VII

1201 Mots
VIIRoger était sorti si violemment, qu’il n’avait point pensé à la valise pleine de billets de banque : c’était bien d’argent qu’il avait souci, emporté, affolé par la colère. Enfin, il avait donc pu jeter tout haut et devant témoin les paroles que depuis plusieurs années il s’était si souvent répétées tout bas ; non toutes, mais quelques-unes de celles qui lui serraient le cœur le plus cruellement. Ce fut seulement en se trouvant dans le vestibule que l’idée des billets de banque lui revint. Il s’arrêta instinctivement, mais cependant sans faire un pas en arrière, sans même se retourner pour rentrer dans ce salon. Un domestique se tenait debout à côté de la porte du perron, prêt à l’ouvrir. – Allez donc, je vous prie, dit Roger, me chercher une valise en cuir que j’ai laissée dans le grand salon et portez-la dans ma voiture. Le domestique s’empressa de faire ce qui lui était demandé ; mais Roger au lieu de continuer son chemin et de monter en voiture s’arrêta au milieu du vestibule. – Le vieux coquin, murmura-t-il à mi-voix, est capable de ne pas vouloir donner la valise. Mais l’idée lui vint aussitôt que le notaire était encore là et que, devant un pareil témoin, son grand-père n’oserait pas faire ce que, seul, il eût pu très bien tenter. Il n’avait donc pas besoin d’attendre, et il pouvait gagner sa voiture. Mais au moment même où il allait sortir le bruit d’une porte le fit se retourner à demi : dans l’entrebâillement de cette porte venait d’apparaître une jeune fille blonde, aux yeux effarés, à la respiration haletante. – Christine ! – Roger ! Vivement il alla vers elle les mains tendues, tandis qu’elle accourait à lui. Elle mit ses deux mains dans celles qu’il lui tendait, et, durant quelques secondes, ils restèrent ainsi se regardant sans parler. – Tu pars donc ? dit-elle enfin. – Sans doute. – Ah ! Il y avait de la surprise dans cette exclamation, mais plus encore du chagrin. – Tu vas revenir ? demanda-t-elle avec une hésitation craintive. – Non. – Grand-père ne te l’a donc pas demandé ? Le domestique, qui avait été dans le salon chercher la valise, venait de rentrer dans le vestibule, tenant cette valise à la main. – Portez cela dans ma voiture, dit Roger. Le domestique sortit sans détourner la tête, bien qu’il fût fort surpris de trouver le duc de Naurouse et mademoiselle de Condrieu en tête à tête debout au milieu du vestibule, les mains dans les mains, parlant vivement à voix basse ; mais c’était un homme correct qui n’eût pas commis l’inconvenance de laisser paraître l’étonnement ou la surprise sur le visage compassé qu’il se donnait en tenue de service. – Qu’a dit grand-père ? insista Christine parlant avec une fiévreuse vivacité. – Qu’il me promettait d’oublier les griefs… les justes griefs, – il imita le ton lent et majestueux de son grand-père, – que ma conduite avait provoqués, si je voulais rentrer dans cette maison. – Et tu as répondu ? – J’ai répondu… cela serait trop long à te répéter et inutile d’ailleurs. – Et tu pars ? – Pour ne revenir jamais. Elle dégagea ses mains et les joignit, les tordit vivement par un geste de douleur et de prière. – Ah ! Roger, tu n’es pas juste pour notre grand-père. – Pas juste ! – Mon grand-père a pu te faire de la peine… – De la peine. – Te faire souffrir ; mais c’était dans une bonne intention, dans ton intérêt… – Ma pauvre Christine ! – Je t’assure qu’il t’aime et qu’il n’a jamais parlé de toi qu’avec tendresse ; vous ne vous entendez pas, c’est là qu’est le mal ; quand il avait l’autorité d’un tuteur sur toi, cela pouvait amener des discussions pénibles entre vous, mais maintenant ? – Ne me parle pas de ton grand-père. – Ah ! Roger, tu es terrible. Il recula de deux pas et la regarda durement. – Tu prends parti entre nous ; tu me donnes tort ? – Non ; ni à toi ; ni à lui ; à personne ; je ne pense pas à cela ; je ne pense qu’à toi, à moi, à nous ; nous ne