Chapitre II-1

2059 Mots
Chapitre IIUne forte et longue averse prolongea la nuit, noyant tout autre bruit, et au petit jour le réveil fut paresseux, chacun restant réfugié à l’abri des maisons aux vastes toits de chaume et de branchages. Même les appels des bêtes manquaient de conviction. À son habitude, Artopennos fut un des premiers debout. Il passa le mors à Maros, son cheval pommelé gris et blanc aux épaules et à la croupe élevées et solides à même de le porter sans fatigue, et le sortit silencieusement de l’écurie. Puis il entama la ronde d’inspection qui inaugurait chacune de ses journées dans le domaine. Le portail franchi, il tourna à main droite en remontant la pente vers la forêt, selon un chemin invariable qui suivait le fossé hautement remparé qui cernait les habitations et les cours de Cauanoialon. Il en connaissait chaque pieu, chaque poutre, chaque pierre, et aucune anomalie n’aurait pu échapper à l’attention constante qui était sa raison de vivre depuis la promesse faite il y avait déjà bien des hivers. Tout en scrutant les défenses et les alentours, la mine sombre, il ressassait les événements de la nuit, irrité de les avoir si mal anticipés. Un guerrier devait tout envisager, et s’il devait risquer sa vie, il ne devait le faire qu’en pleine connaissance de cause ! Son imprévoyance avait mis Donotalos en danger, ce qui s’avérait pire que tout. De quoi enrager, après tout ce temps de vigilance sans faille. Le passé remontait en flots au fond de sa gorge. Il lui semblait entendre dans les appels et les cris de la maison qui s’animait de l’autre côté de la clôture, les éclats de rire et la voix forte d’Adiantos, le père de Donotalos, son seigneur, son ami. Artopennos l’avait servi comme premier écuyer dans ses incessantes campagnes, sans une hésitation, sans un doute. Guerriers redoutables, invaincus, ils avaient conquis honneurs et butins, assis la réputation du clan et ramené l’or qui avait permis de fonder et bâtir Cauanoialon tel qu’Adiantos l’avait rêvé. C’est lui aussi qui avait finalement guidé vers le vallon de la chouette le cheval de son maître, le corps ballant d’Adiantos sanglé sur le dos, après sa dernière bataille douze ans plus tôt. Par les dieux infernaux, cette bataille, quel piège, quelle déroute invraisemblable ! Artopennos en grinçait des dents chaque fois qu’il y pensait, c’est-à-dire souvent. Une fois de plus, il laissa filer ses souvenirs. Remontant la vallée dans le vacarme des appels superposés de centaines de trompes de cuivre, les colonnes des magnifiques guerriers de la coalition menée par le roi arverne Bituitos s’étaient fracassées tout le jour sur les rangées compactes de piques ferrées des soldats sombris, bien moins nombreux, mais solidement installés, légèrement en surplomb, reculant à peine sous les chocs malgré toute la violence et le tumulte dont les Celtes étaient capables. La cavalerie ennemie, montée de grands chevaux, prenait à revers les fantassins et les archers en vagues rapides et serrées, désorganisant un peu plus l’attaque à chaque passe. Et Bituitos avait envoyé encore et encore son armée à l’assaut, espérant faire plier, sous le poids de la multitude et de la vaillance, l’infranchissable mur sombri devant lequel s’amoncelaient en inconcevables tas les corps mutilés et sanglants. Et d’un coup, quand le soleil touchait le sommet des collines et que les chefs arvernes commençaient à envisager un retour sur les hauteurs pour regrouper les troupes et préparer la bataille du lendemain, le front des Sombris s’était ouvert. Piège évident, enfantin, dans lequel le fantasque Bituitos s’était engouffré sans hésitation, poussant toutes ses forces. Alors l’aile droite ennemie s’était soudain rabattue en un vaste mouvement de fléau, menée par l’irruption fracassante des éléphants. Oh, on savait qu’ils étaient là, et ils n’étaient pas si nombreux, mais peu en avaient réellement vu et sous leurs carapaces hérissées, avec leurs cris stridents, ils étaient terriblement impressionnants. Placé avec ses guerriers à la gauche du combat, Adiantos avait vite réagi, brandissant l’enseigne de la chouette pour rameuter son unité et la diriger dans la pente droit vers les monstres qui déferlaient. Les hommes avaient bien tenu le choc, se resserrant impeccablement à l’appel d’Artopennos en bloc compact derrière les boucliers, talon des lances plantées en terre, selon la manœuvre inlassablement répétée. C’était là toute la différence entre une troupe entraînée et aguerrie, et le ramassis hétéroclite