I
IPeu de rues à Paris comptent autant d’hôtels, anciens ou nouveaux, que la rue de Lille : hôtel de Montmorency, de Choiseul-Praslin, de Noailles, de Mortemart, de Bentheim, de Lauraguais, de Rouault, d’Humières, d’Ozembray, hôtel de l’ambassade de Prusse, palais de la Légion d’honneur, dix autres.
Au-dessus de la porte d’entrée d’un de ces hôtels d’assez médiocre apparence, bien que cette porte d’ordre dorique flanquée de chaque côté de colonnes accouplées ait des prétentions au style, – on lit sur une plaque de marbre noir :
HÔTEL DE CONDRIEU – R.
Cette inscription tire d’autant mieux l’attention qu’elle est unique dans cette rue, les autres hôtels ne se signalant au dehors par rien de particulier, pas même un écusson avec armoiries.
Que veut dire ce R séparé du nom par un trait d’union ?
Pour peu que celui qui se pose cette question ait ouvert un dictionnaire biographique, un livre de mémoires ou un roman historique, il sait que ce nom de Condrieu est écrit à chaque page de l’histoire de France, et s’il n’a jamais entendu parler de Condrieu le Barbu, qui fut tué à Poitiers ; de François de Condrieu, qui fut tué à Pavie ; de Louis de Condrieu, l’un des chefs de la Ligue ; de Gaston de Condrieu, l’ambassadeur de Henri IV ; de Guy de Condrieu, l’ami de Louis XIII, il connaît au moins la belle marquise de Condrieu, la maîtresse de Louis XIV, qui obtint que son royal amant érigeât le marquisat de Condrieu en duché-pairie en faveur de son mari, non moins complaisant et non moins âpre au gain que M. de Soubise, et il se dit que ce R tout seul indique assurément une branche de cette grande famille des Condrieu.
En effet, n’y avait-il pas sous le second Empire un sénateur du nom de Condrieu-Revel qui portait le titre de comte ?
Cet hôtel était le sien, sans aucun doute, et ce Condrieu-Revel ne pouvait être qu’un membre de la famille des Condrieu ; Revel était là comme Nivelle, Laval, Fosseux, Tancarville s’est trouvé à la suite du nom de Montmorency.
Il fallait être bien au courant des hommes et des choses du monde parisien pour savoir qu’entre les Condrieu tout court et les Condrieu-Revel il n’y avait jamais eu aucun lien de parenté, et pour expliquer d’une façon nette et claire ce qu’étaient ces Condrieu-Revel ; encore y avait-il à leur sujet des points entièrement inexplicables.
Ce qu’on savait généralement de ceux-ci, c’était qu’un général portant ce nom de Condrieu s’était distingué dans les guerres de la Révolution et de l’Empire, et qu’il avait été fait comte par Napoléon. D’où venait-il ? Qui était-il ? Cela restait obscur. Brave soldat à coup sûr, de plus bon courtisan. Napoléon n’en avait pas demandé davantage. Un Condrieu à sa cour, cela était pour lui plaire, lui qui accueillait l’ancienne noblesse avec des joies de parvenu ; celui-là avait l’apparence de l’authenticité s’il n’en avait pas la réalité.
À la Restauration, le chef de la famille de Condrieu, la vraie, le duc Albert, rentrant en France avec Louis XVIII, qu’il avait accompagné en exil, s’était inquiété de ce comte de Condrieu et il avait fait demander au général si, par extraordinaire, ils seraient parents. Très poliment, humblement même, le général avait répondu qu’il n’avait jamais prétendu à cet insigne honneur ; mais qu’à l’avenir, pour éviter toute confusion et dans un sentiment de délicatesse qui, espérait-il, serait apprécié, il joindrait à son nom de Condrieu, que tout naturellement il ne pouvait ni changer ni abandonner, celui de Revel, que quelques-uns de ses ancêtres avaient autrefois ajouté au leur.
Satisfait de ces explications, le duc Albert n’avait pas poussé les choses plus loin ; maintenant que le silence qui pendant les vingt années de la Révolution et de l’Empire s’était fait sur lui, avait cessé, maintenant qu’il avait repris à la cour et dans l’État les charges qu’avait occupées sa famille, il n’y avait plus en France qu’un Condrieu, – lui ; ce général de Bonaparte n’existait pas ; ça ne comptait pas. Les choses étaient restées ainsi jusqu’aux journées de juillet 1830, où les Condrieu avaient repris le chemin de l’exil avec Charles X et où un Condrieu-Revel, le fils précisément de ce général de Bonaparte « qui ne comptait pas », était venu occuper au palais du Luxembourg la propre place du duc Albert de Condrieu.
C’était un homme habile que ce nouveau comte de Condrieu, qui après avoir servi avec zèle l’administration impériale, avait obtenu un rapide avancement sous la Restauration et avait su se faire nommer pair de France par Louis-Philippe.
