Passage En Noir 2

1041 Mots
Shaolan sort de ma chambre. Il semble de toute évidence satisfait de mon obéissance à le satisfaire. Shaolan est la proie de désirs bien spécifiques et je m’y plie de mauvaise grâce pour obtenir la paix et la liberté de mes mouvements en récompense. C’est un marché honnête, s’il n’est pas honorable. Je me rhabille dans la pénombre de ma chambre et dissimule derrière le coton fleuri les blessures qu’il m’a infligées. Une douleur lancinante s’empare mes épaules et mes reins ; je tente de ne plus y faire attention. Mon père disait que la douleur était un état d’esprit. Un esprit fort ne ressentira qu’une faible douleur, alors qu’un esprit faible en sera terrassé. Je me relève et tire le shôji. Une petite brise m’accueille et sèche la sueur de mon front. C’est une belle nuit qui commence. Je suis seule et j’y trouve du plaisir. Je bois le thé sur la terrasse, mange des morceaux de poissons plongés dans un bouillon, avec des petits légumes. Dans le jardin, quelques hommes de Shaolan surveillent les environs. Depuis l’incendie de notre demeure, Shaolan a augmenté nos effectifs et consolidé nos défenses, de sorte qu’aucun homme, fut-il possédé d’une force inhumaine, ne puisse à nouveau pénétrer les bâtiments sans périr aussitôt. Après mon dîner, je m’engage dans l’allée de sable blanc et je regarde au loin l’île aux sumacs. L’été touche à sa fin. Je crains l’hiver et ses frimas. Il me happe comme le sommeil et j’ai peur de ne jamais me réveiller au printemps prochain. Sur le ponton du lac, la silhouette de Torii fait face à la forêt comme un ennemi. Tout autour de lui semble un ennemi. Son sabre à la main, le long de sa cuisse, il se tient prêt à pourfendre l’air. Je m’approche en silence, dépose mes sandales à l’entrée du ponton et m’avance pieds nus sur le bois lustré. Il bouge brusquement à une vitesse telle que je ne discerne plus les contours de sa silhouette, jusqu’à ce que sa lame se tienne à un pouce de ma gorge. Un pas de plus et j’étais embrochée sur la pointe de son sabre. « Que faites-vous ici ? » Sa voix est aussi tranchante qu’une lame de rasoir. Son regard d’ébène me transperce et je retiens mon corps de toutes mes forces pour ne pas qu’il vacille malgré moi. « J’ai suivi votre conseil. » Je crains ma propre folie. Je sais le piège qu’il me tend, pourquoi y plonger corps et âme ? Pourquoi agit-il sur moi telle une attraction, comme nos lunes et la terre ? « Mon conseil ? — Votre proposition », précisé-je. Un sourcil interrogateur se soulève sur un œil sombre comme une pierre volcanique. « En avez-vous parlé à Shaolan ? — Est-ce nécessaire ? — Non. Seulement clairvoyant, mais vous êtes plus subtile que cela. » Je hausse les épaules. Je ne tiens pas à alimenter ce qu’il croit connaître de moi. « Acceptez-vous de m’enseigner, oui ou non ? — Acceptez-vous de vous plier à mes règles ? » Le piège se referme sur moi. J’en sens les crocs sur ma chair. J’acquiesce néanmoins, me pliant obstinément à la ligne de conduite que je me suis tracée voilà longtemps. « Si elles se bornent à la décence », argué-je. La lame oscille le long de ma gorge. Il l’incline sur le côté et s’approche si près de moi que son haleine à l’eucalyptus vient m’effleurer. « Non, si je vous enseigne, vous acceptez les règles que j’édicte, pas celles que vous jugez digne de vous. C’est à prendre ou à laisser. Je n’ai rien à gagner dans cette affaire, sinon à aiguiser la colère de Shaolan s’il apprend ce que nous faisons derrière son dos. » Jamais je ne l’ai entendu parler autant depuis dix ans que je vis ici. Je mords ma lèvre avec une telle violence qu’un goût de sang envahit rapidement ma bouche. Un goût métallique, cuivré et désagréable. « Pourquoi le faire si cela vous apporte si peu ? demandé-je. — Vous souhaitiez pouvoir vous défendre. Je vous en donne l’opportunité. Mes adversaires, peu importe qui ils sont, qui ils représentent, ont le droit à un enseignement qui leur permette un combat équitable contre moi. — Pourquoi ? N’est-ce pas un risque de perdre ? — Qu’y gagnerais-je à vaincre un adversaire incompétent, sinon d’avoir fait couler le sang inutilement ? Vaincre importe peu si vous ne le méritez pas. » J’émets un bref ricanement. « Mon père disait que seule la victoire comptait pour son seigneur. Peu importait les moyens et les sacrifices pour y parvenir. Être rusé s’il faut être rusé. Être mendiant s’il faut mendier. Paraître idiot ou malhabile si cela s’avère nécessaire. Il n’y a pas de limites pour vaincre. — Il est fort dommage qu’il ait perdu de vue ses propres axiomes. Peut-être serait-il encore en vie. » Une chape de colère croule sur mes épaules. « Ne parlez pas de ce que vous ignorez. Vous ne connaissiez pas mon père. » Torii m’adresse un sourire, un sourire à son image, gelé comme les frimas de l’hiver. « J’ai tué votre père. J’ai brûlé Hélivent et chaque homme et femme de votre peuple. Pour quelles raisons seriez-vous là si vous ne souhaitiez pas vous venger ? » À mon tour, je lui adresse un sourire tout en nuance. Je sais qu’il cherche à me provoquer, voir ma réaction. Je tente de masquer la haine qui tout à coup m’envahit et tétanise le moindre de mes muscles. « Être rusé s’il faut être rusé, mendier s’il faut mendier, répète-t-il. Souffrir s’il faut souffrir. Dormir dans le lit de son ennemi s’il faut dormir avec lui. » Je le regarde droit dans les yeux, et son regard, sous la couche de glace, semble un instant brûler. Brûler comme autrefois il a brûlé la grande Hélice d’Hélivent. « J’accepte vos règles, dis-je, la mâchoire crispée. Je ferai ce que vous jugerez nécessaire pour votre enseignement. » Il incline la tête et, d’un mouvement fluide, remet au fourreau sa lame Zan’Shi, sublime et mortelle. « Demain soir, à la même heure, retrouvez-moi au dojo dans une tenue vestimentaire plus adaptée au type de pratiques que j’entends vous apprendre. — Je n’ai pas d’autres vêtements que ceux que votre Maître m’a octroyés. — Dans ce cas, je vous en apporterai… Demain soir. » Puis, il s’éloigne le long du ponton de sa démarche calme et posée comme si rien autour de lui ne pouvait rompre sa sérénité et plier son échine. Je me détourne de Torii et contemple le lac dans lequel se reflète mon visage. Les hommes l’ont toujours trouvé attrayant, comme un jouet bien fait, conçu pour les satisfaire. J’ai conscience de mon pouvoir de séduction et de la faible influence qu’il exerce sur Torii. Il m’ignore magnifiquement, et lorsqu’il daigne me regarder, j’ai la sensation d’être minuscule. Ce sentiment d’impuissance m’est désagréable. Je l’ai connu sous bien des formes, mais pas celle-ci. Même Shaolan ne résiste pas à mon attraction, et il tient tant à ma beauté qu’il n’outrepasse jamais ses désirs sur mon visage. Jamais au visage.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER