La mâchoire crispée, Cintus se laissa faire sans un geste ni un son.
–On s’occupe de lui, lança Donotalos à Allos. Toi, remonte à la ferme. Préviens ma mère que Cintus est blessé et qu’on le ramène. Va !
Reposant doucement la tête de son frère, Allos se releva et s’élança sur le chemin.
–Aide-moi, demanda Artopennos en se redressant à son tour.
Et attrapant Cintus sous les bras, ils le chargèrent d’un coup de reins en travers des larges épaules de l’écuyer.
Les deux hommes remontèrent d’un pas rapide vers Cauanoialon, Donotalos maintenant le garrot serré contre la cuisse ensanglantée.
Le regard fixé devant lui, Artopennos résuma d’une voix hachée par l’effort :
–Je n’ai rien vu. Cintus n’a eu le temps de rien faire et Allos l’a touché, deux fois, ça n’a pas eu l’air de le gêner ! Toi, tu l’as raté, mais tu as visé quoi ?
Donotalos resta un moment silencieux, s’attirant un coup d’œil de biais de son compagnon. Il finit par répondre :
–Sais pas. Jamais vu ça. Moi, je pensais qu’on allait déloger une laie et ses marcassins venus fouiller le champ, mais là…
Après un instant, il osa ajouter :
–C’était… incroyable ! Ça m’a bloqué sur place !
À sa surprise, l’écuyer émit un grognement approbatif en retour.
–Mmh, j’ai senti ça aussi. Comme quand on va être pris pendant la bataille. Belenos m’en soit témoin, ça faisait longtemps !
Ils se turent le reste du chemin, guidés par des feux que l’on venait d’allumer à l’entrée de la cour.
La lumière oscillante des torches brandies par une dizaine de serviteurs avait réveillé les figures sculptées et peintes du porche principal, qui semblaient grimacer à leur approche. Immobile devant les battants grands ouverts, Magissa les attendait, grande et mince, sa robe pâle couverte d’une ample cape brune qu’elle serrait contre elle pour l’empêcher de flotter dans la brise qui se renforçait. À son côté se tenait Alauda, sa jeune suivante préférée, levant elle aussi un flambeau qui éclairait leurs deux visages. La face altière et impassible ainsi que les cheveux noirs tendus en arrière en un impeccable chignon de Magissa contrastaient avec l’effarement d’Alauda, dont les yeux clairs s’écarquillaient, ses longues mèches blondes retombant toutes emmêlées sur les épaules.
Les serviteurs se précipitèrent pour aider Artopennos à déposer délicatement Cintus au sol. Magissa s’approcha sans un mot et s’agenouilla près du blessé. Écartant le tissu déchiré, elle inspecta attentivement la plaie, desserra le garrot et fit une moue en voyant le saignement jaillir de plus belle.
Elle se releva souplement et lança une série d’ordres de sa voix nette :
– Portez-le dans l’appentis de la grande réserve. Allos, prends un cheval et va chez le druide. Dis-lui que nous avons un blessé et que nous requérons son aide. Prie-le de ma part de faire aussi vite qu’il le peut. Alauda, apporte une cruche neuve de vinaigre, et des linges propres.
Puis se décidant enfin à considérer la présence de son fils et de l’écuyer, elle les dévisagea l’un après l’autre :
–Que pensiez-vous donc chasser, au milieu d’une pareille nuit ?
Sans attendre la réponse, elle tourna les talons et dans une envolée de robe et de manteau suivit les serviteurs qui emmenaient le blessé.
L’épaule calée contre le garde-corps au bout de la banquette de bois, Andanatos se laissait bercer par les cahots de la charrette tirée par un robuste petit cheval. Il fallait bien toute la virtuosité d’Aramos, sans conteste le plus adroit conducteur parmi ses élèves, pour éviter au moins les plus profondes des ornières du chemin à peine visible dans l’obscurité qui menait à Cauanoialon.
Les yeux mi-clos, chaudement emmitouflé dans une cape de laine doublée d’une épaisse fourrure, le druide regardait défiler la nuit. Ses pensées revenaient aux évènements de la journée : il avait été appelé par Senobenos, le vieux maître de Canouion, l’une des fermes de la rive marécageuse de la Samodubra. Senobenos était affaibli depuis une bonne lunaison par une mauvaise toux qui le faisait cracher du sang. Malgré les décoctions de lierre et de molène que lui prescrivait Andanatos, ses forces déclinaient rapidement ces derniers jours, et le druide, inquiet, avait sauté sur un cheval pour emprunter aussi vite que possible le chemin de Canouion, défoncé et envahi d’ajoncs, mal entretenu comme tout le reste du domaine. Senobenos, très âgé, avait vu mourir jeunes ses deux fils, marié sa fille, et ne disposait plus depuis longtemps de l’énergie nécessaire à la bonne marche de ses affaires.
