… Après tout, c’est un pauvre homme. Il n’aurait jamais eu le courage de me voler vivant, peut-être pas l’idée ; et pourtant, la vue de mon cadavre l’épouvantait plus que la justice, à laquelle il ne songeait point. Il faut donc qu’il ait été poussé par un motif bien puissant : sans doute, il a deviné tout de suite les causes de mon suicide, il a été frappé par l’intelligence nette et subite de sa situation : il n’est plus jeune, il avait compté rester à mon service jusqu’à ce que je lui fisse une petite rente, ou, si je mourais avant lui, qu’il serait porté sur mon testament ; au lieu de cela, c’est le hasard des places qui recommence, tout l’arrangement paisible de sa vie est troublé… Et puis, qui sait par quelle école précédente il a passé, qui sait les circonstances qui l’ont rendu mauvais ou défiant ? des jours sans pain ont peut-être développé en lui des appétits plus forts que la conscience, qui tôt ou tard devaient le plier à leur irrésistible domination. Il a vécu dix ans à côté de moi, sans que je me sois jamais informé de sa vie : peut-être qu’il a été abandonné tout enfant ; ou bien son père le battait sans raison, ou sa mère ne l’aimait pas… Et puis, après tout, je n’ai plus besoin de l’argent qu’il m’a pris. Il me faut un effort de mémoire pour me rappeler que j’ai travaillé toute ma vie pour en gagner, que je me suis tué parce que j’allais en manquer, que d’autres se tuent pour la même raison et vivent comme j’ai vécu… Il y a deux jours, si j’avais trouvé dans la conduite de Jean la moindre irrégularité, je l’aurais chassé, sans hésitation ; pour le plus léger délit, je l’aurais impitoyablement traîné devant les tribunaux, parce que j’étais rigide, et de ceux qui regardent comme un devoir pour les honnêtes gens de poursuivre le mal. À présent, je voudrais pouvoir me lever pour dire à cet homme, dont la conscience est sans doute en tourments, que je lui pardonne. C’est sans doute le détachement qui commence ; ou peut-être les choses m’apparaissent-elles sous un autre jour ?………………………………..
Ma femme entre dans la chambre, elle dit :
— Laissez-moi seule !…
Nous voilà face à face, le bourreau et la victime. Et la mort a interverti les rôles : c’est elle qui souffre, maintenant ; je vois passer sur son visage les traces de ses émotions ou de ses remords ; c’est moi qui suis placide et tranquille. Elle s’approche de moi, lentement, comme fascinée ; elle ferme mes yeux, dont la fixité la gênait sans doute ; puis elle recule… Je ne connaîtrai jamais ses pensées.
Peut-être, moi qui voulais son bonheur, l’ai-je rendue malheureuse. Je me rappelle comme elle était triste avant le mariage ; et cela ne m’inquiétait pas ; je me disais : « C’est l’inconnu de sa vie nouvelle qui la trouble… » Ses parents la forçaient, j’en suis sûr. Elle en aimait peut-être un autre, avec la chasteté toute-puissante du premier amour, et j’ai sans doute blessé ses délicatesses de vierge comme je renversais ses rêves de jeune fille. Elle a dû me maudire…
Elle se rapproche de moi, toute pâle. Elle touche ma main. Elle recule de nouveau avec un mouvement de crainte, comme si cette main glacée la brûlait…
Je ne me fais pourtant nul reproche, car j’ai agi comme les autres hommes : l’égoïsme m’aveuglait, j’ai cru donner le bonheur en le prenant ; c’est là une illusion commune. Elle a souffert par moi : qu’importe ? Il ne reste rien de ses larmes, pas plus qu’il ne subsistera quelque chose de ses regrets. Moi aussi, j’ai pleuré pour elle : déjà je m’en souviens à peine ; et qui le sait ?…
La porte s’ouvre de nouveau : c’est mon neveu.
