2 La fuite de Claire

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2 La fuite de ClaireCe matin-là, le 26 juin 1973, j’attendis que Paul parte travailler. Avant de partir, il me dit en m’embrassant : –À ce soir, chérie, sois sage, et ne fais rien qui pourrait m’agacer ! –D’accord Paul, répondis-je, sans le regarder. La porte claqua, j’attendis qu’il démarre la voiture, et lui fis un petit signe de la main par la fenêtre. Adieu Paul, je fuis !!! J’étais tout excitée. Est-ce que j’allais réussir ? Il le fallait bien sinon c’était fini pour moi. Je pensais à mes parents et à Naïs, mais je devais partir sans rien leur dire pour leur bien à eux aussi. Ils comprendraient, j’en étais sûre, je devais disparaître pour tout le monde, si je voulais que ce soit crédible. Je pris une douche, la dernière sans doute pour quelque temps et m’habillais. Il ne faisait pas trop chaud, mais il faisait beau. J’allais chercher mon sac à dos dans sa cachette, j’ajoutais, du chocolat, des biscuits, des fruits secs, du sucre. J’avais pris aussi un thermos avec du café bien chaud et une gourde d’eau. Je mis de bonnes chaussures, jetais un dernier regard dans la cuisine, puis me dirigeais vers le garage. Pour ne pas attirer l’attention des voisins, je n’avais pas sorti la voiture tout de suite, une deux-chevaux pas très jeune mais en très bon état. De toute façon les voisins travaillaient tous dans l’ensemble, et la mamie d’en face dormait encore à cette heure, il n’était pas huit heures du matin, ses volets étaient tous fermés. Je chargeais la voiture et ouvris doucement la porte. Paul avait comme à son habitude, laissé le portail ouvert, je sortis aussi calmement que possible la voiture, et partis en laissant tout ouvert pour ne pas m’attarder. Tant pis je m’en fichais. J’avais peur, j’avais mal au ventre. Pourvu que Paul n’ait pas l’idée de revenir. Pourvu que tout se passe bien, pourvu que je ne le croise pas. J’allais un peu trop vite, je ralentis, il ne fallait surtout pas que je me fasse arrêter par les gendarmes. Je sortis le plus rapidement possible de Créteil et me dirigeai vers Melun. Je voulais aller jusqu’à Besançon, abandonner la voiture, puis continuer à pied, pour rejoindre la frontière Suisse. Il me semblait que j’y serais plus en sécurité. Je ne voulais pas rester en France. Maintenant commençait l’aventure, pour disparaître, je ne devais pas me faire remarquer, ce serait la catastrophe. J’étais vêtue d’un jean, d’un débardeur, ainsi que d’un pull, car ce matin il faisait un peu frais. J’avais amené un bonnet que je pourrais toujours visser sur ma tête, si le besoin de me déguiser se faisait sentir. J’avais l’intention de me couper les cheveux très courts dès que je pourrais, pour changer un peu de physionomie. Je savais que Paul ferait faire des recherches et donnerait une photo de moi. Heureusement, j’avais les cheveux mi-longs, j’allais les couper aussi court que possible, j’avais trouvé des lunettes de soleil noires, avec lesquelles personne ne m’avait jamais vue. Je ne roulais pas trop vite. Paul ne devait pas rentrer avant dix-neuf heures, j’avais tout le temps, si tout se passait bien. Il était sur un travail très important, aussi je me dis qu’il n’aurait sans doute même pas le temps de m’appeler, tant mieux. Je pris la route de Melun, Troyes, Chaumont, Langres, ensuite je bifurquerais vers Besançon. J’aimais conduire et Paul ne m’en laissait que peu l’occasion. Mes pensées s’entrechoquaient dans ma tête, je devais faire attention à la route. Si ma mère avait essayé de m’appeler pour savoir si ma soirée d’hier soir n’avait pas mal tourné, elle devait s’inquiéter, mais je ne pouvais rien faire, je devais suivre mon plan. La route défilait devant mes yeux, je ne peux pas dire que je regardais et admirais le paysage, j’avais trop de choses en tête. J’essayais juste de bien suivre mon itinéraire pour ne pas faire d’impair. Vers quatorze heures j’arrivai dans un village un peu avant Besançon. Je m’arrêtai, il fallait que je me restaure. Je n’avais rien mangé depuis ce matin, plutôt depuis hier soir, car ce matin, je n’avais rien pu avaler d’autre que mon café. J’entrai dans un petit bar restaurant. Je me dirigeai vers les toilettes. Comme je m’y retrouvai seule je me mis à me couper les cheveux avec mon peigne rasoir, le mieux possible et c’est peu de le dire. Je tirai la chasse d’eau et « partis » mes cheveux. En sortant je jetai un œil dans le miroir. Bof ce n’était pas trop mal ! Le bar faisait des sandwichs, je m’achetai de quoi manger, puis je sortis le dévorer dehors près de la voiture. Je me disais que j’allais devoir l’abandonner discrètement, mais où ? J’en arrivais à me demander si j’avais bien fait de venir jusqu’ici avec la voiture, quand on la retrouverait, on penserait que je me trouve dans les parages… Quelle idiote, je n’y avais pas pensé que faire ? Je repris tranquillement le volant et sans réfléchir tant j’étais dans mes pensées, j’arrivai dans Besançon. Il fallait que je prenne la direction de Pontarlier, j’arrivai dans une zone de HLM, je me dis que c’était peut-être un bon endroit pour laisser la voiture. Je la garai près d’un