« Voyez, monsieur, cette chambre est la chambre d’ami ! Vous pouvez en disposer. Elle vous appartient, comme tout ce qui est ici, du reste. Et quant à cette armoire à glace en acajou, bien qu’elle soit un souvenir de famille, si elle peut vous être utile… » Mais déjà Gabriel ne l’écoute plus. Il est allé à la porte qui donne sur le palier, l’a fermée, en a pris la clef, pour être bien sûr que M. Birouste ne s’échappera plus, puis, d’un geste il lui a intimé l’ordre de rester dans cette chambre pour veiller Christine ; après quoi il est entré dans la chambre d’ami dont il a refermé la porte à clef, également. Entre-temps, il a emporté la lampe. « Qu’est-ce qu’il va faire dans cette chambre ?… Pourquoi s’y enferme-t-il avec une armoire à glace ? » se demande M. Birouste en allumant une bougie, de sa main tremblante. Plus forte que la peur, la curiosité pousse M. Birouste à coller un œil au trou de la serrure… et voilà ce qu’il voit : Gabriel, d’un geste nerveux, s’est débarrassé de sa cape, a déboutonné son vêtement, son gilet, arraché sa cravate qui faisait plusieurs fois le tour de son col, rejeté le tout sur un meuble, enfin il enlève sa chemise et le voilà nu jusqu’à la ceinture. La lueur de la petite lampe l’éclaire ; la glace lui renvoie son image. Il est penché sur cette image comme un jeune dieu se regardant dans une source. « Quelle peau ! s’écriera plus tard devant le commissaire, M. Birouste… douce, fine, satinée, comme celle d’une jeune fille !… Et quel corps que celui-là !… Assurément, les statues du Louvre ne présentent rien de plus beau ni de plus parfait !… Tenez, monsieur le commissaire, vous êtes bien allé quelquefois au Louvre !… Vous ne vivez pas toujours avec les assassins… pas plus que moi avec mes herbes… On aime à s’instruire… Vous avez certainement parcouru les salles des Antiques… et vous avez vu Achille, Achille aux pieds légers, comme on disait de mon temps… Ça, c’est de l’art !… Ça, ce n’est pas du cubisme, oh non !… Il paraît que cette statue-là, par la régularité de ses formes, par l’accord de ses membres, si j’ose m’exprimer ainsi, pourrait servir comme qui dirait de règle métrique pour les belles proportions du corps humain !… Eh bien, Achille, monsieur le commissaire, Achille m’a paru de la gnognote… de la pure gnognote à côté de Gabriel… « Les Bacchus, les Mercure et « tutti quanti »… de vrais avortons à côté de Gabriel… « Je vous le dis comme je le pense !… Moi, je ne suis pas un artiste, mais tout de même il n’y a aucune raison au monde pour qu’un herboriste ne soit pas, comme le premier homme venu, sensible à la beauté !… « Il y a bien l’Apollon du Belvédère ! ça, je ne dis pas ! d’autant que les cheveux de Gabriel (il avait ôté son chapeau, naturellement) me semblaient, à peu près, noués comme les siens avec cette volute sur le front qui rappelle le chignon des femmes… Oui, l’Apollon du Belvédère, c’est encore celui-là qui se rapproche le plus de Gabriel !… et encore, il a trop de côtes !… on voit encore trop son anatomie !… Gabriel était, comment dirais-je ? plus enveloppé, il était aussi fort, mais plus gracieux. – Je vois ce que c’est, avait interrompu le commissaire, disons tout de suite que c’était un Casanova !… – Un Canova si vous voulez ! je n’en ai jamais vu de Canova… et je n’aime pas la sculpture contemporaine !… mais vous m’avouerez tout de même que c’était un supplice pour un homme qui, comme moi, sait apprécier les belles choses, c’était un supplice que de se dire qu’on avait mis dans un corps pareil… enfin qu’on avait mis… – Bien !… Bien !… compris !… avait interrompu le commissaire… et passons !… alors, qu’est-ce qu’il a fait votre Apollon du Belvédère ? – Qu’est-ce qu’il a fait ? eh bien, il ne se fatiguait pas de se regarder !… sûr, il avait l’air de bien se plaire comme ça ?… sans compter, monsieur le commissaire, que si ça pouvait être vrai que, par hasard, cet homme-là, qui était si beau, se regardait avec des yeux et surtout avec un cerveau… – Oui ! oui ! ça va !