Il s’arrête à quelques pas d’elle, il vient plus près. Tous deux sont graves… Je n’ai jamais calculé leurs luttes, je ne me suis pas dit que leur faute leur avait sans doute coûté bien cher, qu’ils s’aimaient et se rendaient compte de ce qu’ils appelaient leur infamie, mais que l’amour triomphe de tout selon la loi de la nature : que de choses que les vivants trouvent monstrueuses leur paraîtraient naturelles, si les passions du moment ne les aveuglaient pas !…
Cependant, elle appuie sa tête sur son épaule, avec ce mouvement gracieux de la femme qui demande protection ; et la gorge pleine de sanglots, elle dit :
— Il était pourtant bien bon !…
… Ai-je été bon ? Je ne le crois pas. Je ne valais ni plus, ni moins que qui que ce fût, la règle qui mesurait mes actions était la règle communément appliquée. J’ai donné à des mendiants et j’ai laissé mourir de faim des pauvres ; selon le caprice des circonstances, j’ai senti mon cœur prêt à fondre à la pitié ou plus dur que les pierres ; j’ai respecté les lois, mais je me servais aussi d’elles pour la défense de mes intérêts ; entre deux partis, j’ai toujours choisi celui auquel j’étais le plus fortement déterminé par des motifs qui tyrannisaient ma volonté. En somme, à présent que je puis juger ma vie dans son ensemble, je ne regrette rien de ce que j’ai fait et ne voudrais point avoir fait autre chose ; et pourtant, mon activité m’apparaît comme bornée, inutile et fatale.
… Après un silence, il répond :
— C’était un vrai père pour moi !
… Je me trompais donc sur son compte. Je le croyais ingrat : il a été malheureux. Elle reprend :
— Mon Dieu, que nous sommes coupables !
Et ils restent honteux devant moi ; puis, elle se jette en pleurant dans ses bras…
Ah ! je voudrais me lever et leur dire : « Aimez-vous ! aimez-vous ! non certes pour la jouissance de l’amour, qui n’en vaut pas la peine, mais parce qu’il ne vaut pas la peine non plus de lutter contre ses désirs ! » Ils sont jeunes, ils sont beaux, le sang fermente dans leurs veines : de quel droit, moi, vieillard, qui avais eu déjà ma part de joies, voulais-je les séparer ?…
… Les heures marchent. Il me semble qu’une modification s’est produite dans mon état : je n’éprouve plus aucune douleur physique, la sensation de froid a disparu, je crois même que je jouis d’être étendu, comme après de lourdes fatigues, et les idées qui continuent à passer en moi ne me troublent plus.
Des gens viennent : des amis d’autrefois, qui me regrettent ; l’un d’eux, mon plus vieux camarade, est resté longtemps assis à mon chevet, sans rien dire, secouant la tête de temps en temps ; sans doute, il pensait que ce serait bientôt son tour, et il craignait. Les indifférents se sont composé à la porte, en tirant la sonnette, des visages consternés qu’ils poseront en mettant leur chapeau. Les employés de la maison ont défilé l’un après l’autre, serrés dans des redingotes râpées et pauvrement gantés : on leur parlait d’un coup d’apoplexie ; ils semblaient inquiets. Des cierges brûlent ; une bonne sœur, à mon chevet, marmotte des prières qu’elle interrompt d’un air maussade chaque fois qu’il arrive quelqu’un… Je me rappelle qu’autrefois, dans mes promenades, il m’arrivait de voir tourbillonner des essaims de moucherons : ils volaient dans tous les sens, pareils à des grains de poussière, et je ne savais s’ils poursuivaient un but commun ou si le hasard seul combinait leurs mouvements. Vraiment, il en est de même pour tant d’allées et de venues, pour ces inquiétudes contradictoires que je lis sur tous les visages, pour la chaleur des mains qui touchent craintivement les miennes et me laissent comme une vague impression de fièvre. Le visage humain ne me frappe déjà