IIILe temps avait marché.
Le jour était arrivé où Roger de Naurouse allait atteindre sa majorité, et où son grand-père devait lui rendre son compte de tutelle.
Pour cela, le notaire de la famille, Me Le Genest de la Crochardière, avait été mandé à l’hôtel de Condrieu-Revel, et le comte l’attendait dans son grand salon du rez-de-chaussée ; le notaire devait arriver à midi, et le duc de Naurouse à midi et demi seulement.
Bien qu’il eût dépassé soixante-quinze ans, le comte était aussi solide, aussi vert qu’à soixante ; l’âge semblait avoir glissé sur lui sans l’atteindre, la vieillesse lui ayant été plutôt favorable que contraire, en atténuant les défauts de la jeunesse : ainsi sa taille voûtée qui, à trente ans, lui donnait un aspect ridicule, ne choquait plus maintenant ; de même ses manières lourdes, sa démarche hésitante, ses gestes gauches, étaient maintenant tout naturels ; de jaunes qu’ils étaient, ses cheveux avaient passé au blanc, et ses yeux, en pâlissant, avaient perdu leur dureté.
Enveloppé dans une redingote trop longue et assis près de la cheminée, dans laquelle brûlait un grand feu qu’activait un vent glacial de décembre, il feuilletait des dossiers bariolés de titres en écriture bâtarde ou ronde, avec çà et là des annotations plus fines : Terre de Naurouse, Terre de Varages, Forêt de Montvalent, Ferme de Roc-de-Cor, Mines de Fabrèges, Compte particulier de M. le duc de Naurouse.
En les reposant sur la table, il avait un sourire narquois, et, avant d’en reprendre un nouveau, il promenait ses regards dans le salon en se frottant les mains doucement, comme un homme dont les articulations sont endolories par des nodosités goutteuses.
Éclairé par quatre fenêtres donnant sur un jardin dont on voyait les arbustes couverts d’une couche de neige pointillée de noir de fumée, ce salon était vaste et de belle ordonnance avec un air de dignité raide qui tenait pour beaucoup à son mobilier, datant des beaux jours du premier Empire : meubles carrés en bois doré, tendus d’une étoffe de soie verte à médaillons réguliers ; rideaux de même étoffe aux plis élimés ; lustres en cristal ; appliques et garniture de cheminée en bronze doré ; aux murs un seul tableau : un portrait de femme en pied plus grand que nature, occupait le panneau qui faisait face aux fenêtres ; sur un cartouche appliqué contre la large bordure de ce portrait on lisait : Hyacinthe Rigaud, et au-dessous en caractères plus forts : DUCHESSE DE CONDRIEU, 1637-1709.
C’était en effet le portrait de la belle marquise, la maîtresse de Louis XIV, avec son air de grandeur, avec sa beauté royale que Rigaud avait admirablement saisis et rendus dans cette œuvre, une de ses meilleures.
Pourquoi ce portrait se trouvait-il à la place d’honneur et tout seul dans le salon de réception du comte de Condrieu-Revel, puisque les Condrieu-Revel, ainsi que le général l’avait reconnu, n’avaient pas la prétention d’être les descendants des marquis de Condrieu, devenus ducs et pairs par la grâce de Louis XIV ?
Il en était de ce cartouche comme du R qu’on lisait au-dessus de la porte d’entrée : ceux-là seuls qui étaient capables d’aller au fond des choses étaient en état de l’expliquer ; quant au vulgaire admis dans ce salon, il se disait que de cette marquise de Condrieu descendait incontestablement le maître de la maison.
Un valet en petite livrée ouvrit un des battants de la porte du salon et annonça, comme le dernier coup de midi sonnait :
– M. Le Genest de la Crochardière !
– Vous êtes le bienvenu, mon cher notaire ; asseyez-vous près du feu, je vous prie.
Cela fut dit d’un ton glorieux, quoique avec un air affable.
– Je vous remercie de m’avoir envoyé ces pièces à l’avance : j’ai jeté les yeux dessus et j’ai trouvé vos résumés d’une clarté parfaite. J’espère que mon petit-fils n’aura rien à dire.
– N’en doutez pas, monsieur le comte ; d’ailleurs il a dû voir avec quelle rectitude nous avons procédé ; car je l’ai averti du dépôt des pièces dont il m’a envoyé récépissé.
– Il n’a rien vu, et n’a pas pris connaissance de ces pièces ; aussi n’ai-je pas votre superbe confiance, non, vraiment, je ne l’ai pas, car je connais mon petit-fils mieux que vous ne pouvez le connaître ; pour le malheur de ma vieillesse, je le connais.
M. de Condrieu poussa un profond soupir.
– Il est si jeune, essaya le notaire sur le ton de la consolation.
– Il est aujourd’hui ce qu’il sera dans cinq ans, dans dix ans, si Dieu lui accorde dix années d’existence.
Et le nouveau soupir qu’il poussa fut plus profond encore, plus douloureux que le premier.