de la majorité des alliés du roi arverne ! Un javelot fiché dans l’œil de la main même d’Adiantos, le premier éléphant s’était cabré en barrissant puis effondré juste devant eux, faisant trembler le sol, soulevant des gerbes de mottes, et éparpillant au loin nacelle et conducteur. Les autres monstres avaient préféré les contourner et poursuivre leur descente de la vallée vers le gros de l’armée, laissant le combat aux fantassins qui les suivaient. Cette fois, les conditions devenaient plus égales, et par Ogmios le puissant, sur la première colonne qu’ils avaient affrontée, eux, ils avaient eu le dessus ! Mais les Arvernes étaient en déroute, au centre Bituitos se repliait piteusement avec ce qui lui restait de troupes, et les officiers de plusieurs groupes sombris, les ayant repérés, ordonnaient à leurs hommes de converger vers eux. Ils avaient été contraints de se dégager au plus vite vers le bas de la vallée en longeant le fleuve, car le pont de bateaux qui avait permis de traverser était disloqué, tout en se défendant farouchement dans la nuit tombante contre un fort contingent d’auxiliaires ennemis. C’est là qu’Adiantos, hors de lui et provoquant outrageusement leurs poursuivants, avait chuté sous le nombre. Retrouvant avec de grands hurlements l’énergie d’une ultime contre-attaque, les guerriers de la chouette menés par Artopennos avaient récupéré leur maître inconscient, et courant comme ils le pouvaient encore, s’étaient fondus dans l’obscurité. Adiantos, une mauvaise plaie au ventre, avait à toute force voulu revenir à Cauanoialon, laissant le commandement de ses soldats à son ami Comnertos, l’unique chef arverne qui avait vraiment sa confiance. Allongé dans un chariot, escorté du fidèle Artopennos qui avait évidemment refusé de le quitter, il avait tenu autant qu’il le pouvait et avait expiré juste avant l’arrivée. Bien que libéré de son lien d’allégeance, Artopennos avait rejeté les avances d’autres chevaliers. Tous pensaient qu’il allait acheter un domaine avec ses parts de butin et s’y installer, mais il avait sans hésitation proposé de renouveler son engagement à Magissa, devenue seule maîtresse de Cauanoialon à la mort de son mari. Celle-ci avait accueilli cette offre avec un infini soulagement, sachant bien les convoitises et les risques engendrés par la disparition du seigneur d’un tel domaine, laissé aux mains d’un trop jeune fils et d’une femme, fût-elle issue d’une puissante, mais lointaine famille. La déroute de l’armée arverne et l’exil du roi Bituitos qui avait suivi avaient inauguré des temps instables et troublés, surtout pour ceux qui l’avaient soutenu. L’écuyer avait promptement organisé la défense des lieux où chacun, du plus humble bouvier au maître forgeron, avait appris à se transformer en guerrier selon ses talents, qui en archer, qui en cavalier, qui en porteur de lance, les armes en permanence à portée de main. Il avait aussi recruté une dizaine de soldats professionnels parmi ses connaissances pour encadrer ses troupes inexpérimentées et mener l’entraînement. Déjà solidement clos et remparé par Adiantos, construit en haut d’une butte avancée sur le versant le plus élevé du vallon, Cauanoialon avait été gardé nuit et jour, les alentours surveillés par des patrouilles. Et Artopennos avait attendu. Ceux qui avaient trop vite cru le riche Cauanoialon bon à prendre avaient déchanté : quelques escarmouches bien déjouées avaient provoqué les prédateurs, qui s’étaient lancés exactement comme prévu dans une attaque frontale mal préparée, cruellement piégée et anéantie dans le sang. Les grappes de têtes coupées suspendues par les cheveux à un portique à l’entrée du domaine à la manière des anciens avaient certes horrifié la contrée, mais au moins plus personne n’était revenu se frotter à Artopennos, qui avait refusé de les décrocher et laissé les corbeaux achever leur travail, toujours selon la tradition. Après quoi, resté maître militaire du terrain, le fidèle écuyer avait pu se consacrer à la seule raison qui l’avait fait déroger aux justes règles et survivre à la mort de son ami : tenir sa promesse de faire du fils d’Adiantos un guerrier digne de son père. Dès venu l’âge de soulever l’épée de fer, Donotalos avait été impitoyablement soumis à la dure éducation d’un jeune chevalier celte, sans négliger aucunement l’enseignement des druides. À vingt ans maintenant, c’était un athlète grand et découplé, cavalier agile, vif et percutant à l’escrime comme au tir à l’arc, ne s’attirant pour autant après un