Chapitre 2-1

2078 Mots
La nuit était bien avancée. Dans deux heures, le soleil se lèverait et recouvrirait cette ville morte d’une chaleur démentielle. Je n’avais aucune envie de quitter la douceur de ses bras. Cette chambre me faisait l’effet d’une île. Malgré les grognements des coyotes dehors, elle semblait détachée du reste du monde. Les doigts noués autour de ceux de Naïs me rendaient nostalgique d’un temps perdu, où nous étions des enfants pas si innocents, conscients que nos sentiments étaient mal et déplacés. Mais maintenant… maintenant que nos âmes resteraient à jamais à l’intérieur de nos corps, condamnées à vivre, tout ceci n’avait plus tellement d’importance. Cela ne ressemblait plus à un péché. Nos parents n’étaient plus là pour nous juger. Personne ne le saurait jamais… Du bruit éclata soudain depuis la rue. Je me relevai d’un bond, imité par Naïs, les oreilles à l’affût. On aurait dit que quelqu’un était en train d’enfoncer un clou dans un mur. Deux, trois, quatre, des centaines de clous. Je me précipitai vers la fenêtre, Naïs dans mon sillage, et écartai le rideau. La rue était sombre et déserte, hormis les cadavres et les charognes. « Ne restons pas là », dis-je à Naïs. Elle enfila des bottes qu’elle avait prises dans l’armoire et me suivit dans le couloir. Nous dévalâmes l’escalier et parvînmes dans le vestibule où patientait un Elfinn nerveux. Il surveillait la rue de ses yeux perçants et métalliques. Son esprit était un capharnaüm ; je n’y comprenais rien. Je passai la main sur sa croupe tendue comme des câbles. « Tu as remarqué quelque chose ? » lui demandai-je à voix haute. Il hennit sans me répondre, observant avec opiniâtreté les murs effondrés des maisons en vis-à-vis. Je passai devant lui et m’avançai sur le perron. L’avenue bordée d’arbres calcinés ressemblait à un cimetière où les maisons auraient été des tombes alignées. Avec l’aube naissante, une brume épaisse envahissait la rue. Une ombre fila sur ma gauche. Naïs sursauta. Je retirai vivement Trompe-la-mort du fourreau ; Naïs s’empara de Loteth. « Finalement, nous ne sommes peut-être pas seuls à Ol-Hane, fit-elle. — Lol que cabeil peritate sus denionn, répétai-je. Tu te rappelles du message sur la porte ? » Elle acquiesça. Je dis d’un ton plus bas : « Les démons sont là. » Naïs resserra sa prise sur Loteth. Le martèlement se poursuivait inlassablement et se déplaçait à présent sur notre droite. Puis, des murmures percèrent, mêlés à une bouillie de grognements. « Tu entends ça ? me demanda-t-elle. — Oh que oui. — Qu’est-ce qu’ils disent ? — Aucune idée. » Je ne percevais aucune pensée aux alentours, comme s’il n’y avait personne. Noterre avait-il déniché des hommes en si grands nombres capables de maîtriser et de dissimuler leur esprit ? Les murmures se poursuivaient. Ce n’était ni un dialecte de l’ancien Asclépion, ni la langue vernaculaire de Noterre, ni de l’Ulutien, pour ce que j’en savais – et là s’arrêtaient mes compétences linguistiques. Le bruit se propagea sur nos arrières, jusque dans la maison que nous venions de quitter. Naïs descendit précipitamment l’escalier, Elfinn sur ses pas, et s’avança dans la rue. « Seïs… Je n’aime pas ça. » Elfinn gratta le sabot sur un pavé et cogna d’un coup de chanfrein sur mon épaule. Je me retournai face à lui et ses yeux métalliques fondirent dans les miens. « Il faut partir, me dit-il. — Tu sais ce qui se passe ? — Il ne faut pas poser la question. Tenshin, il faut juste partir. Ne