L’homme en robe blanche avait trouvé le vieux guerrier alité, décharné et à l’évidence au bout de son épuisement, mais acceptant avec sérénité de perdre son ultime bataille.
–Merci de ta prompte venue, Druide, avait murmuré Senobenos en guise de salutation, d’une voix rauque mais encore précise, tout en interceptant le rapide coup d’œil jeté par son visiteur aux deux bols non entamés posés à côté de sa couche. Ce n’est plus de remèdes dont j’ai besoin désormais, vois-tu, mais de ta compassion et de ton aide.
Soutenant le regard fiévreux qui le fixait, Andanatos l’avait encouragé d’un mouvement de tête à poursuivre.
–Mon âme comparaîtra bientôt, et je fais confiance aux dieux pour que ce soit avec justice. Mais avant cela, j’ai pour toi une ultime demande, qui concerne Melissa.
Melissa était la troisième femme de Senobenos. Fille d’ouvriers libres, pauvre, mais toute jeune et de bonne mine, elle avait été embauchée comme domestique par la précédente compagne du guerrier. À la mort de celle-ci, il y avait cinq ans de cela, elle avait progressivement pris la direction du ménage puis de la maisonnée tout entière. Ne voyant pas pourquoi retourner chercher au loin ce qu’il avait chez lui, Senobenos avait fait de la discrète servante sa troisième épouse. Cette histoire bien banale n’avait choqué personne, tout le monde y trouvant son contentement : Senobenos une compagne qui s’était avérée irréprochable et douce, et Melissa la sécurité et une aisance inespérées.
–Tu l’as vu, mes affaires vont mal ces derniers temps, avait péniblement poursuivi le vieil homme. Mes bras ont manqué de force, et j’ai laissé mes serviteurs devenir paresseux et voleurs. La terre du domaine est fertile, mais vite envahie des herbes du marais si on ne l’entretient pas comme elle le réclame. Pour la remettre en état, il faudra un maître jeune et vigoureux.
Il se tut, la bouche sèche et cherchant ses mots.
Andanatos s’était saisi d’un des bols, et lui soutenant la tête avait fait précautionneusement avaler une gorgée odorante au vieil homme qui, péniblement, avait pu reprendre :
–Tu connais Reburrus, le mari de ma fille. Comment veux-tu que j’aie confiance en lui ? Il s’est révélé aussi veule que cupide. J’ai largement donné sa part à Toutia, mais il n’a cessé depuis leur mariage de me demander plus d’argent que nous n’en avions convenu devant toi. Quand je ne serai plus là, il cherchera à tout prendre, et vendra la ferme pour financer tous ses fumeux projets ! Je t’implore, Druide, de faire strictement respecter le contrat que nous avons passé, rien de plus, je ne lui dois plus rien !
S’agitant au fil de sa tirade, Senobenos avait essayé de se redresser, avant de se laisser retomber, la respiration coupée par un v*****t accès de toux. D’un geste apaisant, Andanatos l’avait incité à rester calme.
Après un instant, il pousuivit :
–Il ne me reste plus de fils, je veux que mes biens reviennent à mon épouse Melissa. Elle pourra retrouver un mari, elle est assez jeune pour que Canouion voie grandir une nouvelle souche. Et puis, je ne veux pas pour moi d’une cérémonie trop coûteuse, je refuse que l’on vende une terre pour ça !
Une ombre de sourire était passée sur le visage perlé de sueur.
–Mes mérites guerriers n’ont pas été si considérables, crois-moi, les dieux le savent bien. Et c’était il y a si longtemps, tout a tellement changé.
Le souffle court, il s’était tu, avait agrippé un instant la manche du druide en le fixant, la mâchoire serrée, puis avait laissé retomber son bras et fermé les yeux, de nouveau secoué par la toux.
Andanatos avait attendu qu’il se reprenne pour placer doucement sa main sur la poitrine haletante.
–Les choses seront faites justement et selon ton souhait, Senobenos, je te le promets par Belenos le puissant. Melissa sera protégée et nul ne pourra lui porter préjudice. Le druide te le dit ! Repose-toi, et essaie encore de boire ces potions, elles te feront du bien.
Senobenos l’avait fixé intensément, puis s’était détendu sur le lit, l’air apaisé.
–Merci, Druide, merci ! Que tous t’honorent et que les dieux te protègent toi aussi.
Il se tut long un moment, puis soupira :
–C’est bien, laisse-moi. Il est temps maintenant.
Puis il ferma les yeux.