immeuble, je pris mon sac à dos, je vérifiai que j’avais tout, je pris quand même les papiers. Je claquai la porte en laissant les clefs dessus. Un peu plus loin des jeunes me regardaient narquois, je ne m’attardai pas et je m’éloignai à pied. Voilà, c’était parti, l’aventure commençait là, j’allais faire confiance au hasard. Maintenant, il fallait que je marche, parfois ce serait comme là dans les rues, sur la route mais aussi et surtout, sur des chemins et dans les bois. Je n’étais pas des plus hardies. Je pétochais un peu. J’étais dans mes pensées quand soudain j’entendis un bruit de moteur se rapprocher et je vis ma voiture qui me doublait avec des jeunes à l’intérieur, un devant qui me fit un doigt d’honneur… Je n’en revenais pas… Quelle aubaine… Le hasard, la chance, je ne savais pas, mais ma voiture partait sans moi et c’était tant mieux. Qu’ils aillent le plus loin possible, ce n’était plus mon affaire, cela m’arrangeait. Je continuai mon chemin comme si de rien n’était, j’avais ma carte routière pour éviter de me perdre et j’essayais de suivre la route qui m’intéressait. J’appréhendais la nuit, qui allait tomber, et je ne savais pas trop où j’allais dormir ce soir. Je me dis que j’avais inconsciemment pensé coucher dans la voiture pour mon premier soir… mais non ce ne serait pas cela ! Je regardai l’heure, dans deux heures à peu près Paul allait rentrer. Il appellerait certainement mes parents qui n’allaient rien comprendre, il allait les accuser de savoir où je me trouvais et il irait certainement voir la police pour signaler ma disparition. Il fallait que ça marche, je ne devais pas me faire remarquer, ne pas perdre mon sang-froid, réfléchir… Je repris ma carte, je devais suivre une direction mais éviter les grandes routes, suivre des petits chemins, des petites routes de campagne, éviter les rencontres. Bien sûr, mon idée était d’aller en Suisse, mais je ne connaissais pas du tout la région, j’avais encore pas mal de kilomètres à faire. J’aurais peut-être dû aller un peu plus loin en voiture pour me rapprocher de la frontière, mais il était trop tard pour avoir des regrets, et récupérer la voiture, le sort en était jeté ! C’était ainsi, je devais me débrouiller seule. Je pensais à mes parents, je pensais à Naïs. Comme ils devaient être inquiets ! Avaient-ils compris ce que j’avais fait, ils devaient avoir peur et Paul devait les terrifier. J’aimerais leur faire un signe, leur donner un coup de téléphone, mais je risquais de me griller, il ne le fallait pas. Je marchais le plus tranquillement possible et le plus naturellement possible. J’essayais de me repérer avec ma carte et les pancartes, je pris la direction de Pontarlier, après je verrais… Je devais suivre la nationale 57, la citadelle m’apparut, superbe, comme c’était beau ! J’aurais bien aimé m’attarder un peu, mais je ne devais pas, je devais surtout me cacher. Je marchais lentement, ma tête me faisait mal à force de penser. J’avais l’habitude des marches, heureusement. Les longues balades que nous avions faites avec Paul dans les Vosges allaient sans doute m’aider. J’arrivai dans un petit village, dont je ne sais plus le nom. J’avais dû faire pas loin de huit kilomètres, la nuit commençait à tomber. Cela devenait un peu critique pour moi : où allais-je dormir ? Mais il devait y avoir un ange qui veillait sur moi, car, je tombai sur un camping. Un petit camping de campagne, sans doute municipal. Il me sembla qu’il n’y avait que très peu de monde : quelques caravanes et peu de toiles de tente. Je ne voulais pas me faire remarquer mais il me vint une idée ! Il fallait que j’entre dans ce camping après dix heures lorsque tout serait calme et à moitié endormi, que je m’installe dans un petit coin, sans bruit, jusqu’au petit matin. Il me semblait que j’y serais en sécurité pour ma première nuit. Donc, j’allais m’asseoir un peu plus loin sous un arbre près du camping, en attendant qu’il fasse nuit noire. Je sortis quelques biscuits, des fruits secs, je bus un peu de café, mais il était tiède, tant pis. Je consultai ma carte pour demain, il me faudrait longer la nationale 57 et me diriger vers Étalans. Je me dis que j’arriverais à faire une vingtaine de kilomètres par jour. Certains jours, ce serait facile, d’autres moins, mais on verrait. Peu après dix heures, il faisait suffisamment sombre, je me levai, repris mon sac à dos, je m’approchais de la barrière du camping. Tout était calme, alors j’entrai en passant sous la barrière, j’avançai lentement vers le fond du camping. En passant devant une caravane, j’entendis la radio qui marchait. J’avançai encore plus loin et trouvai un petit coin assez loin des autres tentes, là je montai la mienne très vite sans problème et sans bruit. Personne à l’horizon, j’entrai sous ma toile, dépliai mon duvet, je me lovai dedans tout habillée. J’avais eu beaucoup de chance pour mon premier soir de trouver ce camping. J’étais tellement crevée que je dormis sans demander mon reste. J’avais placé sous mon oreiller, mon petit réveil en fonction sonnerie sur cinq heures trente du matin. Bonne nuit tout le monde !
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