plus que comme une réminiscence lointaine ; les êtres qui passent autour de moi me semblent des ombres qui se meuvent dans un brouillard. Quand je compare leur agitation à mon immobilité, le bruit de leurs pas qu’ils étouffent comme s’ils craignaient de m’éveiller et le murmure de leurs voix à mon silence, l’animation de leurs yeux à la fixité des miens sous mes paupières à jamais baissées, – je me demande où est la réalité de l’existence. Entre leur état et le mien, entre l’être et le non-être, n’y a-t-il donc qu’une si imperceptible nuance ? Je contemple la vie comme le voyageur qui vient de passer d’une montagne à une autre regarde derrière lui : il a marché longtemps, ses pieds se sont déchirés à des pierres aiguës, il a hésité devant bien des obstacles ; et maintenant, les torrents qui lui barraient la route marquent à peine à ses pieds de fines lignes blanches, les rochers qui se dressaient devant lui sont des points noirs, il ne retrouve plus les précipices où il a failli rouler, et l’espace parcouru lui semble si peu de chose, qu’il croirait toucher du doigt la montagne voisine. Puis, les ombres du soir montent, tout se noie et disparaît dans une teinte uniforme, l’espace n’existe plus.
La nuit vient. Ma femme a voulu me veiller, avec la bonne sœur. Toutes deux se sont endormies. Aux efforts de leur respiration, j’entends que des pensées pénibles, mal assoupies, ou des rêves lourds, les poursuivent. L’idée de leurs actions, que dans leur conscience imparfaite elles jugent mauvaises, les trouble encore ; et aussi le souci des choses qu’elles croient importantes. Dans mon sommeil qui vaut mieux que le leur et n’a point de cauchemar, rien de semblable ne se passe en moi ; des soucis oubliés il ne me reste que l’indifférence, et je comprends l’irresponsabilité…
… Par moments, mon cerveau s’arrête : je ne pense plus…
… Le second jour commence. J’ai la vision moins nette des choses qui m’entourent : les points d’or des cierges pâlissent ; les bruits s’étouffent : et cette sensation de l’aveuglement et de la surdité qui m’envahissent, au lieu d’être pénible, est pleine de charme.
Mon fils est arrivé : il est tombé sur une chaise au pied de mon lit, sans parler. Je ne sais ni d’où il vient, ni comment la nouvelle de ma mort lui est arrivée : peut-être l’a-t-il apprise par un journal lu dans quelque café. Je n’ai d’ailleurs aucune curiosité sur son compte, quoique je le juge aussi bien autrement : au lieu de laisser sa jeunesse se développer, je l’ai comprimée, voulant qu’il travaillât comme j’avais travaillé, sans tenir compte de la différence des situations, « par principe », comme je disais ; je l’ai contrarié dans ses goûts, jusqu’à l’empêcher de poursuivre la carrière de sa préférence ; dès son enfance, je lui mesurais parcimonieusement ses plaisirs, sous prétexte de le dresser à la vie avare de joies. Est-il donc étonnant que sa jeunesse ait éclaté ?… Il n’avait en somme nulle raison de m’aimer, et il me pleure ; sa conduite est le résultat fatal de circonstances dont il n’est point coupable, et il la déplore : c’est l’illogisme de toute pensée que la vie écrase. Tandis que de vains remords le tourmentent, je le comprends et je l’absous ; à vrai dire, sans m’affliger de son affliction, sans sympathiser avec sa peine imméritée, sans que ma quiescence soit en rien troublée par sa douleur : car les afflictions se refroidissent en même temps que le sang. Avec la suprême intelligence des choses que je sens en moi, je sens aussi la suprême indifférence. De même que j’ai échappé aux lois de la morale humaine, dont je comprends enfin la relativité, j’ai fui la tyrannie du cœur : je n’ai pas plus de haine pour ceux qui m’ont fait souffrir