nous verrons donc plus ? – Non. – Comme tu dis cela ! – Avec chagrin, avec désespoir : je n’ai jamais oublié, pas un seul jour depuis que nous sommes séparés, ce que tu as été ; une brave fille au cœur loyal, à l’âme tendre, une bonne petite sœur dans ma triste vie, tu as été mon unique consolation ; il n’y a qu’en toi que dans cette maison maudite j’ai trouvé sympathie, affection et tendresse ; c’est dans tes yeux si doux, si bons que j’ai repris bien souvent courage quand j’étais désespéré ; c’est ta petite main qui bien souvent a rafraîchi, a guéri ma fièvre ; quand tu étais près de moi, quand tu me regardais d’une certaine façon, tiens, comme en ce moment, avec ces yeux mélancoliques, j’oubliais le chagrin présent, ma misérable vie ; j’oubliais que j’étais seul ; je me sentais une famille, toi, Christine. Ah ! si tu n’étais pas une Condrieu… – Que veux-tu dire ? – Rien, rien. Ne parlons pas de cela. Parlons de toi. On m’a dit que tu allais entrer au couvent. Est-ce vrai ? – C’est vrai. – Librement ? – Très librement. – Ce n’est pas ton grand-père qui te pousse, qui te contraint ? – Personne ne me contraint. – Alors ; pourquoi veux-tu être religieuse ? – Parce que c’est ma vocation. – Que feras-tu de ta fortune ? – Je l’abandonnerai à Ludovic, ce qui lui permettra de tenir plus dignement son rang de chef de la famille. – Ah ! voilà bien ce que je pensais, ce que je craignais ; on te pousse au couvent pour que tu te dépouilles en faveur de ton frère. – Roger, je t’en prie, ne parle pas ainsi ; ce n’est pas digne de toi, et tu me fais de la peine, beaucoup de peine. – Pauvre enfant ! – Ne me plains pas ; je ne suis pas à plaindre. – Les martyrs non plus ne se trouvent pas à plaindre ; heureusement tu n’as que dix-sept ans ; tu as encore quatre ans avant d’atteindre ta majorité, et en quatre ans bien des choses peuvent se produire. Mais puisque tu dois entrer au couvent, pourquoi me demandais-tu de revenir ici ? – Je n’entre pas au couvent tout de suite. – Quand ? – Dans quelques mois : nous nous serions vus. – Christine, écoute-moi et crois-moi. Disant cela, il se rapprocha d’elle et lui reprit les deux mains, qu’elle lui abandonna. – Tu es la seule personne que j’aime, la seule qui m’ait fait du bien, la seule qui m’ait aimé ; j’ai pour toi, ma petite Christine, ma petite cousine, la tendresse la plus vive, la plus profonde que jamais frère ait eue pour sa sœur. Si je te dis qu’il m’est impossible de rentrer dans cet hôtel où je te verrais, tu dois donc me croire sans m’en demander davantage. D’ailleurs je ne pourrais te donner les raisons qui me font agir qu’en accusant ton grand-père… et je ne le ferai pas ; je ne veux pas que mes lèvres prononcent un seul mot qui puisse te peiner. Il m’est impossible de faire ce que tu me demandes, et cela m’est un chagrin assez cruel pour que tu n’insistes pas. Je voudrais te voir, non seulement pour te voir, pour le plaisir d’être avec toi, mais encore parce que je pourrais sans doute t’être utile… Cependant nous ne nous verrons pas… au moins ici. – Que veux-tu donc ? – Où vas-tu à la messe ? – À Sainte-Clotilde. – Eh bien je te verrai à la messe le dimanche quelquefois, quand je pourrai ; je ne te parlerai pas, mais je le verrai. Veux-tu ? – Ah ! Roger ce n’était pas cela que j’avais espéré. – Et moi ce ne serait pas cela que je voudrais ; mais il y a une terrible fatalité entre nous, ma pauvre enfant, contre laquelle ni toi ni moi ne pouvons rien. À la grand-messe le dimanche ; c’est entendu, n’est-ce pas ? Maintenant il faut que je te quitte ; ton grand-père peut sortir du salon pour conduire le notaire jusqu’ici, et je ne voudrais pas qu’il me vît avec toi. Adieu. Il lui serra les deux mains longuement, à plusieurs reprises. Comme elle tenait sur lui ses yeux pleins de larmes : – Ne me regarde pas, dit-il, tu me ferais pleurer. Adieu.
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