Le lendemain soir, je suis à l’heure au dojo. La porte est ouverte et une lueur jaunâtre se diffuse sur le parquet. Légèrement anxieuse, je grimpe la volée de marches et entre dans la grande salle où d’ordinaire les jeunes apprentis et les hommes faits s’entraînent à leurs arts.
Torii est au centre de la pièce. Torse nu, il glisse sur le sol et manie son arme avec une grâce presque féminine. Son sabre ressemble à sa main ; il s’étire devant lui comme la parfaite continuité de son être. Ses mouvements sont fluides, parfaits, aériens. Je pourrais sentir l’air se faufiler sur sa lame, se rompre et se déchirer sur l’Astrée comme un voile de soie. Je me tiens en retrait et l’observe en silence. Son corps à lui seul est une arme redoutable. Il l’a façonné de telle sorte que chaque muscle est affûté et prêt au combat. Il a une ligne et un maintien sublimes. Ses che-veux bruns sont noués en catogan sur sa nuque et quelques mèches tombent sur son front. Ses yeux noirs se fixent sur un point invisible et ne dévient jamais.
Il se redresse légèrement et, sans me regarder, me dit : « J’ai apporté des vêtements. Changez-vous. »
De la pointe de son sabre, il me désigne une culotte bouffante et une tunique à manche courte suspendues à une poutre du dojo, puis il reprend son échauffement, oubliant jusqu’à ma présence. Je m’approche du fond de la salle et m’attelle à me dévêtir. Je dénoue mon obi, que je pose délicatement sur la poutre, puis je laisse tomber mon tomesode. Du coin de l’œil, je l’observe. Torii ne me regarde pas et je me demande si cet homme est bien un homme ou s’il n’est pas dépourvu des attributs requis à sa condition. J’enfile la culotte bouffante qui, trop longue, me tombe sur les chevilles, puis passe la tunique à brocard. Les nœuds des tuniques masculines sont d’une grande complexité et je ne parviens pas à les nouer convenablement. La corde est trop longue et pendouille misérablement sur mon flanc gauche.
Je soupire. Je dois avoir l’esprit affûté si je ne veux pas tomber dans le piège que le Porteur de Mort bâtit autour de moi.
Je me retourne et m’approche du centre de la salle. Torii suspend aussitôt son exercice, étire ses muscles, puis remet Zan’Shi au fourreau. Il me regarde de la tête aux pieds, hausse un sourcil mécontent, puis le visage sec, s’approche de moi et dénoue le nœud que je m’étais évertuée à attacher.
« Regardez bien. Je ne vous le remontrerai pas deux fois. »
Il accomplit une boucle savante, passe la corde autour de ma taille une deuxième fois, l’insère au milieu du nœud puis tire d’un coup sec. « Vous voilà prête. Prenez un rokush.
— N’importe lequel ?
— N’importe lequel. »
Je me dirige vers le mur où sont alignées toutes sortes de rokushs, des bambous taillés de façons différentes, avec des tailles différentes. Je m’empare d’un bambou ni trop long, ni trop court, affûté à la pointe comme une dague.
« C’est un bon choix. Maintenant, reposez-le.
— Vous m’avez demandé d’en choisir un. »
Il fronce les sourcils. Il n’apprécie pas mon intervention. Je repose le rokush dans son emplacement et reviens au centre de la pièce.
« Agenouillez-vous », m’ordonne-t-il.
Je le dévisage d’un œil frondeur. Il se mord la lèvre. « Ne m’obligez pas à me répéter, Madame, ou ces leçons seront terminées avant même d’avoir commencé.
— Mais est-ce bien des leçons ?
— Si vous ne m’accordez pas votre confiance, vous n’apprendrez rien de moi. »
Je lui adresse un sourire pince-sans-rire. « Vous savez que je n’ai aucune confiance en vous.
— Il le faudra pourtant. Agenouillez-vous. »
J’obéis, écarte ma tunique sur l’arrière et m’agenouille devant lui, la tête effrontément levée. Or, contre toute attente, il s’agenouille à son tour en face de moi, les mains sur les genoux. J’imite sa position et il approuve d’un hochement de tête. Il ferme les paupières et sa respiration devient peu à peu si lente que je l’entends à peine respirer.
La méditation devrait me permettre d’acquérir un plus grand calme et peut-être une plus grande sagesse, mais je suis incapable de me concentrer. Torii est si proche de moi que tout mon corps se rebelle. Je pense à lui et tente de définir les liens qu’il tisse autour de moi comme d’immenses tentacules. Torii n’agit jamais sans raison, et celle de me défendre n’en fait pas partie. Il a quelque chose derrière la tête et je brûle de savoir ce que c’est.
Après un temps indéfinissable, mes genoux me font souffrir. Mes rotules s’écrasent contre le plancher et les muscles de mes jambes se rebiffent. Mon dos est douloureux et tendu ; les muscles de ma nuque s’étirent comme des cordes raides, et je n’arrive plus à penser à autre chose. La douleur est un état d’esprit.