ressens pas la peur. Ne prononce pas leur nom. Peut-être passeront-ils leur chemin sans se préoccuper de nous. Ne montre pas la peur. Ne prononce pas leur nom. » D’ordinaire, j’aurais discutaillé le bout de gras avec lui, mais sur ce coup-là, je n’hésitai pas. « Naïs, il faut partir… Et vite. » Elle ne protesta pas et sauta en selle, gardant Loteth serrée contre elle. Je m’apprêtais à la rejoindre lorsqu’une ombre passa sur ma droite, une ombre massive, noire comme un corbillard, qui disparut derrière un amas de rochers. Elle se déplaçait bigrement vite. Elfinn me rappela à l’ordre en me poussant de la tête. « Dépêche-toi. » J’enfonçai le pied dans l’étrier quand une force démesurée me propulsa brutalement en arrière. Je m’effondrai sur les pavés, les épaules en premier, sans comprendre et vaguement sonné. Quelque chose m’avait percuté sur le flanc, quelque chose de velu, de colossal et de si rapide que je n’avais pas eu le temps de prévenir l’attaque. « Seïs, ça va ? s’exclama Naïs en sautant de la selle. — Je n’ai rien de cassé », grommelai-je. Je me redressai sur mon postérieur, le dos mâché. « Qu’est-ce que c’était ? — Je n’en sais rien. Je n’ai pas eu le temps de le voir. » Je finis de me relever. Elfinn hennit et je savais que ce n’était pas de la peur, mais un pur instinct de conservation qui lui hurlait de foutre le camp. « Remonte à cheval », intimai-je à Naïs. Elle obéit sans renauder, glissa son pied dans l’étrier, passa la jambe par-dessus la croupe, leva les fesses et alors qu’elle s’apprêtait à s’asseoir, une ombre la chargea et la projeta à terre à plus de deux mètres d’Elfinn. Je me précipitai vers elle, étendue au milieu des gravats comme l’un de ses corps désarticulés. Du sang perlait de son coude et de son avant-bras. Elle secoua la tête comme pour s’assurer d’être en vie, puis saisit la main que je lui tendais. « Tout va bien ? — Hum hum », répondit-elle, encore hébétée. Le martèlement s’intensifia. Les clous semblaient exploser la pierre, la morceler, la déchirer, l’éventrer. Elfinn hennit et se cabra subitement. « Elfinn ! criai-je. Bon Dieu, calme-toi ! » Il reculait tout en raclant les pavés à coups de sabot. Je le saisis par le mors. « Calme-toi », insistai-je. Je le tins suffisamment fort et ordonnai à Naïs de monter. Elle hésita cette fois-ci. Elfinn caracolait de gauche à droite et tirait sur son mors violemment. Naïs parvint à enfoncer le pied dans l’étrier, bringuebala un peu de gauche à droite et réussit à se hisser. J’eus à peine le temps de voir la forme derrière elle, j’étais prêt. Des filets d’air se tissèrent autour du corps de Naïs et la maintinrent fermement en selle. Elle me regarda, les yeux grands ouverts, soufflant par la bouche, et enroula ses poignets autour des rênes. L’ombre fila dans l’obscurité avant que je ne la distingue clairement, sinon pour dire qu’elle me flanquait la trouille. « Ils jouent avec nous », murmurai-je. Naïs serrait frénétiquement Loteth contre son sein. Elle était terrorisée. « Je… je ne parviens pas à les voir », bredouilla-t-elle. Je lâchai le mors d’Elfinn et m’apprêtais à rejoindre Naïs quand : « La créature de Mantaore nous quitte déjà. » La voix était suraiguë et désagréable, comme quelqu’un qui parle par le nez ou les dents serrées. Je tournai la tête vers un tas de gravats. Hormis une montagne de pierrailles et de cadavres, je ne perçus rien de vivant là-bas. « J’ai mieux à faire », répondis-je. Je levai les yeux sur Naïs qui semblait si