Andanatos l’avait quitté doucement, avec le sentiment confus que Senobenos, le dernier au pays de sa génération, emportait avec lui tout un monde, où seuls les mérites d’un homme au combat déterminaient sa place parmi les siens. Senobenos avait guerroyé jusqu’à ne plus pouvoir tenir à cheval, ramenant objets, or et esclaves, dilapidant ses richesses et repartant quand elles s’épuisaient. Il n’en restait pas grand-chose, hormis les murs de la propriété et les terres, auxquels il avait paru si peu attaché toute sa vie. Une époque toute proche pourtant, mais que les jours présents repoussaient à grande allure dans le passé. La paix et le commerce enrichissaient aujourd’hui plus les hommes que le butin et l’or des mercenaires. Cette paix bénéfique pourrait-elle se maintenir ? Les temps à venir s’annonçaient imprévisibles, aux druides tout comme aux devins s’il en existait encore.
Il eut une pensée émue pour le guerrier qui ne connaîtrait pas ces temps-là, et considéra la lune presque pleine qui venait d’un coup de se dévoiler au ras des haies. Il lui sourit, et clama à voix haute :
–Voyage en paix, Senobenos, la lune t’accompagne. La vie rejaillira à Canouion !
Surpris, Aramos se tourna vers lui, et ne put éviter une ornière, secouant brutalement charrette et passagers.
–Ouch ! Maître, désolé ! Mais nous y sommes presque !
De fait se dressait devant eux le haut portail de Cauanoialon sous lequel ils s’engagèrent.
Guidé par les torches, Aramos mena son attelage jusqu’à l’une des bâtisses de la place centrale, juste à l’équerre de la maison principale. Magissa elle-même en sortit vivement dès que le cheval s’immobilisa, et s’inclina respectueusement devant le druide qui mettait pied à terre.
–Que tous t’honorent, Druide, je te remercie de ta venue alors que la nuit s’avance. Un de nos hommes est gravement blessé à la cuisse, la plaie est profonde et le flot de sang ne veut pas se tarir. Ton aide…
–Oui, c’est Cintus. Allos m’a informé, enfin il a essayé, l’interrompit Andanatos en la saluant à son tour d’un mouvement de tête. Mène-moi vite à lui. En vérité, poursuivit-il en lui emboîtant le pas, je n’ai pas très bien compris ce qui s’est passé, ni de quel animal il s’agissait.
Il regarda Magissa d’un air interrogatif.
–Mon fils se montrera sans doute plus précis, ou Artopennos qui l’accompagnait aussi, éluda Magissa. En tout cas, cela avait une corne, ou quelque chose d’approchant, qui a traversé la cuisse.
Elle invita le druide à franchir la porte basse de la réserve attenante à la longue bâtisse où l’on avait étendu Cintus sur une claie de bois habituellement réservée aux fruits séchés. Allos, déjà revenu au grand galop d’Argiobetuos, avait retrouvé son poste auprès de son frère, en compagnie d’Alauda et d’une servante plus âgée, Dagobena, bien connue au village pour ses compétences de matrone. Le visage du blessé, très pâle, luisait à la lumière des lampes à huile. Sur la demande d’Andanatos, Dagobena dénoua le bandage maculé serré autour de la cuisse et le druide, saisissant une des lampes posées sur le bois, se pencha sur la plaie dont il écarta légèrement les berges. Elle était profonde de trois bons travers de doigt, traversant entièrement la cuisse sur le côté, mais elle était nette, comme découpée par un couteau, et non comme par une corne ou une défense qui déchiquetaient habituellement les chairs. La pression du pansement levée, le sang coulait à nouveau par à-coups réguliers, mais rapidement réparée et pansée, une telle blessure avait de bonnes chances de guérir sans pourriture, à l’inverse de celles provoquées par les morsures ou les coups de griffe d’un animal.
–À toi, Aramos, fit-il par-dessus son épaule, s’adressant au jeune druide qu’il sentait attentif juste derrière lui, montre-nous ce que tu sais faire, je te laisse la place.
Aramos hocha la tête et ouvrant la besace qu’il portait en bandoulière en sortit une pochette de tissu qu’il déplia, révélant un assortiment de lames, de bobines de fil de lin et de longues aiguilles à chas, en choisit une au bout recourbé et y sertit un fil résistant. Avec l’aide de la matrone, il ouvrit largement les lèvres de la plaie, la nettoya d’un flot de vinaigre et repérant sans hésitation la source du saignement à la lumière oscillante des lampes, il l’obtura fermement en quelques nœuds précis.
Impassible, Andanatos le regardait faire, masquant sa satisfaction. Celui-là avait appris vite, et il était adroit, vraiment adroit, et calme. Ni les circonstances mouvementées ni l’impressionnante présence de Magissa ne l’avaient perturbé. En vérité, il n’y avait plus qu’à lui tenir la lampe !