… je vois où vous voulez en venir. – Dame ! Ce Bénédict Masson était très laid, vous, savez !… – Monsieur Birouste, je ne vous demande pas tout ça !… Ce que vous pensez ou ce que vous ne pensez pas m’est absolument indifférent !… je vous demande ce que cet homme, que vous appelez Gabriel, a fait… – Eh bien, je vous le dis, il se regardait dans l’armoire à glace… Il avait pris la petite lampe dans sa main… et il s’examinait de haut en bas… Il se tournait, se retournait… Une femme qui met pour la première fois une toilette de gala ne « se détaille pas » avec plus de soin ni de complaisance avant d’aller faire son petit effet dans le monde, que cet homme-là en se regardant la peau !… et il s’approchait le visage de la glace… plus près… encore plus près !… Il se touchait les joues, le menton, le nez, la bouche et les oreilles… Il trouvait qu’il avait de belles dents !… Il pouvait !… Enfin, je ne peux pas mieux vous dire, moi !… Il se z’yeutait !… – Enfin, ça n’a pas duré tout le temps !… – Non, mais ça a bien duré un quart d’heure. Tout à coup… – Tout à coup ? – Tout à coup, il parut se souvenir de quelque chose. Il se frappa le front et courut à ses vêtements. Il courut ?… Ça n’est peut-être pas tout à fait exact. Mais il avait une démarche si singulière et en même temps si légère qu’à chaque pas qu’il faisait, on aurait dit qu’il allait courir, se soulever de terre. Enfin il semblait prendre son élan comme s’il n’allait pas s’arrêter tout de suite. Et il s’arrêtait parfaitement tout de suite. « Il s’arrêta donc devant ses vêtements, fouilla dans une poche et en tira un petit trousseau de clefs. Tout ça se passait juste en face de moi. J’ai bien vu les clefs. C’étaient de toutes petites clefs. Il pouvait bien y en avoir une demi-douzaine suspendues à un anneau. Je les ai remarquées parce que ce n’étaient pas des clefs ordinaires. Elles n’avaient que la tige. Des petites tiges creuses. Comme qui dirait des clefs de montre, quoi ! « Avec ses clefs il s’approcha de l’armoire à glace… Alors, là, placé comme j’étais, je n’ai pu rien voir de ce qu’il faisait. Il avait la tête penchée en avant et la main qui tenait les clefs rapprochée de la poitrine… quand j’y réfléchis bien, cette main devait toucher le sein gauche… C’est alors qu’il s’est produit un bruit tout à fait particulier qui rappelait le bruit d’une horloge qu’on remonte, ou encore d’un coffre-fort que l’on veut ouvrir et dont on fait jouer le chiffre. Puis le bruit s’arrêta net. Gabriel fit encore quelques gestes. Et tout à coup il poussa un cri d’horreur en levant les mains, puis il rabaissa les mains. « J’entendis une sorte de déclenchement et comme le bruit sec d’un coffre que l’on referme ! En même temps, il se heurtait à la glace, dans ses gestes désordonnés. J’ai cru qu’il allait briser mon armoire à glace, parole d’honneur ! « Et il se retourna… Ah ! monsieur le commissaire ! quand il nous était apparu chez Mlle Barescat, il nous avait fait bien peur, surtout à ces dames ! Mais cette fois, monsieur, cette fois, moi qui suis difficile à émouvoir, j’en eus la chair de poule ! La vraie chair de poule ! Jamais il n’avait été aussi épouvantable, redoutable, haïssable ! « C’est cette fois qu’il avait ses yeux d’assassin ! « Je compris qu’il n’y avait plus rien à attendre de cette bête féroce qui allait tout dévorer !… Il s’était rué sur ses vêtements… et, avec des gestes spasmodiques… cherchait sa chemise… « L’état dans lequel il se trouvait lui faisait perdre heureusement beaucoup de temps !… C’est alors que je résolus d’en profiter… pour sauver cette malheureuse fille de ses griffes de sauvage, et, naturellement, me sauver moi-même… Si je n’ai pas réussi en ce qui concerne Mlle Norbert, il n’y a pas ma faute ! c’est de la sienne !… Elle était, du reste, dans un tel état de faiblesse qu’elle ne pouvait m’aider en cette affreuse minute !