vulnérable avec son épée serrée contre elle comme un rempart. Je lui fis signe d’avancer. Elle donna un coup de talon dans le flanc d’Elfinn qui, pas mécontent de partir enfin, se mut sur la route sans hésiter. Je marchai à ses côtés, Trompe-la-mort à la main. Tu sens ça ? Oui, Porteur de mort. Je pense que je vais me servir de toi plus tôt que prévu. Je ne le pense pas. Je voulus lui demander pourquoi une telle certitude, mais je fus interrompu dans ma pensée : « La créature de Mantaore ne peut pas partir », déclara la voix. Elle était différente. Plus grave, plus suave et plus menaçante. Naïs m’adressa un coup d’œil terrifié. « Pourquoi ? demandai-je. — Lol que cabeil peritate sus denionn », me rétorqua un concert de voix. Naïs se contracta. « Qui êtes-vous ? » Ce n’était pas humain. Je ne sentais ni odeur, ni pensée, ni âme humaine à des lieues à la ronde. Elfinn s’agitait comme si Ethen en personne était dans la rue. Naïs tenait fermement les rênes sans parvenir à le tenir tranquille. Je posai une main sur son encolure dans l’espoir de le calmer. L’Éliago tourna la tête vers moi et m’adressa un regard effrayé. Bon sang, il avait peur. Je déglutis. « Qui êtes-vous ? » réitérai-je. Naïs s’agita sur la selle. « Partons d’ici. » Un grondement éclata au bout de la rue comme un coup de semonce. « Oh ! Assen ! » s’exclama la voix. Je l’entendis cracher. « Nous détestons les Immortels. Maudits Assens ! Leur sang est gâté. Leur peau est morte et blanche comme un linceul. Ils sentent la mort. Maudits Assens ! Ils ne meurent jamais… » Naïs était pâle comme un linge. « Les Tenshins aussi sont immortels, précisai-je. — Les Tenshins peuvent mourir, rétorqua la voix suraiguë. La mort peut les faucher, les emporter, les dorloter. Oh beau Tenshin ! La mort peut flétrir leur beauté et annihiler leurs pouvoirs. Si grands pouvoirs. Si mauvais. Pfff ! » Il cracha une nouvelle fois. « Bon Dieu ! Qui êtes-vous ? — Non, non, non, ne demande pas, intervint Elfinn, paniqué. Il ne faut pas entendre leur nom. » Il tapa sur mon épaule d’un coup de naseaux. « Pourquoi ? — Mauvais… esprit embrouillé. Écoute-moi, Tenshin. Ne demande pas leur nom. Bouche-toi les oreilles et passe ton chemin. Ton esprit est fort, mais pas assez pour le supporter. Passe ton chemin. — Oh ! Parle-t-il aux animaux ? s’exclama la voix avec enthousiasme. — Ne sent-il pas nos animaux ? » rit un troisième. Les grognements. Ils rompaient parfois le silence. « Elfinn, tu peux les sentir ? — Ils sont partout. — On est encerclés ? — Prisonniers. » Je cherchai à saisir la trace de leur présence, mais c’était comme si ma vue et mon ouïe me faisaient soudain défaut. Comme s’ils se déplaçaient si vite que mes capacités étaient réduites à néant. « Elfinn, qui sont-ils ? » L’Éliago n’eut pas le temps de me répondre. Il poussa un hennissement affolé. Naïs étouffa un hurlement, le poing enfoncé dans la bouche. Je fis volte-face, les doigts si crispés sur la poignée de Trompe-la-mort que mes jointures en étaient douloureuses. Je me retrouvai nez à nez avec un loup d’une taille invraisemblable, aux yeux jaunâtres et globuleux. Il était énorme. La bête dénudait des crocs blancs, tordus et tranchants comme des rasoirs. D’un coup de dent, il pouvait m’arracher la tête. Son poil était blanc et lustré. Il était à la fois magnifique et terrifiant. On aurait dit des loups de l’Ancien Monde, tels qu’ils étaient décrits dans les récits et les légendes. Des loups qui appartenaient au