De tournure épaisse, il s’exprimait cependant difficilement, lentement, en répétant ses mots comme s’il ne pouvait pas les trouver ; mais s’il ne payait pas de mine avec sa grande taille voûtée aux épaules remontées, sa tête en poire couronnée d’un toupet frisé, ses fortes mâchoires et ses bajoues pendantes, sa démarche lourde, à pas traînés, son geste hésitant et gauche, il n’en était pas moins plein de finesse et d’astuce, retors, prompt à tourner tout à son avantage, âpre au gain, ambitieux d’honneurs autant que de fortune et de biens, capable de tout pour réussir, sans scrupule et sans honte, avec une suite dans l’esprit, une fermeté dans le caractère, une persévérance dans la volonté qui faisaient qu’un but visé par lui était sûrement atteint un jour, tôt ou tard, malgré tout et contre tous.
Pendant la Restauration, le duc Albert de Condrieu avait acquis une autorité considérable dans la Chambre des pairs aussi bien par le talent que par le caractère ; mais en héritant de son fauteuil le comte de Condrieu-Revel n’avait point hérité de cette autorité. Cependant, s’il n’avait pas su s’emparer de la tribune, il avait su tout au moins y monter à propos pour y prononcer quelques-uns de ces mots décisifs qui posent un homme et le font remarquer.
En dehors de la Chambre, on avait encore lu assez souvent ce nom de Condrieu-Revel dans les journaux, car, bien qu’il ne fût pas plus écrivain qu’orateur, le comte avait publié de temps en temps quelques mémoires et quelques livres dont la presse s’était occupée. Un livre ne se composant pas d’un mot heureux dit avec plus ou moins d’à-propos, il fallait l’écrire ; mais pour cela M. de Condrieu-Revel avait une méthode aussi commode que peu fatigante. Décidé à publier un mémoire ou un livre sur un sujet qu’il avait préparé, il se faisait envoyer de jeunes écrivains à leurs débuts, zélés, instruits, intelligents et ayant une bonne écriture ; puis, quand parmi ceux qui se présentaient il en avait trouvé un possédant les qualités qu’il exigeait, – qualités qui devaient être en réalité plus nombreuses que celles qu’il réclamait ostensiblement, – il lui remettait un manuscrit assez mince accompagné d’un petit discours qu’il savait admirablement faire comprendre plutôt par ses silences, les sourires discrets, ses sous-entendus, que par ses mots mêmes qu’il employait : « Voici un manuscrit que je viens d’achever (c’était toujours le même qui servait) ; il est fort mal écrit, vous le voyez, si mal que je ne puis pas moi-même en lire un mot ; il est vrai que j’ai la vue très mauvaise. Tâchez de le déchiffrer, et alors mettez-le au net, je vous prie, vous trouverez sans doute des phrases inachevées : achevez-les, des passages incomplets : complétez-les, je vous y autorise ; seulement, comme il peut être utile pour un travail de ce genre de bien savoir à l’avance ce que j’ai voulu faire, je vais vous l’expliquer, cela facilitera beaucoup votre lecture, et même cela pourra la remplacer… quelquefois. » Et tout de suite il expliquait assez brièvement, d’une façon embrouillée et confuse, ce qu’il avait peut-être voulu faire, mais ce qu’en réalité il n’avait nullement fait. Si le jeune écrivain était s*t, ou bien s’il était indépendant, il rapportait le manuscrit du comte, en s’excusant de n’avoir pu le déchiffrer ; si au contraire il était intelligent, besoigneux, disposé à tout faire pour gagner quelque argent, il rapportait un gros manuscrit bien net joint à celui qu’il était censé avoir lu ; le comte l’en remerciait fort poliment, le louait pour sa belle écriture et le payait un peu plus cher que ne se payent généralement les copies. Puis bientôt le livre paraissait sous le nom du comte de Condrieu-Revel, commandeur de la Légion d’honneur, membre de plusieurs sociétés savantes de France et de l’étranger, et propageait dans le monde entier la réputation et la gloire de son noble auteur.
Et, pendant ce temps, à Holy-Rood, à Goritz, plus tard à Frohsdorff, les Condrieu, les vrais, restaient les fidèles serviteurs de leur roi.
En France, on ne connaissait plus qu’un Condrieu, le comte de Condrieu-Revel précisément, l’habile politique, l’auteur de tant d’œuvres remarquables.
La branche cadette avait détrôné la branche aînée, qui n’existait plus pour le public.
Comment n’eût-on pas cru à cette parenté lorsqu’on avait vu mademoiselle Éléonore-Simonne-Gaëtane de Condrieu, fille de M. le comte de Condrieu-Revel, épouser le duc de Naurouse.
Était-il raisonnable de supposer qu’un Naurouse, héritier d’un des grands noms de France, prenait pour femme une fille sans naissance ?