–La blessure est propre et franche, Maître, commenta Aramos, en tamponnant d’un linge blanc la plaie désormais exsangue. Je crois qu’on peut la refermer entièrement.
–Fais ce que tu penses être bien, approuva Andanatos avec un hochement de tête en tendant sa lampe à huile à Dagobena. Tu n’as plus besoin de moi.
Il s’écarta de la table et fit signe à Magissa de le suivre.
Matucia avait de longue date installé sa couche au fond de sa cuisine, contre la cloison la séparant de la petite remise où elle resserrait ses provisions, la tête tout près de la porte. Cette position stratégique dissuadait tout pillard de tenter de s’y faufiler pendant son sommeil que tous savaient de surcroît particulièrement léger et vigilant. Aussi l’agitation dans la cour l’avait tout de suite éveillée, et menée à prendre immédiatement les mesures dictées par la situation. Quittant avec un soupir la tiédeur du lit, elle avait enfilé une ample robe de laine sur sa courte, mais forte corpulence, s’était chaussée de bon cuir fourré et coiffée d’un bonnet bien chaud, car elle était très frileuse, ce qui lui attirait les quolibets d’un entourage peu sensible au froid et habitué à se déplacer à moitié nu d’un bout de l’année à l’autre. Puis elle avait ravivé son feu d’un petit fagot de branches sèches, et lancé la préparation du repas pour les affamés qui n’allaient sûrement pas tarder à arriver. Quand le jeune maître était rentré dans la pièce en compagnie de l’écuyer, elle était en pleine action.
Sans un mot, la mine fourbue, Donotalos s’était lourdement affalé sur son banc familier auprès de l’âtre, les jambes étendues devant lui, et avait contemplé pensivement les flammes en lissant ses longues moustaches. Artopennos s’était assis en tailleur sur la natte de jonc à son côté, l’air morose, et tout aussi silencieux.
Posée près des braises dans un large pot à cuire, une bouillie de farine d’orge et de blé finement meulés répandait déjà alentour une douce odeur de lait chaud et de miel. Agenouillée devant la dalle du foyer, Matucia s’activait maintenant à découper, sur une planche avec un long couteau à lame étroite, de minces tranches de porc qu’elle jetait dans le chaudron suspendu au-dessus du feu. Le grésillement de la viande, le fumet de graisse brûlante et d’ail, la chaleur dégagée, rendaient définitivement muets les deux hommes qui attendaient patiemment, instruits par l’expérience, que la petite femme décide que le repas était prêt.
–Puis-je entrer, Donotalos Adiantogenos ? héla Andanatos en frappant à la porte, interrompant ce moment paisible.
Suivi de Magissa, il traversa le vestibule et pénétra dans la pièce.
–Bienvenue à toi, Maître Druide, salua Donotalos en se levant, le visage éclairé d’un large sourire, tandis qu’Artopennos sautait vivement sur ses pieds à la vue des arrivants et que Matucia elle-même daignait se détourner de sa tâche pour s’incliner respectueusement.
–Grand merci, mon garçon, répondit affectueusement Andanatos à son ancien élève, tout en dégrafant sa cape qu’il accrocha près de l’entrée.
Il se retourna vers la cuisinière en se frottant les paumes d’un air gourmand :
–Matucia, ce que tu prépares sent délicieusement bon, me permettras-tu d’y goûter ?
Ravie, Matucia s’inclina de nouveau, et choisissant un autre couteau dans la batterie alignée devant elle, se remit précipitamment au travail.
–Comment va Cintus ? s’inquiéta Donotalos, scrutant anxieusement le visage de l’arrivant.
Andanatos s’assit sur le banc et tapota du plat de la main la place à côté de lui pour inviter Donotalos à l’y rejoindre.
–Ton ami Aramos finit de le recoudre, la plaie est fermée et ne saigne plus. Il a perdu beaucoup de sang, mais avec l’aide de Belenos et quelques bonnes viandes, il s’en remettra, je pense.
–Aramos est là ? C’est lui qui soigne Cintus ? Il pansait déjà les merles que j’abatttais, autrefois !
–Oui, l’un soigne et étudie, l’autre chasse et se bat. Finalement, vous n’avez changé ni l’un ni l’autre, rétorqua Andanatos en secouant la tête.
Soulagé, Donotalos éclata de rire.
Magissa s’était discrètement assise au bord du lit de Lutullus, à côté de l’âtre. L’enfant dormait toujours profondément, nullement troublé par toute l’animation autour de lui. Elle caressa doucement les boucles brunes qui émergeaient des couvertures, restant attentive à la conversation.
–Et cette nuit, alors, que chassais-tu donc ? Qu’est-ce que c’est que cette énorme bête dont Allos m’a parlé ? ajouta Andanatos en levant les sourcils.
–Eh bien, finalement, on ne sait pas très bien, hésita Donotalos en jetant un coup d’œil à Artopennos, qui avait rejoint sa place.
–Bon, vous allez me raconter tout ça, répondit calmement Andanatos avec un sourire pour Matucia qui lui tendait une écuelle de bouillie chaude et parfumée plantée d’une cuillère de bois, pendant que nous nous réconfortons de ces émotions !
La cuisinière servit généreusement chacun, à l’exception de Magissa qui refusa d’un léger signe de tête. Donotalos emplit une cuillerée à ras bord, souffla dessus pour la refroidir puis l’avala lentement, réunissant ses idées avant de répondre. Il fallait peser ses paroles devant le druide.
–Au début, j’ai pensé que c’était un sanglier qui fouillait dans le grand champ sous la clôture…
Il raconta par le détail toute son équipée nocturne à un auditoire qui s’immobilisa pour le regarder, cessant de manger, quand il décrivit aussi bien qu’il le put son face-à-face avec un incroyable adversaire.
–Je n’ai pas eu le temps de faire grand-chose, et puis j’ai vraiment senti que ça ne servirait à rien et que je n’étais pas de taille ! termina-t-il sincèrement.
Quand il se tut, le druide se tourna vers Artopennos, toujours impassible dans son coin.
–Même toi, Artopennos, tu t’es fait surprendre ?
Le ton était étonné.
–Je n’en sais pas plus que Donotalos, bougonna l’écuyer, le nez dans son écuelle.
–Mais selon toi, c’était quoi ? insista Andanatos.
–D’après ce qu’il raconte, je dirais que ça ressemblait à un très gros sanglier, articula finalement Artopennos. Énorme, comme je n’en ai jamais rencontré moi non plus, très rapide, et puissant. Et effrayant. J’y pense depuis que je l’ai à peine deviné quand je me suis relevé, de trop loin, il faisait sombre ! Il est passé à côté de moi et je n’ai rien entendu ni senti avant qu’il ne me renverse. À croire qu’il n’avait pas d’odeur.
Il secoua la tête, et reprit :
–Non, jamais rencontré ça.
Et levant les yeux de sa bouillie pour fixer tout à tour Andanatos puis Magissa, il ajouta d’un air mystérieux :
–Mais je n’affirmerai pas que je n’en ai jamais entendu parler !
–Oui ? l’encouragea le druide.
Artopennos parut hésiter, et finalement se renfrogna.
–Je ne suis qu’un ignorant, moi, druide, ces affaires-là me dépassent. Mais ça n’était pas normal.
Sous les regards interrogatifs, il replongea dans son écuelle, puis, refusant ostensiblement d’en articuler plus, saisit une copieuse tranche de lard frit sur le plat que Matucia avait cérémonieusement disposé devant les convives et se mit à la mâcher avec énergie, la poussant d’une grosse bouchée de galette puis d’une lampée de petit lait qu’il puisa dans une jatte.
Tous se tournèrent en silence vers le druide, Magissa avec une moue dubitative, les deux hommes avec curiosité, Matucia l’air franchement épouvantée.
–Tout cela vient éclairer certains faits qui se sont déroulés dans le pays ces derniers temps, déclara finalement Andanatos. Vous avez peut-être entendu parler de ce bûcheron qu’on a trouvé éventré près de Dragenocagios, ou d’un des esclaves de Craxsius, attaqué alors qu’il revenait des champs à la nuit tombée, la quinzaine passée. Celui-là s’en est sorti malgré lui, en tombant dans un fossé en tentant de fuir. Il a rapporté qu’une très grosse bête l’avait chargé, mais il était tellement terrorisé qu’on ne comprenait pas grand-chose à ce qu’il racontait, et que beaucoup ne l’ont pas cru. Pas Craxsius, en tout cas, qui l’a traité de menteur et fait fouetter. Pourtant, on a trouvé des traces, à ce qu’on m’a rapporté.
–Oui, mais à moitié effacées par la pluie, les deux fois, compléta Artopennos en reprenant part à la conversation. On est venu me demander mon avis, et je suis allé voir. Ça aurait pu être un gros mâle, un solitaire.
–Que l’invincible Artopennos voulait tuer tout seul, observa ironiquement Andanatos. Finalement, même à quatre, vous vous en êtes bien sortis, me semble-t-il. Tu as sagement fait de ne pas insister, Donotalos, tu as su comparer tes forces à celles de ton adversaire.
–Ah, mais j’ai essayé ! répliqua gaiement celui-ci. Je l’ai visé ! Et je l’ai raté. Mais Allos, lui, l’a touché.
–Et Cintus a failli le payer de sa vie. Non, nous devons réunir plus de quatre chasseurs légèrement équipés, beaucoup plus. J’irai en parler au chef du village. Je suppose que vous irez de jour inspecter les lieux. Pouvez-vous venir me raconter ce que vous aurez trouvé, avant midi ? Il est temps que je rejoigne un peu mon lit.
Et après avoir salué chaleureusement chacun, Andanatos retrouva Aramos, qui l’attendait en somnolant aux rênes du chariot