passé. Elfinn recula sur les pavés, soustrayant Naïs à une attaque imminente de l’animal. Le loup ne grognait pas, pas plus qu’il ne bougeait. Il me fixait d’un œil sombre et flavescent et mon propre reflet semblait s’y réfléchir. « Les Fenris sont de beaux animaux, n’est-ce pas ? dit l’une des voix avec vanité. Les hommes ont voulu les détruire, mais ils ont survécu. — Vous m’en voyez ravi ! Qu’attendez-vous de nous ? » Je ne quittai pas des yeux l’animal. J’avais le sentiment que si je détournais le regard, il en serait fini de moi. La voix gloussa. « Le Tenshin est orgueilleux. Il se croit sans peur. Pourtant, l’homme éprouve de la peur quand la mort le regarde. Hum… il éprouve de la peur. » Il semblait goûter un plaisir intense à cette pensée. « Je la sens, dit la chose. Elle se répand dans l’air. Est-ce le Fenris qui la provoque ?... Oui, oui… ce délicat nectar sourde de ta peau. — Je n’ai pas peur », rectifiai-je. Je n’en étais pas si sûr. Je serrais Trompe-la-mort si fort qu’une douleur insidieuse massait la paume de ma main. Plusieurs rires me répondirent. Le monstre me regardait ; il semblait métamorphosé en statue de pierre. Seuls ses yeux attentifs et surnaturels me rappelaient le danger. Je songeai aux cadavres. Certains d’entre eux avaient été déchiquetés et leurs blessures pouvaient rappeler la morsure d’un tel animal. Cependant, tous les corps n’avaient pas subi de pareils dommages. Alors que leur étaient-ils arrivés ? « Le Tenshin nous sous-estime, souffla la voix. Que croit-il que nous sommes ? » D’autres rires. Naïs s’agitait dans mon dos. Le loup continuait de me dévisager, songeant sûrement à moi comme son prochain dîner. Tous les muscles de mon visage étaient crispés. « Bon sang ! s’exclama Naïs. Allez-vous vous montrer ? Allez-vous nous dire qui vous êtes ? Allez-vous… — NON ! » hurlai-je. Il était déjà trop tard. Des silhouettes se découpèrent derrière les amas de pierres et les ruines des maisons. Des ombres obscures nous encerclèrent, escortées des loups blancs. Du coin de l’œil, sans détourner les yeux de l’animal, j’entrevis leurs silhouettes, des silhouettes humaines, vêtues de loques, à moitié nues. Des corps pâles, blancs et malingres. Des cheveux aussi laiteux que leur peau. « Va-t’en, Tenshin », criait Elfinn. Je ne pouvais plus bouger. Mon corps lui-même s’était mû en statue de pierre. L’une des créatures se détacha du groupe et s’avança au centre de la rue. Elle enfouit une main longue et fine dans le pelage de l’animal et le caressa avec tendresse. Le loup recula lentement et je pus enfin me détacher de son regard. La chair de poule courut sur ma peau et parut pénétrer mes organes et mes os tandis que je posais les yeux sur la créature. Jamais je n’avais vu une telle chose. La créature était aussi incolore et transparente qu’une vitre. Sa peau était diaphane à tel point que je distinguais les veines bleues serpentant sur ses joues, son cou et ses bras. D’immenses yeux gris-bleu me dévisageaient avec une expression fanée et contrite. Des lèvres minces et blêmes se dessinaient sur un visage émacié. Son ossature était proéminente. Sa peau collait son squelette. Sous l’étoffe décatie, je discernais ses côtes telles de longs doigts fins barrant sa poitrine comme une toile d’araignée. La créature ressemblait à un spectre. Sur sa tête, deux oreilles se dressaient en pointe au milieu de la chevelure argentée. Mon cœur manqua un battement.
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