Torii bouge enfin. J’ouvre les yeux, tandis qu’il se relève. Il me fait signe de l’imiter. Je me redresse et tout mon corps hurle de douleur. Je vacille. Torii me rattrape par la manche. Je le bouscule, retire ses doigts de ma tunique et recule, frappée de stupeur.
« Je… Vous m’avez surprise », je bredouille sottement.
Un sourire étrange traverse son visage et des frissons courent le long de ma colonne vertébrale en écho.
« Détendez vos muscles. Étirez-vous. Les douleurs vont vite s’estomper. »
J’imite chacun de ses gestes, chacune de ses postures. Si je me tiens mal, il fronce les sourcils, et si je persiste à mal me tenir, il replace mes bras et mes jambes dans la position adéquate comme les pièces d’un puzzle. Je n’aime pas qu’il me touche. Chaque fois que ses mains me frôlent, une décharge électrique me percute de plein fouet comme si je me prenais la foudre sur la tête.
« Nous en avons fini pour ce soir. Exécutez ces mouvements de base aussi souvent que possible. Nous nous reverrons demain. Jusque-là bonne nuit.
— Vos vêtements ?
— Gardez-les. »
Il s’éloigne vers l’allée du château sans se retourner. J’attrape mon tomesode sur la poutre et mon obi, puis en toute hâte, je regagne ma chambre. Ces exercices me laissent un goût amer dans la bouche, un goût d’inachevé et une saveur aigrelette de me faire peu à peu possédée. J’entre dans son jeu et c’est lui qui mène la danse.
Je me couche, mal à l’aise, avec le sentiment persistant que tout ceci n’est pas une bonne idée et que cela pourrait me conduire à ma perte plus vite que prévu.
La porte de ma chambre s’ouvre peu de temps après. Shaolan apparaît, vêtu d’un kimono de soie bordeaux, sur lequel se dessine le blason de la famille Shin, l’épée noire estampillée sur le dos et sur chaque côté des manches de sa tunique.
Shaolan s’agenouille près de moi et caresse mon visage. « Je crains de n’avoir encore quelques appétits », me dit-il. Ces mots m’effraient plus qu’aucun autre. Je me relève sur les coudes ; je tremble. Lentement, en suffoquant, je défais mon yukata. Le tissu dégringole sur mes épaules et je l’entends soupirer. Dans la pénombre, ses traits durs comme l’acier me semblent plus fins et moins rigides qu’à l’accoutumée. Shaolan ressemble par bien des aspects à Shin Torii. Les mêmes cheveux noirs, les mêmes yeux sombres, mais Shaolan se démarque par un tempérament vindicatif qu’il ne cherche pas à dissimuler. Ses yeux sont deux sphères obscures dans lesquelles il n’y a ni étoiles, ni lune, ni vie. C’est un homme de pouvoir. Il sait s’entourer d’hommes de confiance et serviles, d’hommes en armes habiles et obéissants et de grands penseurs pour ses nuits d’insomnie. Shin Shaolan est un paradoxe à lui seul, tour à tour tendre et v*****t, cruel et magnanime, capable d’offrir un palais pour l’instant d’après vous fouetter au sang si vous lui déplaisez. Il ne tolère ni les revendications, ni les protestations, ni l’ennui. Ses hommes mourraient pour lui, j’ignore pourquoi. Je ne comprends pas leur abnégation à son égard, et moins encore celle de Shin Torii, en dépit des liens du sang. Le sang ne crée pas tout ; parfois il détruit et Shaolan a détruit plus qu’un ouragan le pourrait en une décennie. Sa puissance s’est bâtie sur la peur et sa domination. Son château des Hautes Terres en est le bastion et le Porteur de Mort, son fer de lance.
Shaolan plonge le visage sur ma poitrine et m’embrasse tendrement. « Tes nouveaux appartements te plaisent-ils ? me demande-t-il entre deux baisers.
— Ils sont très bien.
— L’incendie m’aura permis des rénovations de circonstance. »
J’acquiesce tandis qu’il me couche sur le dos. Ses doigts frôlent les meurtrissures qu’il m’a infligées la veille. « Ai-je été trop dur avec toi ?
— Pas plus hier que les autres fois. »
Il affiche un sourire contrit. « Tu n’aimes pas ça et tu me laisses faire. Pourquoi ?
— Ai-je le choix ? M’épargneras-tu si je refuse ?
— Tu crois que je peux te faire du mal ?
— Je crois que tu peux tout. »
Son sourire se transforme en grimace et il tire violemment sur mon obi dont il arrache le nœud. « Je crois que tu me possèdes plus que je ne veux bien l’admettre, m’avoue-t-il. Et je crois que tu le sais très bien. Tu en uses assez pour faire tourner en bourrique mes hommes, même Torii s’y laisse piéger.
