Anthéa ou l’étrange planète (1918)-1

3057 Mots
Anthéa ou l’étrange planète AVANT-PROPOS LES ROMANS d’aventures, et principalement les romans dits « planétaires », sont à la mode. C’est une des raisons qu i ont conduit les éditeurs de la Bibliothèque de la Plume de Paon à introduire dans cette collection ce petit roman d’Anthéa qu’un maître du genre, J.-H. Rosny aîné, salua lors de sa publication dans une revue littéraire par des éloges vigoureux et un vif témoignage d’admiration. L’auteur d’Anthéa, lauréat d’un des prix les plus importants de la Société des Gens de Lettres de France (le prix « Jean Revel »), a publié de nombreux ouvrages d’un autre genre : Le Sentiment de la Nature, Petite âme, Le Nouvel Homme, etc. Citons encore ses traductions : Œuvres choisies de Rudyard Kipling, Anthologie des humoristes anglais et américains, Daphné de Mme Humphry Ward, Rien que David, de Mme Éleanor H. Porter, et dix autres romans. Mais là où Michel Epuy semble avoir obtenu le plus franc succès, c’est avec ses romans pour la jeunesse, tels que Petite Princesse, Jacqueline Sylvestre, etc. Le petit roman d’Anthéa allie les qualités d’un roman d’aventures, originalité et fécondité d’imagination, avec celles du roman littéraire, sentiment de la beauté, habileté de la description et, par là, il est destiné à plaire aux petits aussi bien qu’aux grands. À J.-H. Rosny aîné, en admiration et respectueuse affection. APRÈS plusieurs années de méditation et de recueillement, maintenant que mon esprit a repris peu à peu sa vigueur, sa lucidité et son calme, je me sens pressé de décrire minutieusement tout ce que j’ai vu, senti et éprouvé pendant les quelques semaines que j’ai passées sur une autre terre. C’est mon ambition qui fut la première cause perceptible de toute cette affaire. J’étais aide-astronome à l’Observatoire de Paris, j’avais vingt-sept ans, j’étais très impatient d’arriver, de me faire un nom, et, pour cela, je ne m’épargnais pas, mais jusqu’alors mes observations et mes travaux n’avaient obtenu qu’un assez froid accueil de la part de mes maîtres. Je me souviens très bien du jour où le grand savant Lador annonça qu’il avait découvert une comète nouvelle, qui s’avançait vers le système solaire avec une vitesse prodigieuse. Ce fut dans notre petit monde de jeunes astronomes, épris de gloire, une très grosse émotion, et dès qu’il fut avéré que l’astre inconnu passerait encore plus près de la Terre que la Comète de Halley en mil neuf cent dix, chacun se démena de son mieux pour obtenir une mission quelconque, un détail spécial à observer, des photographies ou des calculs à faire. Les plus favorisés, à mon sens, furent ceux qui obtinrent d’être envoyés en un point de l’équateur. Car c’était de la ligne équatoriale que le passage de la Comète de Lador devait vraisemblablement être le mieux visible. Pour moi, malgré mes travaux précédents, malgré mes démarches pressantes et les sollicitations de mes amis, je n’obtins rien… moins que rien, puisque je dus céder l’oculaire de mon télescope à un vieux savant suédois qui se trouvait en séjour à Paris. Le soir du passage de la Comète, j’errai tristement dans les rues. Très affecté par ma malchance, je résolus d’aller à un théâtre gai, de souper ensuite, de m’étourdir enfin pour oublier mon ennui, et de ne pas même lever les yeux pour apercevoir le panache laiteux de l’astre voyageur. Je tins bon jusqu’à une heure du matin, mais au sortir du restaurant, tout mon chagrin me revint ; et, tout à coup, comme pour en atténuer un peu la force, une idée jaillit : Pourquoi n’irais-je pas saluer mon vieux maître Artémion, à la tour Eiffel ? Il m’avait témoigné beaucoup de sympathie autrefois. Il apprendrait avec chagrin, certainement, le passe-droit dont j’étais victime et sans doute il me permettrait de jeter un coup d’œil avec lui sur le ciel. Je me fis conduire à la tour Eiffel. Je rencontrai Artémion auprès des appareils de télégraphie sans fil. Il avait mal aux yeux ; il n’observait pas lui-même. Il attendait là les dépêches qu’un de ses amis, un illustre astronome américain, devait lui envoyer de Quito. À cause de la différence de longitude, il n’était guère alors que six heures du soir à Quito. C’était