que de reconnaissance pour ceux qui m’ont aimé. Les heures bonnes ou mauvaises que je dois au commerce des hommes sont maintenant trop loin pour que je puisse distinguer entre elles. Chaque jour, dans la vie, n’éprouve-t-on pas de même des sensations agréables ou pénibles dont on ne garde aucun souvenir ? Personne, par exemple, ne songera plusieurs jours de suite au plaisir qu’il a eu dans un bain parfumé, ou dans un bon repas, ou en entrant dans une chambre chaude après avoir souffert du froid, – pas plus qu’à la douleur que lui a causée une piqûre d’épingle ou au coup qu’il s’est donné contre une porte. Eh bien, mes grandes joies et mes grandes douleurs, celles qui m’ont fait errer par les rues avec la poitrine près d’éclater, celles qui m’ont fait pleurer à l’âge d’homme comme pleure un enfant, tout cela est aussi lointain, aussi effacé, aussi perdu que ces mille impressions fuyantes que chaque journée emporte et remplace. Comment donc la moindre rancune contre ceux qui m’ont affligé pourrait-elle subsister en moi, puisque la peine est passée ? et comment la moindre affection, puisque le souvenir des êtres n’éveille plus rien en moi ?…
… Mon fils et ma femme se sont toujours détestés. Ce matin, quelques heures avant l’enterrement, ils semblaient réconciliés par leur deuil et leurs remords communs : ils pleuraient ensemble. Mais la crise de désespoir passée, ils se mettent à parler de choses ordinaires, de moi, et tout à coup, sur un mot échappé à ma femme, la dispute éclate. Ils s’accusent réciproquement de ma mort :
— C’est vous qui l’avez tué !
Et j’apprends ainsi, sur tous deux, des détails nouveaux : de mon vivant, par une sorte de complicité tacite, ils fermaient les yeux sur leurs fautes respectives, s’entr’aidant au besoin, malgré leur inimitié moins forte que leur intérêt. À présent, l’ennemi commun n’est plus là : ils peuvent se déchirer à leur aise. Ils étalent devant moi leurs actions malpropres : comment ont commencé les amours adultères, par quels procédés de dissimulation ils se sont tenus longtemps cachés :
— Votre femme de chambre savait tout ; à quel prix avez-vous acheté son silence ?…
J’apprends que le vol de mon fils n’est pas le seul qu’il ait commis chez moi ; que, lorsqu’il est entré dans cette voie, il y était poussé par une longue série de fautes déshonorantes :
— N’est-ce pas moi qui ai payé votre premier faux ?… Vous ne me demandiez pas alors où je prenais l’argent !…
J’apprends aussi mes défauts : j’étais trop exigeant pour la vie de tous les jours ; je grondais mal à propos pour des choses sans importance, j’avais des manies ridicules, des manies de vieillard dont ma femme se moquait, j’effrayais autour de moi par ma sévérité, que sais-je encore ? Tout cela était peut-être vrai. — Mais qu’importe ?
La querelle continue, quoique l’heure approche où l’on va venir chercher mon corps. Je les connais à présent mieux que je ne les ai jamais connus, mieux que je ne me connaissais moi-même. Je vois bien que, tout à l’heure encore, je m’illusionnais sur leur compte ; leurs larmes me trompaient : elles étaient peut-être fausses ; peut-être en sont-ils à un tel point, qu’ils jouent la comédie devant eux-mêmes et jonglent avec leurs sentiments pour leur propre duperie. Et pourtant, je persiste dans mon jugement : ils ne sont ni meilleurs ni pires que qui que ce soit : les hommes sont des pâtes malléables, que les choses façonnent et salissent à leur gré ; ils sont des miroirs passifs où des images laissent leur reflet, parfois bon à l’œil, parfois repoussant ; le lit d’un éternel ruisseau qui roule dans ses flots des immondices et des fleurs. C’est la vie qui les forme : seule, elle est coupable et malpropre.