— Torii ? m’étonné-je. Je ne crois pas que Torii soit susceptible de se laisser séduire par qui que ce soit.
— Torii est un homme, comme moi, et il aime les belles choses, comme moi.
— Torii est un émasculé ! » m’exclamé-je.
Shaolan éclate de rire, et un instant, son rire me paraît jeune, enfantin, comme si un souvenir d’autrefois resurgissait en lui et lui procurait du plaisir.
« Torii s’est cuirassé. Il ne laisse pas facilement entrevoir ses sentiments. Ceux qui les percent périssent aussitôt sous Zan’Shi, aussi vite que l’éclair frappe le sol.
— Tu es si fier de lui.
— Peu d’hommes ont la chance d’être accompagnés d’un frère aussi talentueux que lui.
— Ne le crains-tu pas ?
— En quoi devrais-je le craindre ? me demande-t-il, en relevant la tête d’entre mes seins.
— Que tes hommes l’apprécient plus que toi, qu’il te surpasse en pouvoir, en célébrité… et en talent ? »
Un éclair traverse son regard et je sais que j’ai prononcé le mot de trop. Son visage s’assombrit comme un ciel bleu gagné par l’orage. Je me mords les lèvres violemment pour ne pas pleurer.
« Torii m’est fidèle. Torii ne me trahirait jamais ! »
Sur quoi, il arrache mon yukata et le jette dans la pièce. Son corps v***e le mien, comme il le fait depuis dix ans, chaque jour, sans qu’un cri ne m’échappe, sans qu’une larme ne me trahisse, sans que je n’éprouve un gramme de plaisir dans cet acte sordide. Il me mord et me fouette les seins avec ses mains, et quand il a fini de prendre son plaisir, il se relève, s’habille et s’en va sans un mot, la colère barrant son visage comme une cicatrice.
Seulement après qu’il soit loin, je fonds en larmes ; j’écrase mon visage dans l’oreiller et je laisse mes cris se perdre dans les flocons de coton. Une fois que je n’ai plus de larmes, je me relève et je vais me laver pour effacer la trace de ses doigts sur mon corps et nettoyer sa semence jusqu’à ce qu’il n’en reste rien. Puis je me prépare du thé dans lequel, secrètement, je mélange des herbes abortives. Je le bois sur la terrasse, dans la fraîcheur de la brise, et je rêve de l’île aux sumacs sur laquelle j’aimerais parfois me laisser mourir.
Je sens sa présence avant qu’il ne parle. Son regard, sur mes épaules, est comme son épée, violente et incisive.
« Je veux une promesse, me dit-il, en s’approchant.
— Laquelle ?
— Ce que je vous enseigne, jamais vous n’en userez contre Shaolan.
— Je n’ai aucune raison de m’en servir contre votre frère. »
Torii tire violemment sur la manche de mon yukata et dévoile mon épaule striée de marques rouges. Une lueur inhabituelle passe dans ses yeux que je ne parviens pas à expliquer. Sa main ne tremble pas ; son visage ne s’émeut pas. Il a vu tellement pire et il connaît Shaolan mieux que personne, pourtant, il me regarde d’un air singulier sur un visage d’ordinaire si froid et si prévisible.
Je remonte la manche de mon yukata et le regarde dans les yeux. « Est-il possible de mettre de côté un savoir lorsque celui-ci peut s’avérer utile ? lui demandé-je.
— Je ne requiers pas que vous le mettiez de côté, j’exige que vous n’en usiez pas contre la mauvaise personne.
— J’ai donc le droit d’acquérir un savoir séculaire sur l’art du combat, mais je n’ai pas le droit de me mesurer à quiconque pour connaître ma valeur. Ai-je bien saisi votre affaire ?
— Vous le mesurerez, n’ayez aucune crainte. Mon frère n’est pas le seul qui mérite votre courroux. »
Ses doigts frôlent le médaillon autour de mon cou, le K et le J aux branches entremêlées comme les membres des amants. Ce médaillon qu’il m’a offert le jour où il a tué mon frère. Le symbole d’éternité de ma haine contre lui.
« Pourquoi le protégez-vous ainsi ? demandé-je. Que vous a-t-il apporté ? Que vous a-t-il pris ? Pourquoi accepter qu’un autre possède ce que vous pourriez posséder ? »
Il plaque sa main sur ma bouche. « Shaolan est mon frère. Je ne veux plus jamais vous entendre prononcer de telles paroles. Je n’ai pas besoin de ce que possède Shaolan. J’ai déjà tout ce que je désire. »
Il me libère de sa poigne et recule contre la palissade.
« Et que désirez-vous ? »
Sa main caresse le manche nacré de Zan’Shi. « Tu t’es trompée sur moi, Meridiane. Tu ne sais pas qui je suis. Tu ne l’as jamais su. »