à sept heures que la Comète devait frôler la Terre. Donc, en supposant une heure d’observations, une autre heure de transmission télégraphique, il nous fallait attendre trois heures du matin pour avoir des nouvelles. Nous passâmes joyeusement ce temps-là à griller des cigarettes et à nous rappeler le bon temps de l’École Polytechnique, où Artémion m’avait enseigné les premiers éléments du calcul différentiel. Les heures coulèrent très vite. Je n’étais plus triste ; il me semblait que quelque part, dans l’ombre et le mystère des choses qui ne sont pas encore, un triomphe se préparait pour moi. J’étais en tout cas plein d’une nouvelle ardeur et je projetais déjà d’écrire pour un magazine mon interview nocturne avec le grand savant. Il ne me parla qu’accidentellement de la Comète. — Il en sera très probablement de même que pour celle de Halley, dit-il. Toutes les menaces de catastrophe, toutes les prévisions pessimistes sont plus ou moins fantaisistes. Ces comètes ne sont que des amas de gaz infiniment dilués. — Mais ne s’en pourrait-il trouver une qui nous imprégnât de gaz délétère ? — Évidemment, riposta Artémion, tout est possible ; mais ces gaz, même délétères, ne pourraient guère pénétrer dans l’atmosphère terrestre, imperméable comme du marbre pour ces substances à densité si faible. Sur ces entrefaites, je vis que l’appareil de T.S.F. fonctionnait. Je fis signe au maître et nous nous penchâmes au-dessus des épaules de l’opérateur. Cet homme écrivit : « De Quito (Équateur) (réexpédié de New York) : Très bonnes observations. Temps clair. Passage de Comète accompagné d’un grand vent… » Ici il y eut une très courte interruption ; mais, avant que j’aie eu le temps de reprendre la conversation avec le savant, l’appareil se remit en marche. Je me penchai de nouveau : « … Très curieux phénomène, continuait la dépêche ; un astre de diamètre apparent égal à celui de la lune reste au-dessus de nous. Dans nos lunettes nous le voyons comme immobile… » Cette fois la communication s’arrêta tout à fait. L’opérateur de Quito dut aller contempler l’astre nouveau car, cette nuit-là, on ne reçut plus rien de lui à New York ni par conséquent chez nous. Pour moi, j’exultais : Enfin, je tenais ma chance ! Je n’allai pas me coucher. Au petit jour, je courus éveiller ma vieille tante Adeline et lui expliquai précipitamment que ma gloire était assurée si je pouvais disposer d’une vingtaine de mille francs… Encore tout endormie, la chère vieille dame, épouvantée, ne crut pas un mot de ce que je lui disais, mais craignant quelque tragique histoire de jeu, elle me signa un chèque en blanc. De retour chez moi, j’empilai quelques instruments et un peu de linge dans une valise et sautai dans un taxi… Je partais pour ma conquête. J’allais voir l’astre inconnu, l’étudier, l’explorer du plus près possible, le faire mien… C’était bien un nouvel astre. Les journaux du matin publièrent la dépêche que j’avais été le premier à connaître. Il en arriva d’autres dans la matinée, et, à midi, des éditions spéciales donnèrent quelques détails sur le merveilleux événement. Déjà quelques observations exactes avaient été faites par les astronomes de Quito et ceux-ci rapportaient que l’astre abandonné dans leur ciel par la Comète n’était point du tout aussi considérable que la lune, mais que sa grandeur apparente était due à son excessif rapprochement de la Terre… Je n’attendis pas d’en savoir davantage. Le jour même je pris le train du Havre, voulant profiter du départ d’un transatlantique rapide. Sept jours plus tard, je débarquais à New York. Le temps d’acheter les journaux de la semaine écoulée… et je sautais à bord d’un vapeur qui devait me transporter au Panama. Quatre jours de navigation, puis traversée de l’isthme en chemin de fer… Deux autres jours à bord d’un bateau très peu confortable, et je me trouvai enfin à Guayaquil, le port de Quito. Déjà, dès le second jour passé sur les flots du Pacifique, j’avais aperçu à l’horizon méridional, au-dessus des hauts sommets des Andes, une énorme masse ronde et d’un blanc laiteux qui ressemblait à la lune vue de jour et qui grossissait à mesure que nous nous rapprochions de l’équateur. C’était l’astre inconnu, le monde