Naïs était avachie contre un pilier, le menton sur la poitrine, les mains liées au-dessus de la tête. Du sang coulait sur ses poignets, le long de son crâne et de sa nuque et une immense zébrure déchirait sa chemise sur toute la longueur. À mes côtés, Elfinn hennit bruyamment et caracola dans tous les sens.
J’avançai vers elle comme un automate. J’avais la sensation que mon esprit était vide ; je me sentais incapable de réfléchir. Je n’entendais plus son cœur battre. Plus aucun souffle ne quittait ses lèvres.
Je me laissai tomber à genoux, saisis le couteau dans ma botte et coupai les liens de ses poignets. Je l’attrapai dans mes bras lorsqu’elle s’effondra sur le flanc. Je la tins serrée contre moi si fort et si longtemps que j’en eus des crampes le long des épaules. J’eus la sensation de rester en apnée jusqu’à ce que, quelques minutes ou quelques heures plus tard, les battements de son cœur ne me sortent de ma torpeur. Alors seulement, je me laissai aller contre le mur effondré, posai sa tête sur mes genoux et parus de nouveau respirer normalement. Ma terreur s’envola lorsque sa respiration redevint normale. Je posai la main sur son crâne et durant un instant, malgré les cadavres d’Ol-Hane, je me sentis vivant, parce qu’elle était seulement en vie. J’essuyai sottement une larme qui roula sur ma joue et détournai les yeux de ceux d’Elfinn.
« Ça va, maugréai-je. Me regarde pas comme ça. »
Il poussa un bref hennissement et recula dans la rue.
Je me penchai sur Naïs et fixai les traces de sang qui perduraient sur ses poignets sans plus aucune trace de blessure. Son corps s’était totalement reconstruit. Chaque fibre de peau et de chair avait repris sa place initiale. Hormis le sang, rien ne laissait supposer qu’elle était morte l’espace d’un instant.
« Morveuse, arrête de me faire peur comme ça », chuchotai-je en caressant sa joue.
Le soleil brillait au-dessus de ma tête lorsque je me réveillai en sursaut. Exténué, je ne m’étais pas senti glisser dans le sommeil. Naïs n’était plus là. Je me relevai d’un bond, tout engourdi, et jetai un coup d’œil sur la rue. Elfinn m’adressa un regard indigo et tendit le museau vers l’ouest. J’avançai de quelques pas, les doigts crispés sur Trompe-la-mort, puis m’arrêtai au milieu du chemin, la bouche entrouverte comme un gamin.
Elle était nue, magnifique. Sa peau laiteuse et humide luisait sous les rais du soleil comme une statue d’ivoire. Sa main s’enfonça dans le seau devant elle et des gouttes d’eau giclèrent sur ses épaules, ruisselèrent le long de sa colonne vertébrale et disparurent sur la courbure de ses fesses. Je ne parvenais plus à détacher mes yeux du creux de ses reins. Un bref instant, les souvenirs de Mal-Mort resurgirent dans mon esprit et je pinçai les lèvres en espérant ne pas b****r comme un pendu.
Elle tourna la tête dans ma direction et, l’air idiot, je fus incapable d’éviter son regard. Ma langue devait pendre hors de ma gueule en lorgnant ses seins tendus par l’eau glacée.
Sa voix claqua comme un ordre : « Retourne-toi. »
Penaud – mais pas tant que ça – j’obéis et lui tournai le dos. Je ne parvins pas à effacer le sourire béat de mon visage. J’aurais pu miser Trompe-la-mort sur la table de jeu qu’elle savait pertinemment que je la reluquais. Dès l’instant où je m’étais réveillé, son ouïe d’Assen avait dû le percevoir. Ce bout de femme, grotesquement féminine, se désirait tout à coup séducteur.
Une fois habillée, Naïs passa devant moi et rejoignit l’Éliago. Elle m’avait emprunté l’une de mes chemises ; les manches lui tombaient sur les mains, et le col, trop large, dévoilait sa gorge.
Elle jeta un coup d’œil dans les besaces, poussa une exclamation en dénichant un morceau de pain qu’elle enfourna tout rond dans sa bouche. Une fois qu’elle l’eut mâché, elle me dit : « On part quand tu veux. »
J’émis un grognement. « Tu permets que je pisse avant ! »
Elle haussa les épaules et poursuivit son encas en silence. Je marchai jusqu’à l’angle de la rue et songeai que je n’avais pas fini d’en baver avec elle. Naïs changeait. Elle n’était plus vraiment la jeune fille que j’avais quittée cinq ans plus tôt. Elle était autre chose. Ce quelque chose qui m’avait toujours foutu la trouille.