… En cette minute, monsieur le commissaire, j’arrachai un drap de lit… je le roulai en corde, j’ouvris la fenêtre, j’attachai mon drap comme je pus à son fragile appui et malgré le danger que je courais en essayant d’aller chercher du secours par ce moyen précaire, je n’hésitai pas à me laisser glisser dans le vide… « Monsieur le commissaire, je ne suis pas un acrobate, j’ai l’habitude d’entrer et de sortir par les portes… Ces choses-là, comme dirait Mme Camus, ça ne se voit qu’au cinéma !… et encore, s’il leur arrive malheur, aux artistes, ils ont, pour les recevoir, un matelas que l’on ne nous montre pas !… ! Eh bien, voilà ce que j’ai fait, moi, simple herboriste !… Mais il s’agissait, n’est-ce pas, de ne pas laisser ce je ne sais quoi de Gabriel emporter encore une fois comme un sauvage cette pauvre Mlle Norbert !… « Au moment même où j’allais disparaître, la jeune fille sortit du reste de l’espèce de demi-coma dans lequel elle était plongée et, tournée vers moi, elle trouva encore la force de me crier : « – Monsieur Birouste, sauvez-moi !… « – Tout de suite, lui répondis-je… Attendez-moi, je reviens !… » « Une seconde plus tard, j’étais sur le trottoir et je tombai presque dans les bras de M. Norbert et de Jacques Cotentin qui cherchaient toujours leur homme… « – Ne cherchez pas plus loin, leur soufflai-je… il est là-haut, chez moi, avec sa victime ! « – Ouvrez-nous cette porte ! s’écrièrent-ils. « – Voici mes clefs, leur répondis-je, et Dieu veuille que vous arriviez à temps !… « Quant à moi, j’étais dans un tel état de faiblesse que je sentais que j’aurais la plus grande peine à les suivre !… Je leur criai encore : « – Attention ! il a un revolver !… « À quoi le vieil horloger me répondit : « – Mais il ne vaut rien son browning ! il ne marche plus !… et il n’est pas chargé !… » « Monsieur le commissaire, il y a des moments où l’on accomplit des miracles… Je me traînai derrière eux jusque dans ma maison dont cette bête fauve avait fait son repaire… mais quand nous arrivâmes au premier étage ou plutôt quand ils y arrivèrent, car j’étais resté épuisé derrière le comptoir de ma boutique… il n’y avait plus personne !… Le sinistre oiseau s’était encore envolé en emportant dans ses serres « la Madone de l’Île-SaintLouis ! ».
M. Lavieuville, propriétaire, célibataire, humanitaire et marguillier, était un ancien notaire de province qui était venu finir ses jours dans cette ÎleSaint-Louis qui avait vu ses jeux d’écolier. Il habitait la maison où étaient morts ses parents. C’était un brave homme qui n’avait qu’une passion, faire le bien avec l’argent des autres. À part cela, il était prodigieusement avare ; dans ces derniers temps, il avait renvoyé sa vieille bonne, faisait sa cuisine lui-même, avait réduit sa domesticité à la mère Langlois, qui arrivait toujours dans les premières heures de la matinée (disons tout de suite qu’elle ne vint pas ce matin-là). Dans la paroisse, on le citait, comme un exemple d’abnégation et de pauvreté volontaire. La « fabrique » s’enorgueillissait d’avoir son marguillier qui passait pour un saint. Il l’était à sa manière. Étant notaire, il aurait pu spéculer sur les fonds déposés chez lui par ses clients : il ne l’avait jamais fait ; marguillier, président, trésorier, correspondant de vingt sociétés de secours, il aurait pu faire son profit de l’élasticité de certains budgets de charité ou trouver son compte dans la façon de comprendre certains frais généraux ; on ne pouvait rien lui reprocher… C’est tout juste s’il se permettait de se faire rembourser le plus décemment possible l’entretien d’une pauvre petite auto à conduite intérieure (il conduisait lui-même et redoutait le grand air) qui lui était nécessaire pour ses tournées à Paris et dans la banlieue. Son avarice était, à ce point de vue, tout à fait spéciale !