nouveau, que la Comète de Lador avait été cueillir dans les régions inexplorées de l’espace et avait abandonné là, tout près de notre vieille Terre ! En sortant de la gare de Quito, tandis que le nez en l’air je cherchais l’astre, j’entendis soudain l’encourageant et jovial allô ! par lequel tout bon Américain annonce sa présence. C’était mon vieil ami Merryman de l’Université de Harvard, avec qui je m’étais trouvé en Australie, lors du dernier passage de Vénus sur le disque solaire. Il m’accueillit chaleureusement, puis, devinant mon intense curiosité, il s’écria immédiatement : — Interrogez-moi, ami ; je puis vous donner tous les derniers détails pendant que nous allons à l’hôtel. — Bravo ! répondis-je, et merci ! Eh bien, cet astéroïde ? — C’est une petite planète qui sort on ne sait d’où. Elle est devenue notre satellite. Elle s’appelle Anthéa… d’après les désirs exprimés par moi-même… — C’est vous qui l’avez aperçue le premier ? — Oui, et comme on donne généralement aux planètes un nom mythologique, j’ai pensé à ce surnom d’Anthéa, dont les Grecs affublaient certaines déesses. Cela ne va pas trop mal, car notre Anthéa céleste a bien l’aspect d’une grande fleur épanouie là-haut… — Mes félicitations, répondis-je. Nous tenons donc un monde inédit, mais le tenons-nous bien ? — All right, parfaitement. Anthéa est immobile au-dessus de Quito, c’est-à-dire tourne autour de la Terre en vingt-quatre heures exactement, d’où il suit qu’elle ne se déplace pas relativement à nous. — Bon, et ses dimensions ? Il répondit avec volubilité : — Rayon de quinze kilomètres. Surface de deux mille huit cent vingt-sept kilomètres carrés. Volume de quatorze mille cent trente kilomètres cubes. Circonférence à l’équateur : quatre-vingt-quatorze kilomètres. Densité beaucoup plus faible que celle de la Terre, mais sensiblement égale à celle de la lune, trois environ. Je ne bronchai pas sous cette avalanche de chiffres, mais repris : — Cela nous fait une très petite planète… Moins de cent kilomètres de tour ! Et à quelle distance se trouve-t-elle de la Terre ? — À trois cent quatre-vingt-un kilomètres. — Mais ce n’est rien, cela. Vous êtes sûr ? En effet, vis-à-vis des distances formidables qui séparent les plus rapprochées des planètes, ce chiffre de trois cent quatre-vingt-un kilomètres me paraissait ridiculement petit. Mon interlocuteur répondit : — Nous sommes absolument certains. La planète Anthéa n’est qu’à trois cent quatre-vingt-un kilomètres ; néanmoins elle n’est pas précipitée à la surface de la Terre, parce que, comparée à la lune, elle a une masse un million de fois plus petite… et j’ose dire qu’il le fallait bien parce que, étant mille fois plus près de nous que la lune, elle subit de notre part une attraction un million de fois plus grande. Il y a donc équilibre. Tout habitué que je fusse aux précisions mathématiques des observations astronomiques, je demeurai interdit un instant devant toutes ces certitudes acquises en si peu de temps. Vraiment, la science est une belle chose ! Mais je recommençai à interroger : — Vous dites qu’Anthéa tourne autour de la Terre au-dessus de notre équateur ? — Oui, dans un plan parallèle à l’équateur. Son orbite est de quarante-deux mille trois cent quatre-vingt-douze kilomètres. — Sa vitesse ? — Mille sept cent soixante-sept kilomètres à l’heure. Elle tourne aussi sur elle-même en une heure. J’arrivai enfin à la question palpitante : — De si près, vos télescopes ont pu fouiller la surface… — Oh ! vieux loup de mer ! cria Merryman en se frottant les mains, je vous voyais venir ! Les chiffres ne vous amusent pas. Vous n’êtes pas un astronome mathématicien, vous, vous êtes un astronome sentimental. Eh bien, Anthéa, qui est un globe solide, offre diverses particularités… — Y a-t-il une atmosphère ? — Oui, et relativement à la petitesse de la planète, cette atmosphère est lourde, je veux dire dense et elle lui constitue une enveloppe de plusieurs kilomètres d’épaisseur. — C’est une terre en miniature ! — On ne sait pas, fit flegmatiquement l’Américain. En tout cas, personne n’y a encore aperçu des bipèdes. — Quoi, rien ? — Si, des plantes, ou du moins des taches sombres que le télescope décompose en