Les questions d’argent reviennent sans cesse dans leur dispute. Tout à coup, ma femme pâlit, frappée d’une idée subite : elle a eu tort d’irriter mon fils :
— Mon Dieu ! s’écrie-t-elle, que deviendrai-je s’il n’a pas fait de testament ?…
Mon fils répond :
— À quoi servirait un testament ? Il est ruiné.
Et il ajoute :
— Ce sont vos dépenses… Vous qui étiez entrée dans la maison comme une mendiante…
Elle l’interrompt, toute droite devant lui :
— N’en êtes-vous pas sorti comme un voleur ?…
Ils sont blancs de colère, ils tremblent tous les deux : leurs tristesses et leurs remords ont disparu ; seule, la haine demeure.
Il marche sur elle, la main levée. Elle ne recule pas :
— Oui, frappez-moi ! frappez-moi ! Vous êtes assez lâche pour cela. Mais prenez garde ! je me défendrai !
Elle tient un couteau qui s’est trouvé par hasard sous sa main ; vont-ils se battre, là, sans même attendre qu’on m’ait emporté ?…
Mon fils s’en va lentement. Sur le seuil, il s’arrête et crie :
— Dépêchez-vous donc d’épouser un de vos amants, que nous soyons au moins débarrassés de vous !
Il a dit cela très haut : si des domestiques passaient dans le corridor, ils ont pu l’entendre. Et ma femme s’est rapprochée de moi, comme pour me demander protection.
… Il me semble que j’ai entendu, de très loin, un orage. Le même roulis qui faisait peut-être hurler de terreur les passagers sur les navires me berçait comme un murmure caressant. Le vent, qui là-bas déchirait les voiles et brisait les mâts, était un air frais qui m’effleurait le visage ainsi qu’une haleine aimée. À cause de la distance, la mer me semblait à peine ridée, et je prenais les vaisseaux ballottés, tordus, renversés, pour des points immobiles. Les angoisses des malheureux luttant désespérément ne trouvaient en moi nul écho, tant j’étais empli du sentiment de ma sécurité… Je n’entre plus pour rien dans ces querelles misérables dont je prenais jadis ma part ; et il me tarde d’être tout à fait séparé des hommes par la terre amassée sur moi………………..
Ce moment désiré approche : la suprême cérémonie commence.
J’entends un bruit de sanglots : les colères ont de nouveau fait place aux larmes, plus convenables. On parle bas. Des gens sont là.
Le couvercle de ma bière est abaissé. Je ne vois plus rien. J’ai peine à percevoir encore les bruits de la chambre. On cloue : au premier coup de marteau toutes les voix se sont tues, comme effrayées par ce bruit dur qui m’enferme dans une solitude suprême. Puis, cette besogne achevée, un piétinement recommence, une agitation sourde. Que de fois j’ai attendu, dans des maisons mortuaires, le signal de suivre la bière, dans la cohue des parents et des invités ; et presque toujours, des pensées étrangères au mort me suivaient…
… Je suis hissé sur la voiture, un peu étonné de ne sentir aucune secousse : il paraît que je suis séparé de la sensation matérielle, sans avoir pourtant perdu toute conscience de ce qui se passe autour de moi. Le convoi se met en route : le bruit des sabots des chevaux, des roues, des pas, n’est pour moi qu’un bourdonnement vague. Il me faut un effort d’esprit pour que je puisse me représenter qu’on se transporte d’un lieu à un autre : la notion du mouvement n’existe déjà plus ; l’espace entier me semble compris dans ce petit coin que j’en occupe, où tout tient sans que rien remue. Si je n’avais des souvenirs et de l’expérience, je croirais volontiers que le monde tourne autour, et que, dans sa rotation, les objets particuliers restent éternellement en place.