Une fois soulagé, je me débarbouillai, puis je m’occupai d’Elfinn, rangeai les sacoches, puis grimpai en selle. Je tendis la main à Naïs, elle la saisit en silence et s’installa dans mon dos, les mains ceinturant ma taille. Rapidement, nous nous remîmes en route sans évoquer ce qui s’était passé. Quitter Ol-Hane fut à peine un soulagement, comme si la ville, ce qui lui était arrivé, restait collé à nous comme une seconde peau que rien, à part le temps peut-être, ne pourrait effacer.
Le soleil cognait. La sueur irisait mes coups de soleil et cuisait mon crâne. Naïs restait silencieuse ; son silence devint oppressant comme une chape de plomb qui l’aurait emprisonnée. Je ne savais pas quoi dire pour le briser.
Nous longeâmes le littoral une bonne heure sur un étroit layon bordé de lavande, de ronces et de palmiers myrmidons. L’hiver semblait si loin dans ces régions. De l’autre côté du delta du San-Poe, ce serait pire. La Principauté était connue pour être l’une des contrées les plus sèches du pays. J’aurais dû retourner à Macline, mon devoir l’exigeait. Pourtant, je ne me résolvais pas à l’abandonner. Il y avait tant de façons de faire souffrir un Assen. Et la vision de sa chair à vif, ouverte, me coupa le souffle.
« Combien de temps suis-je resté inconscient à Ol-Hane ? » finis-je par demander.
Elle sembla réfléchir et calculer. « Je crois… un peu moins de vingt-quatre heures, je n’en suis pas certaine. »
Le silence nous goba à nouveau. Le chemin abandonna le littoral et s’enfonça dans les sous-bois avant de rejoindre le sommet de la falaise aux couleurs de safran. Elfinn galopait sans se plaindre et fendait la bise chaude au milieu des pins.
La journée s’écoula rapidement et le soir nous surprit. Alors que le Soleil se couchait, elle murmura brusquement près de mon oreille : « Je suis désolée. »
Les muscles de mes épaules se tendirent. « De quoi es-tu désolée ?
— C’est ma faute ce qui est arrivé. Si je n’avais pas demandé le nom de ces créatures…
— Ne sois pas ridicule. Tu n’y es pour rien. Ni toi, ni moi n’avions les moyens de prévoir la puissance de ces monstres… Je… regrette seulement ce qui est arrivé. »
Elle noua ses doigts aux miens et les serra si fort que mes ongles et ma chair blanchirent. « Merci », dit-elle.
Nous cheminâmes une bonne partie de la soirée sans rien ajouter. On s’accorda une brève halte dans un sous-bois le temps d’engloutir un casse-croûte, puis on reprit la route sans tarder.
Au petit matin, le delta du San-Poe s’étendait enfin sous nos yeux.
La frontière de l’Est.
Le fleuve, d’un bleu indigo, se déversait dans la vallée à toute allure, puis ralentissait brusquement et éclatait en des milliers de veines, au milieu d’écueils, d’arbres entremêlés et de rochers épars. De larges bancs de terres s’étendaient à fleur d’eau. Des cyprès noirs se dressaient et étendaient leurs gigantesques racines par-dessus les veines, creusant le sol marécageux. Des palmiers par centaines se partageaient l’étroit espace entre les ruisselets, se mêlant aux dragonniers et aux rôniers. La végétation était si dense que parfois on n’apercevait plus les bras du fleuve.
« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Naïs en redressant la nuque.
Elle tendit le bras vers une brume incandescente qui se couchait sur toute la vallée telle une moustiquaire autour d’un lit.
« Pas la moindre idée. »
La brume, blanche et opaque, luisait depuis l’embouchure du delta jusqu’à ce que les ramifications du fleuve se fondent dans la mer. Du sommet de la colline où nous étions, elle ressemblait à de la vapeur d’eau ou à une brise charriant des nuages de sable blanc.
« C’est peut-être pas une si bonne idée de passer par là, déclara Naïs.
— On n’a plus tellement le choix maintenant. Les tours d’Alinie doivent être gardées et je n’ai aucune envie de me retrouver de nouveau face aux Taroghs. »
À la mention des créatures, Naïs se tapit dans mon dos. « Seïs, on prétend que le delta est maudit.
— On prétend beaucoup de choses qui sont stupides. Superstition !
— Les Tenshins font partie de nos légendes et pourtant, vous existez bien, contra-t-elle.
— Les femmes intelligentes aussi, c’est pas pour autant qu’on en voit ! »
Je reçus un coup de coude entre les omoplates. J’émis un ricanement, puis ajoutai, de nouveau sérieux : « On n’a plus le temps de rebrousser chemin. Il faut qu’on traverse. »
Elle acquiesça.
Les falaises du Golfe d’Ol-Fir s’achevaient en pente douce et se jetaient dans le fleuve. De l’autre côté, elles se dressaient à nouveau… en territoire ennemi. Ses contours sombres se dévoilaient au-delà de la cime des arbres et de la brume lactescente.