feuillages, ramures, arborescences… ou choses semblables… Mais vous apportez, je crois, des verres plus puissants que les nôtres. C’est donc vous qui allez, le premier, découvrir ce qu’il y a d’intéressant sur Anthéa. …Il y avait là, en effet, de magnifiques perspectives pour moi. Je me voyais déjà célèbre à la suite des travaux que je publierais sur la faune et la flore d’Anthéa. Et puis, songeais-je, cette minuscule planète porte peut-être des êtres analogues à nous. Quelle gloire si je parviens à les découvrir, à attirer leur attention, à converser avec eux ! Étant donné la si petite distance qui nous sépare, toute supposition, tout espoir, tout grand rêve est possible. Je levai la tête et aperçus l’astéroïde. C’était une grande tache ronde, d’un gris-bleu un peu brillant, suspendue comme une coupe de cristal dans le pur et ardent ciel de l’équateur. Sans perdre de temps à le considérer davantage à l’œil nu, je hâtai fiévreusement le montage du télescope que j’apportais de France. Les heures les plus propices pour l’observation étaient celles du matin et du soir, un peu après le lever du soleil et un peu après son coucher, car, pendant la nuit, Anthéa entrait dans le cône d’ombre de la Terre, et, vers le milieu du jour, elle se trouvait trop près du soleil pour être utilement examinée. Malgré les grossissements relativement forts de mon appareil, je n’aperçus rien de plus que ce que m’avait annoncé mon ami Merryman. La surface de notre nouveau satellite offrait des parties brillantes et miroitantes comme celle des planètes télescopiques, mais ce qui attira le plus particulièrement mon attention, ce fut en quelques endroits, assez rares, la présence de taches bizarres, offrant l’aspect de ces enchevêtrements, de ces arborescences qui se forment quelquefois sur les vitres de nos appartements, après une nuit de gelée. Étaient-ce là des forêts ? Des couleurs vives y éclataient par places, mais le bleu y dominait, brillant, cru, étincelant. Évidemment rien de semblable n’avait encore été observé sur une planète, mais mon petit télescope ne me donnait pas une image bien agrandie de ces taches ou masses arborescentes. Après avoir refait rapidement les calculs et vérifié les renseignements fournis par mon ami, je passai de longues heures à contempler Anthéa. Il ne s’y trouvait point de montagnes, point de fleuves ni de rivières ; le sol y semblait très peu accidenté mais plutôt couvert de roches de formes diverses ; les parties planes et miroitantes pouvaient être des nappes d’eau immobile. Mais je n’aperçus aucune brume, aucun nuage, et l’atmosphère de la petite planète se maintenait parfaitement limpide et tranquille. J’étudiai longuement cette atmosphère. Lorsque la lumière solaire s’y réfractait, elle faisait une magnifique auréole blonde à l’astéroïde. Avec mes instruments imparfaits, je ne pouvais songer à y discerner la présence de vapeur d’eau ou de tel ou tel gaz. L’absence de nuages et de calottes de glace aux pôles d’Anthéa ne me plaisait point, car c’était là une forte présomption pour que ce satellite fût un globe entièrement refroidi et mort… Cependant l’existence d’une atmosphère et de ces singulières formes végétales permettaient le doute. Plusieurs jours passèrent pendant lesquels je n’avais rien aperçu d’insolite sur Anthéa. Je ne pouvais faire des observations plus approfondies faute de meilleurs et surtout de plus grands instruments, et je me désolais. Mon ami américain, me voyant ainsi énervé et surexcité, réussit à m’arracher à ma vaine contemplation en me proposant de faire, avec lui, une grande excursion. Il s’agissait de tenter l’ascension du Chimborazo, le célèbre volcan qui élève son sommet neigeux à plus de six mille mètres au-dessus du niveau de l’océan. Songeant que de là-haut je pourrais encore voir Anthéa, j’acceptai. Je n’ai pas à raconter ici en détail les aventures de ce pittoresque voyage… Du reste, auprès de celles qui m’advinrent peu après, elles paraîtraient insignifiantes. Le seul fait important, celui qui nécessite la mention que je fais ici de cette expédition, arriva au moment où, recrus de fatigue, nous atteignions un des sommets voisins du géant des Andes. Mes deux pieds à peine posés sur l’étroit