– Ah ! je suis désolé, accablé, mon cher notaire. Le malheur frappe sur ma maison et sur moi à coups redoublés ; à coups redoublés, oui, vraiment : la mort m’a arraché mon fils en qui j’avais mis tant d’espoirs orgueilleux, elle m’a pris ma fille, elle m’a pris mon gendre, et je la vois depuis vingt ans suspendue au-dessus de mon petit-fils, le duc de Naurouse.
À ne faire attention qu’aux paroles mêmes du comte, on pouvait croire que c’était une douleur semblable que lui avait fait éprouver la mort de son fils et de sa fille ; mais le ton avec lequel il avait dit : « La mort m’a arraché mon fils », ne ressemblait en rien à celui avec lequel il avait dit : « Elle m’a pris ma fille et elle est suspendue au-dessus de mon petit-fils. » Dans l’un il y avait un cri déchirant, un sanglot parti du cœur ; dans l’autre, il n’y avait rien, rien que des mots alignés pour finir une phrase. C’est que la mort de ce fils avait été un coup effroyable qui avait terrassé, écrasé M. de Condrieu-Revel en anéantissant tout le travail et toutes les espérances de sa vie ; tandis que la mort de sa fille, – c’est-à-dire de la fille de sa femme et du marquis de Varages, – avait été un soulagement en même temps que la réalisation d’une combinaison impatiemment attendue.
Continuant son rôle de consolateur, après un moment de silence qu’il crut ne pas devoir laisser se prolonger trop longtemps, le notaire reprit la parole :
– Si la santé de M. le duc de Naurouse peut vous inspirer des craintes qui, pour moi, n’ont rien de fondé, vous pouvez au moins avoir toute sécurité pour celle de vos autres petits-enfants ; M. votre fils, mort victime d’un déplorable accident de chasse, était d’une santé magnifique qu’il a transmise à ses enfants. Son fils, M. le vicomte Ludovic, est solide comme un paysan ; mademoiselle Christine, que je viens de rencontrer dans le vestibule, bien que-plus frêle et plus délicate que son frère, comme cela doit être, a un air de fraîcheur, une exubérance de vie qui font plaisir à voir.
Au nom de Ludovic, un sourire avait éclairé le visage de M. de Condrieu :
– Oui, oui, dit-il, Ludovic est, Dieu merci, un vrai Condrieu pour tout, pour la santé comme pour le reste. Si je ne l’avais pas eu, bien certainement je n’aurais survécu à mon fils ; sans lui j’aurais succombé au désespoir… sans lui et sans Christine, bien entendu ; c’est pour lui que je tiens à la vie… et aussi pour Christine. C’est de lui que désormais, de lui seul, j’attends quelque satisfaction en ce monde. Il y aurait injustice à ne pas reconnaître qu’il m’en a déjà donné de grandes : à vingt ans, Ludovic est aussi raisonnable, aussi calme, aussi froid qu’on l’est généralement à quarante ; je n’ai pas une folie de jeune homme à lui reprocher. Avec cela, appliqué au travail, intelligent, noblement ambitieux, économe, ce sera un homme remarquable, j’en suis certain, et qui réalisera les espérances que j’avais fondées sur son père. Christine est aussi une excellente petite fille, moins raisonnable, il est vrai, moins calme, mais douée d’une qualité féminine, à mes yeux la première de toutes : le dévouement. Par amitié pour son frère, elle entrera au couvent et renoncera à sa part de fortune en faveur de Ludovic… et aussi par piété, par vocation, car, si elle n’avait pas la vocation, vous comprenez que je ne voudrais pas qu’elle fût religieuse, non, je ne le voudrais pas ; mais elle a cette vocation, certainement elle l’a, très certainement, j’en suis convaincu.
– Elle est bien jeune.
– Dix-sept ans ; c’est précisément l’âge des résolutions enthousiastes, et vous sentez qu’il est sage de ne pas les contrarier. Une fois dans la route, la bonne route, on ne revient pas en arrière, on ne revient pas.
À ce moment, celui dont on venait de parler, le vicomte Ludovic, entrouvrit la porte du salon et, après un court moment d’hésitation, il entra en se dirigeant vers son grand-père.
C’était un grand garçon long et osseux, aux épaules remontées, avec une tête anguleuse ; pas de barbe encore ; des cheveux jaunes comme l’avaient été ceux de son grand-père, qui se montrait très satisfait de cette ressemblance, estimant qu’il valait mieux avoir l’air d’un Condrieu, que d’avoir les plus beaux cheveux du monde.
Après avoir salué le notaire, il s’approcha de son grand-père.
– Je ne vous savais pas déjà en affaire, et, avant de partir pour l’École de droit, j’avais voulu vous demander si vous n’aviez rien à me dire.
Puis, comme il s’éloignait, M. de Condrieu le rappela :
– Si, par hasard, tu rencontrais ton cousin Roger dans la cour ou à la porte, sois aimable avec lui, n’est-ce pas ?