… Pourvu qu’il maniât des fonds, fût-ce ceux des autres, il était le plus heureux des hommes. Il préférait même que ce fût l’argent des autres, à cause qu’un maniement de fonds présente toujours certains dangers. Palper de gros billets lui causait des joies infinies. Il en avait toujours sur lui dans son portefeuille, qu’il ne quittait pas. Son plus grand plaisir était de se présenter chez de pauvres gens auxquels il faisait étaler leur détresse ; après quoi, il étalait lui, ses billets et leur disait : « Regardez, voilà 15 000 francs ! Avec cela, je suis plus malheureux que vous. Il m’en faudrait dix fois autant pour soulager les misères sur lesquelles je me penche chaque jour ! » Et il repartait en leur laissant une obole… On lui disait : « Vous vous ferez voler ! », il répondait : « Dieu protège l’argent de la charité ! » En attendant, comme il ne comptait que sur lui pour protéger le sien, il ne le sortait pas ! Tous ces détails étaient nécessaires pour que le lecteur ne fût point trop surpris par l’aventure survenue, en l’Île-Saint-Louis, à six heures et demie du matin, à M. Lavieuville, marguillier. C’était le matin même qui succédait à cette nuit funeste où nous avons vu le courageux M. Birouste aux prises avec le terrible Gabriel… Depuis qu’ils avaient quitté l’herboriste, après avoir constaté que Gabriel avait fui sa demeure en emportant Christine, le vieux Norbert et son neveu n’avaient point cessé leurs recherches. L’Île-Saint-Louis avait été fouillée dans tous les coins et recoins… Quelle nuit ils avaient passée, eux aussi !… Ils étaient exténués, mais ne sentaient point leur fatigue… Le sentiment aigu du danger mortel que courait la malheureuse Christine les poussait toujours en avant… N’ayant rien trouvé dans l’île, ils avaient à tout hasard traversé les ponts. Ils avaient interpellé des vagabonds, interrogé un ivrogne affalé sur un banc, un marchand de marrons qui allumait ses fourneaux, fait le tour du quai des Célestins, pénétré dans le boyau de Geoffroy-l’Asnier, sondé toutes les ombres de tous les culs-de-sac entre Saint-Paul et Saint-Gervais, puis fait le tour par le square Notre-Dame et le quai de la Tournelle ; enfin ils revenaient dans l’Île-Saint-Louis au moment où elle sortait des brouillards de la Seine, dans la lueur blême des matins frissonnants, quand tout à coup au coin de la petite rue où se dressait la maison de M. Lavieuville, marguillier, ils aperçurent, à ne s’y point tromper, la silhouette de Gabriel ! Il était seul et marchait vivement : il courait plutôt. Dans un dernier bond il fut contre la porte de la maison de M. Lavieuville. Jacques voulait déjà se précipiter, mais l’horloger le retint : « Attention ! lui dit celui-ci, cette fois, ne le manquons pas ! Il s’agit de ne pas lui donner l’éveil… Nous allons bien voir ce qu’il va faire ? Tu sais que nous ne pouvons pas l’atteindre à la course… – Dans tout cela ! gémit Jacques Cotentin, qu’est-ce que Christine peut bien être devenue ? – Pour moi, elle a fini par lui échapper ! Elle est peut-être déjà à la maison… – Attention !… qu’est-ce qu’il fait ? » À leur grande stupéfaction, ils virent Gabriel qui sortait de dessous sa cape un trousseau de clefs et qui, sans hésitation, introduisait l’une d’elles dans la serrure de la porte de M. Lavieuville. « Voilà qu’il entre chez M. Lavieuville, maintenant ! » Il venait en effet de pénétrer dans l’immeuble… C’était au tour de l’horloger et de Jacques de bondir maintenant. « Si nous voulons qu’il ne nous échappe pas, avait émis le vieux Norbert, sautons-lui dessus tout de suite et renversons-le ! Il a beaucoup de peine à se relever et à reprendre son équilibre !… » La porte n’était pas refermée. Ils se ruèrent dans la maison, se heurtèrent dans la demi-obscurité à celui qu’ils poursuivaient ; le vieux Norbert s’empêtra dans la longue cape noire, Jacques donna au ravisseur de Christine un solide croc-en-jambe qui le fit rouler sur la carpette dans laquelle l’oncle et le neveu l’enveloppèrent immédiatement avec une décision brutale qui ne permit à l’autre aucun mouvement. Du reste, il ne se défendait pas ; depuis qu’il était à terre il ne faisait aucun mouvement… Quand il ne fut plus qu’un paquet dont on n’eût pu dire la nature, ils le sortirent à eux deux, le transportèrent le plus rapidement possible en rasant les murs jusqu’à la rue du Saint-Sacrement. Ils ne rencontrèrent que le père Juilard, le commissionnaire, qui rentrait des Halles fortement éméché et qui les regarda passer d’un air abruti : « Vous battez vos tapis à c’t’heure !