… On psalmodie les prières des morts, que l’orgue accompagne de ses ronflements. De temps en temps, la hallebarde du Suisse sonne un coup sec sur les dalles, ou bien la clochette fait agenouiller l’assemblée… De mon vivant, j’avais des accès d’athéisme où je voulais renverser l’Église. Je détestais les cérémonies religieuses que je trouvais puériles jusqu’à la déraison. Eh bien, je les juge autrement : sans doute, je n’éprouve aucun besoin de Dieu, je ne sais pas plus qu’avant s’il existe ou non quelque part dans son ciel. Mais il me semble que ces chants monotones peuvent bercer et apaiser la douleur des vivants, qu’ils peuvent faire naître, dans les cœurs encore pleins de doutes, de vagues espérances – mensongères et consolantes ; et pour le mort, ce dernier écho des voix humaines qui lui parvient, ces génuflexions qu’il se représente par le souvenir, ces mouvements de prêtres en costumes, – tout cela résume admirablement la nullité de sa vie et de toutes les vies ; si quelque regret des choses quittées subsistait en lui, il le perdrait à coup sûr dans cette solennité suprême.
On me remporte, et l’on marche longtemps. Ma pensée erre encore sur les problèmes religieux. Je ne puis parvenir à décider si Dieu est une invention utile ou nuisible : sans doute, il est indifférent, comme tout ce qu’ont trouvé les hommes.
On me descend dans la terre : le sable qu’on jette à pelletées sonne sur mon cercueil. C’est le moment où tout ce qu’il y a dans le cœur des vivants d’affection pour les morts bondit et sanglote, où les indifférents mêmes se sentent remués jusqu’au fond des entrailles par ce bruit sec que parfois un caillou plus gros rend sonore. Parmi le murmure de ces désolations, le prêtre reprend ses psalmodies… Je le sais, mais je ne les entends pas : je n’entends plus rien. La séparation d’avec les vivants est accomplie, je ne percevrai même pas le bruit que feront en s’en allant ceux que j’ai aimés, j’ignore les dernières larmes qui ont coulé pour moi…………………………
Le temps marche ; et plus rien ne peut me faire distinguer les minutes ou les heures, les saisons ou les années. Je ne saurai pas quand écloront les fleurs dont les racines vont bientôt plonger dans mon être ; je ne sentirai pas la chaleur du soleil de l’été ; je n’aurai pas froid, quand la neige s’étendra sur les gazons morts comme un autre linceul ; au printemps, je n’entendrai pas le gazouillis des oiseaux dans mon cyprès où montera la sève. Ce sera toujours la même obscurité, le même silence. Et j’éprouve une sorte de volupté en songeant à cette confusion de tout dans laquelle je disparais. Il fut un temps où, pour peu que je restasse immobile et éveillé, les minutes me semblaient longues : maintenant, les minutes sont fondues entre elles pour faire l’éternité comme des gouttes d’eau pour faire un fleuve ; et elles m’entraînent doucement dans leur flot…
… Peu à peu, mes souvenirs s’y noient. J’ai peine à me rappeler la vie. Il me semble que je la vois de très haut et de très loin. Je ne suis plus seulement le voyageur que les mirages de l’arrivée trompent sur la distance parcourue : je suis l’aéronaute suspendu dans l’espace, à des hauteurs où l’homme n’est jamais parvenu. Il ne voit plus les villes, les montagnes lui semblent des rugosités imperceptibles, les mers, des flaques d’eau, et de tout le bruit que font les êtres, aucun murmure ne lui parvient : au-dessus des nuages flottants et disloqués qu’éclairent des lumières étranges, il vit comme dans un élément nouveau.