plateau, je me retournai vers l’astre qui n’était plus immédiatement au-dessus de nous. Le soir tombait. Le soleil se couchait dans une atmosphère écarlate au-dessus des eaux miroitantes du Pacifique, et, dans le ciel, de longues banderoles roses et mauves témoignaient de la présence d’une grande quantité de vapeur d’eau dans l’air ordinairement sec et pur de ce versant des Andes. Anthéa ne s’assombrissait pas encore, car, à sa hauteur, les rayons solaires l’éclairaient longtemps après la disparition du soleil au-dessous de notre horizon. Entre les brumes violacées du couchant, à un certain moment, le soleil darda un long faisceau de lumière. Alors, entre mes yeux et les espaces verts et rouges qui flamboyaient à l’horizon occidental, s’interposa une immense colonne rose qui paraissait relier la Terre à Anthéa. Renflée à chaque extrémité, cette longue tige diaphane était parfaitement distincte sur toute son étendue. On eût dit que de l’astéroïde à la Terre une stalagmite et une stalactite de pur cristal s’étaient formées et rejointes… Mon intelligence restait comme paralysée et incrédule devant cette miraculeuse apparition. Merryman, lui, ne perdit pas possession de ses falcultés. Au bout d’une demi-minute, il me donna triomphalement l’explication du phénomène : — C’est une colonne d’air ! dit-il. Elle s’aperçoit parce qu’elle contient de la vapeur d’eau et qu’elle est frappée par une lumière très oblique. De Quito elle était toujours invisible parce que nous étions plongés dans sa base même. Sa présence nous prouve qu’entre la Terre et Anthéa les attractions réciproques ont joué suffisamment pour provoquer de part et d’autre une protubérance des enveloppes atmosphériques ; ces protubérances se sont rencontrées… et voilà la communication établie ! …Je compris alors qu’il s’était passé là quelque chose d’analogue à ce qui arrive à la surface d’un liquide où nagent des bulles d’air : on voit les plus petites bulles se grouper en chapelet entre deux grosses bulles… Anthéa restant constamment au-dessus d’un même point terrestre, il y avait eu succion entre les deux atmosphères qui, attirées toutes deux par l’astre voisin, s’étaient allongées jusqu’à se rencontrer. Dès lors, tout en rentrant à Quito, j’examinai en moi-même le grand problème : aller sur Anthéa ! L’air m’offrait une route… Mais, qui sait, les gaz entourant le satellite étaient peut-être délétères… N’importe, il fallait y aller voir, les chances étaient trop belles. Un peu plus tard, je m’ouvris de mes projets aux savants de la ville : tous et mon intrépide Américain lui-même me traitèrent de fou. Ils y mirent des formes et furent très polis, mais je vis bien qu’ils avaient des doutes sur mon état mental. Mais une fois qu’on a une idée bien enracinée en soi, quand on a juré d’accomplir coûte que coûte une action d’éclat, on n’écoute plus rien ni personne. Je résolus donc d’arriver tout seul à mon but. Je ne fatiguerai pas le lecteur de la description de mes recherches ni de l’histoire de mes préparatifs. Voici seulement ce que je fis après avoir longuement et mûrement médité mon expédition : J’achetai secrètement au gouvernement de la petite république de l’Équateur son unique mais immense dirigeable. Ce ballon était fait pour élever à trois mille mètres huit personnes et des machines, des réservoirs d’essence, des projectiles, etc., le tout pesant ensemble plusieurs dizaines de milliers de kilos. Je fis enlever toute cette ferraille et je la remplaçai par du lest. Je fis aménager dans la nacelle une légère case vitrée fermant hermétiquement. De cette case, je pouvais, sans donner accès à l’air extérieur, actionner la soupape et faire tomber, par détachements successifs, la quantité de lest que je voulais. J’emportai de l’eau et des vivres pour une semaine. Je joignis à mes approvisionnements quelques tubes d’oxygène comprimé, des armes et des couvertures. Tous ces préparatifs demeurèrent ignorés de mes confrères et amis, et, dix jours après mon retour de Chimborazo, mon ballon se trouvait tout gonflé dans un clos situé dans un quartier excentrique de la ville et j’étais moi-même prêt à tenter la grande aventure.
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