« La Principauté », murmura Naïs.
Un frisson s’empara de tout mon dos. Me retrouver face à Noterre, après en avoir tant entendu parler, aiguisait mon impatience. C’était comme de rencontrer le diable en personne ou une légende vivante.
Nous atteignîmes rapidement les rives du San-Poe. Elfinn ralentit l’allure. Il longea le fleuve en direction de la mer. Un vrai labyrinthe de joncs, de cyprès, d’écueils nous barrait la vue. Je fis arrêter l’Éliago et posai pied-à-terre. Le sol était boueux. Mes bottes s’enfoncèrent dans la terre humide et se retrouvèrent maculées de racines et d’herbes détrempées.
« Et maintenant ? s’exclama Naïs en sautant de selle. Comment fait-on pour traverser ?
— J’ai entendu dire qu’il existait un chemin naturel, créé par les écueils et qui permettrait de traverser le delta.
— Comment le sais-tu ? »
Je haussai les épaules tout en examinant la disposition des lieux. « Comment je le sais n’a pas vraiment d’importance, si ?
— Tu réponds toujours à une question par une autre, constata-t-elle.
— Vieille habitude.
— Pour éviter de te faire pincer dans tes magouilles, je suppose.
— Quelque chose dans ce goût-là. »
Je m’avançai le long des berges et inspectai la prolifération de cyprès et de fleurs tropicales. Au bout d’un moment, je me rendis compte que je cherchais davantage à percer le mystère de cette brume que le chemin qui nous ferait traverser. Ce voile de soie blanc était hypnotique, et une fois le regard rivé sur lui, il devenait presque impossible de l’abandonner.
Naïs frappa brusquement dans ses mains. « Tu rêves ou quoi ? »
Je baissai les yeux sur elle d’un air somnolent. Je me forçai à sourire, puis je passai à ses côtés et longeai la berge. Elle grogna et m’emboîta le pas.
On mit moins d’une demi-heure à trouver notre chemin. Deux rôniers gigantesques en marquaient l’entrée à l’instar de colonnes. Elfinn et Naïs sur les talons, je m’engouffrai au milieu d’un entrelacs de branches, de troncs tordus et de racines informes. De la terre fangeuse, des rochers surgissaient sans cesse comme par enchantement derrière les cyprès, puis des bancs de sable blanc dans lesquels on s’enfonçait jusqu’aux genoux. La profondeur des veines bleues du fleuve était trompeuse. La première fois que j’y pénétrai, le niveau de l’eau me submergea jusqu’à la poitrine. Après quoi, on essaya de les contourner, de dénicher des gués praticables ou de les enjamber lorsque c’était possible.
Nos bottes s’embourbaient dans un marécage sans fin, se prenaient dans des radicules tranchantes et emmêlées. Les murmures de la faune tropicale envahissaient le delta. Le bruit était perpétuel et presque menaçant.
Puis tout à coup, plus rien. On ne croisa plus aucun animal. Le chant des oiseaux se tut. Le silence envahit le delta. Je n’en pris pas conscience tout de suite.
« Seïs, tu as remarqué ?
— Plutôt oui. »
Elfinn renifla et dressa les oreilles.
« Ce n’est pas normal, dit Naïs. Où sont les animaux ?
— Bonne question. »
Devant mon manque d’entrain à alimenter la conversation, elle se tut et poursuivit sa progression en silence.
Nous nous enfoncions toujours plus profondément dans le delta avec la désagréable impression de ne pas en voir la fin. Le voile de brume nous dissimulait entièrement la rive est.
Après de longues heures d’une marche harassante, nous décidâmes d’une petite halte. Naïs se laissa tomber sur l’énorme racine d’un cyprès et émit un râle de fatigue. Je m’assis au pied d’un palmier tordu qui semblait coiffé de gaze blanche. En tendant la main, mes doigts la traversèrent et disloquèrent sa matière. Ce n’était ni de la vapeur d’eau, ni du brouillard, ni du sable en suspension.
« Je me demande ce que c’est », murmura Naïs en s’épongeant le front du revers de la main.
Ses yeux embrassèrent d’un large coup d’œil l’immense banc de brume.
« Je n’en sais pas plus que toi. »
Je passai un coup de langue sur mes lèvres et contemplai le voile nivéen comme si c’était devenu plus précieux qu’une bonne bière.
« Il y a au moins une chose dont je sois certaine, assura-t-elle avec une touche d’ironie, c’est que tu sembles complètement obnubilé par cette brume. »
Sans la regarder, je rétorquai : « Pas du tout. »
Elle grogna. « Je t’en prie ! Depuis que nous avons pénétré ce labyrinthe, tu passes ton temps le nez en l’air à l’admirer et à essayer de la toucher.