblait tellement que je dus l’assurer à l’aide de la main gauche. Enfin, dans un frémissement de tout mon être, dominé par une terreur épouvantable de l’inconnu dressé devant moi, repris soudain par des désirs de vivre poignants comme des remords et par des regrets plus aigus eux-mêmes que toutes les douleurs, – je pressai la gâchette. Vraiment, je crois que ma volonté, à cet instant précis, était annihilée, – consumée qu’elle avait été par son dernier effort : les nerfs abandonnés exécutaient simplement d’eux-mêmes un mouvement commencé. Je sentis une douleur atroce, mais ne perdis pas connaissance : sans doute, je n’avais fait que me casser une côte ; c’était à recommencer. Mais j’étais pris d’une sorte de délire : machinalement, je pressai encore deux fois la détente, sans entendre le bruit des détonations. Le dernier coup frappa juste, car je sentis mon cœur qui cessait de battre, mon sang qui s’arrêtait dans mes veines et une grande raideur qui étirait mes membres, comme la main d’un géant invisible…………………………………………………… Je suis mort, je n’en puis douter. Alors, par quel miracle la Pensée et la Sensation s’obstinent-elles à subsister en moi ? Mes yeux ne voient plus, et j’ai la vision merveilleusement précise de ce qui m’entoure ; mes oreilles n’entendent plus, et les moindres bruits – le bourdonnement d’un papillon de nuit resté dans la chambre, les lointains murmures du dehors, le crépitement de la lampe qui va s’éteindre – me semblent répercutés en moi-même comme par un écho très clair, mes membres sont déjà raides, et je sens, à peine adoucie par un tapis épais, la dureté du parquet sur lequel j’ai glissé ; je perçois jusqu’à l’odeur de poudre qui remplit la pièce. J’analyse ma situation avec une lucidité supérieure à celle que j’ai jamais déployée. « Sans doute, me dis-je, cet état ne va pas se prolonger : mes pensées s’arrêteront peu à peu, comme mes membres se glacent et se raidissent (cette double sensation de froid et de raideur m’est excessivement pénible) ; et tout mon être s’endormira dans le bon repos final. » Même il me revient à la mémoire – car mes facultés continuent leur jeu comme tout à l’heure, mieux peut-être – que j’ai entendu exposer, dans une conférence, les effets de l’empoisonnement par le curare : et je pense qu’il se produit en moi un phénomène de même nature, que je ne mourrai pas d’un seul coup, qu’il faut patienter………………………………………. Mais non ! Aucune diminution appréciable dans mes souffrances physiques, pas le plus léger trouble dans mes raisonnements ; et ce froid, ce froid terrible qui me glace jusqu’à la moelle sans que je puisse même grelotter comme jadis, lorsque j’étais jeune et couchais dans une chambre sans feu !… Et voilà qu’à ces douleurs précises une poignante inquiétude vient s’ajouter : si c’était là cette immortalité de l’âme dont on parle ? S’il fallait rester ainsi pendant le cycle des âges éternels, à la fois mort et vivant, la Pensée persistant dans le corps raide et froid, et qui se décomposerait ?… Qui sait ? peut-être que Dieu existe, peut-être que c’est là la dernière t*****e qu’il nous inflige, peut-être punit-il ainsi ceux qui n’ont pas su l’entrevoir dans son infini ou qui ont transgressé ses lois mystérieuses ?… Y a-t-il des prières qui pourraient le toucher ?… Les minutes et les heures tombent avec une indicible lenteur : je me mets à songer aux cataleptiques qu’on enterre vivants, qui se réveillent dans la tombe avec des hurlements que la terre étouffe, et se rongent les poings, et se convulsent dans les affres de l’asphyxie. Si, par suite d’une lésion étrange, comme il ne s’en est jamais produit, que la chirurgie ne soupçonne même pas, – si j’étais seulement en catalepsie ? Si j’allais me réveiller dans trois, quatre, huit jours, et hurler dans le silence de la terre, et me convulser avec un poids immuable sur la poitrine ?… Mais non, c’est impossible : je suis mort, je suis bien mort. Le corps humain est soumis à des lois précises, on l’a démonté pièce à pièce comme une machine dont on connaît les moindres rouages : or, j’ai senti la balle passer dans mon cœur ; donc, je n’ai plus rien à craindre : mes idées vont se calmer peu à peu, le silence va se faire en moi. Mon état actuel est logique : sans doute tous les morts l’ont connu, tous ont éprouvé les mêmes angoisses, – et tous se sont apaisés comme je m’apaiserai… … Cependant, le petit jour commence à poindre en des lueurs blafardes qui traînent sur moi. Des bruits se font dans la rue, qui me parviennent comme au travers d’une épaisse paroi. Encore quelques instants, et mon valet de chambre, habitué à m’éveiller de bonne heure, viendra frapper à la porte ; ne recevant pas de réponse, il entrera… C’est un brave homme, qui me sert depuis dix ans. J’ai été bon pour lui, en plusieurs circonstances : il me regrettera peut-être… Puis, ma femme entrera à son tour, et mon neveu… Et je sens un frisson passer en moi à l’idée que je pourrai tout à l’heure mesurer irrévocablement leur affection…………………… On frappe à la porte : depuis dix ans, les mêmes coups étaient frappés chaque matin, et c’était ma voix qui répondait… Comme la réponse ne vient pas, on frappe de nouveau, plus fort… La porte s’ouvre… … Jean devient aussi pâle que je dois l’être, étouffe un cri, fait un mouvement pour sortir, hésite sur le seuil, rentre et ferme la porte avec précautions… Il s’approche de moi, met la main sur mon cœur, écoute… Il me porte sur mon lit. Pourquoi me regarde-t-il d’un air si effrayé ? Pourquoi me tourne-t-il contre le mur ? Je le vois quand même, puisque mes facultés sont en quelque sorte dégagées de mes sens, puisque je vis une vie supérieure et indépendante, puisque ma vision est plus vaste malgré la fixité de mes yeux… Que va-t-il faire ?… Il s’approche de mon secrétaire, auquel j’ai laissé la clef… Il l’ouvre… Il fouille dans les tiroirs, s’acharne à faire jouer un secret qu’il ne connaît pas, compte l’argent… J’entends le bruit sec des louis dans sa main… Et, le vol accompli, quoique ses jambes flageolent, quoique ses dents claquent encore d’épouvante, tout défait, il s’élance hors de la chambre en appelant au secours… On dira : « Ce domestique était bien attaché à son maître, bien fidèle, on n’en trouve plus de pareils aujourd’hui… »
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