Les faits dont ma vie a été formée s’effacent peu à peu : mon enfance pauvre, ma jeunesse pleine de luttes, mes années de prospérité, les douleurs de mes derniers temps, tout cela s’éloigne et se fond comme dans une teinte uniforme. J’oublie les différences du plaisir et de la peine. Je ne sais plus que j’ai aimé jadis ; aucun souvenir, de quelque nature qu’il soit, ne peut troubler ma pensée, qui continue pourtant à se mouvoir, mais comme avec lenteur et dans une très grande limpidité, ainsi qu’un corps auquel rien ne fait obstacle. Un dernier souci demeure en moi, ou plutôt un problème dont la solution m’intéresse encore : je cherche à retrouver par quelle série d’impulsions successives ma volonté a été déterminée à ce suicide qui m’a demandé tant d’efforts. Je retrouve les motifs, par un effort de mémoire, mais je ne comprends plus comment la crainte de la ruine, – le regret d’une morte, – la peur de la maladie, – la douleur d’être trompé, – toutes ces abstractions – ont pu se changer en un fait brutal, provoquer une résolution positive et une souffrance réelle. Certes, je ne regrette point de m’être tué : dans l’espace où je suis, il n’y a pas de place pour le regret : mais je ne puis m’expliquer comment les mobiles de mon action ont pu sortir de la monotonie indifférente des choses et agir sur moi au point de me faire changer un état contre un autre. L’acuité de la douleur, la force des affections, la ténacité des angoisses, – voilà autant de notions qui m’échappent. Le voile qui, il y a un temps que je n’apprécie plus, enveloppait déjà et cachait à mon souvenir les choses passées, s’est épaissi : tout ce qui m’est autrefois arrivé m’apparaît comme apparaissent les objets matériels dans une obscurité de plus en plus profonde ; des formes vagues se meuvent lourdement dans ma pensée ; je me figure que dans les longues nuits des régions arctiques, les blocs de glace remuent ainsi………………………….
Par moments, je me plais en efforts pour retrouver les détails de ma vie ou les visages de ceux que j’ai aimés : et l’inutilité même de ces évocations me satisfait. De mon vivant, il me suffisait de fermer les yeux pour voir aussitôt des figures depuis longtemps disparues, – et si nettes que j’aurais pu me croire à côté d’elles. À présent, dans cette obscurité où mes yeux sont toujours clos, je cherche en vain : les images ne se dessinent plus ; et c’est sans le moindre regret que je constate la fuite de ces ombres pourtant chères. Ainsi tout s’efface, comme si le Temps qui marche sans que je l’entende, détruisait une à une, doucement, les impressions gravées en moi… Justement, je me rappelle qu’il y a quelques heures – quelques minutes ou quelques jours, je ne sais pas – certains faits de mon passé me revenaient exacts, me préoccupaient. À présent, je ne les retrouve plus : je m’échappe donc à moi-même, le sentiment de ma propre personnalité me fuit, comme les souvenirs, comme toutes les obsessions fatigantes. Je ne sais plus au juste ce que c’est que Moi : il me semble que je ME fonds dans des millions d’êtres, que je disparais parmi les choses, que je ne suis plus qu’un avec une formidable unité…
Si les hommes parvenaient à se figurer ce que c’est que ne pas voir, ne pas entendre, ne pas sentir, si surtout ils pressentaient qu’on n’arrive que par une gradation lente à cet état auquel je touche, en désaccoutumant son être des habitudes passées – ils ne redouteraient pas la Mort. Ce roi des épouvantements, ainsi que l’appellent leurs sages, leur apporte la paix inaltérable, les délices d’un sommeil dont rien ne marque la durée, sur un lit si moelleux qu’on ne le sent pas. Dans le grand silence et dans la grande obscurité de la tombe, il ne flotte que des voluptés apaisantes, douces de plus en plus, comme des lumières qui s’en vont, comme des harmonies qui s’éloignent. Je sens que mon cerveau vit encore, – mais ma pensée s’endort délicieusement.
L’Autopsie du docteur Z***,
Bibliothèque des Deux Mondes, Frinzine, Klein & Cie,
Paris, 1884
MICHEL EPUY