exercice parfaitement réussi qu’un bref « bon, ça ira » de la part de son mentor. En douze étés, la férule habile de Magissa et la crainte inspirée par Artopennos avaient transformé Cauanoialon au point de devenir le domaine le plus prospère à des lieues à la ronde. D’autant que sous le règne de Commiorix, en pays carnute comme dans beaucoup d’autres en celtique, une ère paisible de récoltes et de commerce tendait à remplacer celui si noble et excitant des batailles et des pillages. Heureusement, il restait la chasse. Du moins tant qu’on ne savait quelle traîtrise ne venait pas fausser les règles du jeu ! Cette pensée ramena l’écuyer au temps présent. Poteaux et rambardes paraissaient intacts, l’étroite porte arrière parfaitement encastrée et invisible à qui n’en connaissait pas le secret, et la bordure des bois proches au-dessus du domaine tranquille. Sans qu’il ait besoin de le guider, Maros le mena un peu à l’écart, à hauteur des maisons, sur une élévation d’où l’on dominait le vallon. Là, toujours selon le rituel de la ronde matinale, le cheval s’arrêta. Le soleil clair du neuvième jour de cutios dissipait les nuées sur la vallée loin en contrebas, dévoilant une mosaïque de labours et de pâturages clôturés de haies courtes piquées du vert tendre des feuilles naissantes, longées de chemins sur lesquels s’engageaient les paysans qui se rendaient au travail. Un paysage paisible que le guerrier savoura jusqu’à ce que sa colère s’envole avec la brume. D’où il se tenait, il voyait d’ailleurs parfaitement la limite du champ et du bois où il s’était si stupidement laissé surprendre la nuit précédente. Sortant de sa rêverie, il pressa les flancs de Maros qui prit le trot pour descendre la pente et rejoindre la sente du petit bois. Là, ayant attaché la longe du cheval à un arbrisseau à quelque distance, Artopennos avança doucement vers l’angle de la haie, examinant attentivement chaque coudée de terrain. De nouveau, la pluie avait effacé toute trace significative. Il ne trouva aucune empreinte interprétable, malgré la taille et le poids prévisibles de la bête, aucune fouille non plus dans le champ, aucune motte de terre retournée dans les sillons intacts où pointaient les jeunes pousses, aucune branche rompue ou pliée, rien ! Il ne vit même pas de marque au sol de sa propre chute, et pourtant il se savait plutôt lourd. Comme la nuit précédente en cet endroit, et comme sur les lieux des deux attaques précédentes qu’il était allé inspecter, il était vrai plusieurs jours trop tard, son expertise de traqueur était mise en échec. Du moins pour ce qui concernait la bête elle-même, car il retrouva facilement l’épieu de Donotalos fiché dans la racine d’un arbre, et une large tache sombre là où était tombé Cintus. La frustration fit vite place à la perplexité, puis à une étrange jubilation : décidément, Esus lui-même lui envoyait un adversaire à sa taille. Quel qu’il soit, il allait le débusquer, et l’affronter, on pouvait compter sur lui ! Et c’est finalement le cœur léger qu’il se hissa d’un élan sur Maros, qui le ramena d’un pas tranquille à Cauanoialon. C’était l’heure de l’entraînement, et en y repensant, ce lancer d’épieu en plongeant sur le côté avait raté sa cible. Le fracas heurté des deux chevaux menés au plein galop fit se lever les têtes des paysans dans les champs qui bordaient le chemin vers Dergobrogilos. Ils interrompirent leur tâche un instant, appuyés sur les manches de leurs houes, pour suivre des yeux Donotalos et Artopennos droits sur leurs montures qui dévalaient la piste comme une soudaine bourrasque. Les deux hommes étaient en tenue de combat léger, tout cuir et baudrier, le fourreau de l’épée au côté, l’arc et le carquois fixés au harnais. À petits coups de talons aux éperons courts et de cris d’encouragement, Donotalos poussait Drutos, un jeune étalon récemment débourré, cadeau de sa mère qui l’avait fait venir de son domaine du Sud. Il fallait encore le tenir au plus près, mais sa robe marron clair et sa vivacité prometteuse lui avaient tout de suite plu. Le sol arrosé par la pluie de la fin de nuit était souple sous les sabots, l’air vif et léger sous le soleil qui s’élevait dans le ciel, et l’occasion excellente pour le cavalier comme pour la monture de se défouler un peu et d’approfondir leur connaissance mutuelle. Artopennos chevauchait sans effort à trente pas en arrière, soudé à son cheval par une pratique éprouvée, laissant Maros dérouler ses grandes jambes.
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