… C’est tout de même pas une saison à avoir peur des mites ! » Enfin ils furent chez eux, appelèrent Christine qui ne leur répondit pas, s’enfermèrent avec leur fardeau dans le pavillon du jardin et commencèrent prudemment à dérouler la carpette… Tous deux étaient en sueur, haletants, n’en pouvant plus ! « Attention ! disait Jacques… surveillons-le !… Il ne faut plus qu’un pareil coup recommence !…
– Oh !tant qu’il est à terre, je te dis qu’il n’y a pas de danger !… – Il va falloir le coucher, l’étendre sur le lit à bascule et ne pas le quitter une minute ! – Tu resteras auprès de lui, pendant que j’irai chercher Christine ! – Non ! moi !… – Pourvu qu’il ne soit pas déjà arrivé un malheur !… Ah ! Jacques ! Jacques ! qu’as-tu fait ? qu’as-tu fait de mon automate ?… – Taisez-vous, si tout était perdu, je me ferais sauter le caisson !… » Pour éviter toute surprise, Jacques avait allumé le grand jeu électrique. Ils s’agitaient dans une nappe éblouissante de lumière. Ils étaient prêts à se jeter sur Gabriel au moindre geste suspect… mais ils poussèrent en même temps une sourde exclamation… Le prisonnier qu’ils avaient fait et qui était bien revêtu de la cape de Gabriel et qu’ils avaient vu coiffé du chapeau de Gabriel (lequel chapeau avait sauté dans le combat) ce prisonnier qui n’osait remuer ni pousser un cri, tant son épouvante était démesurée, ce n’était pas Gabriel, c’était M. Lavieuville, marguillier !… Aussitôt qu’ils se furent aperçus de leur erreur, le vieux Norbert et Jacques Cotentin n’eurent qu’une pensée : faire l’obscurité là où ils avaient prodigué tant de lumière… Quand les commutateurs furent tournés, ils aidèrent M. Lavieuville à se relever à tâtons et le firent sortir sans plus tarder du laboratoire. Le tenant chacun sous un bras, ils l’accompagnèrent ainsi jusque dans la boutique de l’horloger, où le marguillier se laissa tomber sur un siège. Les volets fermaient toujours les fenêtres sur la rue, mais le jour pâle de décembre pénétrait par la fenêtre donnant sur le jardin. « Messieurs ! gémit d’une voix expirante le pauvre M. Lavieuville, qui avait reconnu M. Norbert et le jeune et déjà célèbre prosecteur, vous m’avouerez que tout ce qui m’arrive depuis ce matin est inimaginable !… – Inimaginable !… Monsieur Lavieuville, vous désireriez peut-être prendre quelque chose ? un peu de thé bien chaud ? – Non ! je désire avant tout rentrer chez moi et prévenir la police ! – Monsieur Lavieuville, prononça l’horloger d’une voix un peu sèche (et que le marguillier trouva même menaçante), avant d’introduire la police dans une pareille histoire, qui est avant tout une histoire de famille, comme nous allons vous le prouver en nous excusant d’une erreur dont vous avez été victime, vous voudrez peut-être bien nous dire comment il se fait que vous portiez un vêtement qui ne vous appartient pas et qui nous a trompés sur votre honorable personnalité ?… – Oh ! mon Dieu, monsieur Norbert, je n’y vois aucun inconvénient !… Ce vêtement, je ne l’ai pas volé, veuillez le croire… mais on m’a pris le mien et l’on m’a donné celui-ci !… C’est aussi simple que cela !… Et quant aux conditions dans lesquelles a eu lieu ce fâcheux troc, je ne vous les cacherai pas davantage, et peut-être alors pourrez-vous me donner la clef de cette énigme, car, pour moi, j’avoue que je comprends de moins en moins ce qui m’arrive. – Monsieur Lavieuville, nous vous renouvelons nos excuses, fit alors entendre Jacques… Ne nous cachez rien… Il y va peut-être de la vie d’une personne…