Chapitre 6

2524 Mots
Ah ! c’est fini pour quelque temps de chanter les chansons de Béranger !… Pauvre M. Flottard !… Adieu l’amour, l’amitié, le vin qui narguent toute étiquette !…turlurette, laderirette !… Adieu le joyeux tournebroche !… du moins pour aujourd’hui !… Le tournebroche ?… M. Flottard ne pense qu’à son couteau !… Et Mme Flottard, donc !… Quel drame !… D’autres diront qu’avec un énergumène pareil « ils l’ont échappé belle ! »… Oui, mais, il y a une chose à laquelle ils n’ont pas échappé, c’est à la vision de cet homme qui se promène tranquillement avec un couteau dans le dos !… cette vision-là les poursuivra longtemps !… « Quand tu l’as frappé, soupira Mme Flottard, j’ai cru qu’il allait tomber foudroyé ! » M. Flottard ne répond pas, car c’est lui qui est foudroyé !… Le feu du ciel, venant soudain le visiter en un jour d’orage, ne l’eût pas, momentanément, plus singulièrement immobilisé contre le mur qui l’empêche de choir, que la surprise d’un tel événement ne l’a figé dans une grimace qui prêterait à rire si elle ne donnait à Mme Flottard envie de pleurer. Celle-ci a encore la force de murmurer des choses confuses, car ce qui domine en elle, c’est le sentiment d’avoir été débarrassée d’un danger pressant par le geste héroïque d’un époux ; si le bandit n’y a point succombé, elle peut s’imaginer que la main de M. Flottard, à l’instant suprême, a tremblé, ou quelque chose d’approchant, que le couteau a frappé de travers, par exemple, et est resté accroché dans la fourrure du paletot dont l’épaisseur aurait si bien amorti le choc que le voleur de châle ne s’en serait même pas aperçu !… Oui, Mme Flottard, elle, peut s’imaginer tout, excepté la vérité ! Mais celui qui a accompli le geste, lui, il sait ! Il sait que son couteau est entré dans l’homme, comme dans du beurre, jusqu’au manche, et que l’homme ne s’en est pas plus préoccupé que d’une piqûre de moustique ! Là-dessus est entré M. Durantin, maraîcher, qu’a suivi de près le petit Gustave, clerc d’huissier, qui venait prendre l’apéritif chez le bonhomme Flottard, où il avait donné rendez-vous à son ami Elias, potard chez M. Arago, pharmacien, et l’ami Elias lui-même n’a pas tardé à arriver… Enfin est survenu le joyeux père Canard, plus ou moins ouvrier électricien, vitrier, cireur de parquets, peintre d’enseignes, enfin l’homme à tout faire, c’est-à-dire passant le plus souvent son temps à ne rien faire du tout qu’à « blaguer » et à se faire offrir « des tournées » sur les comptoirs. On pense ce que pouvait devenir, avec un homme pareil, l’histoire du couteau tout neuf de Châtellerault qu’un voyageur venait d’emporter dans son dos, planté jusqu’au manche !… Les premiers arrivés avaient été réellement effrayés de l’état dans lequel ils avaient trouvé M. et Mme Flottard, et le peu qu’ils avaient compris des quelques mots arrachés à leur émoi avait augmenté chez eux la conviction que le gentilhomme cabaretier et son épouse venaient d’échapper à un malheur épouvantable… Mais quand, pressé par le père Canard, qui ne demandait comme toujours « qu’à rigoler », M. Flottard, retrouvant enfin son souffle et le cours de ses idées, eut quelque peu précisé les conditions exceptionnelles de l’incroyable aventure, l’« homme à tout faire », je vous prie de le croire, se paya une pinte de bon sang !… Alors, on commença à se dérider autour de lui et, pendant que M. et Mme Flottard continuaient à montrer leurs figures de croque-morts, le petit Gustave, l’ami Elias, les trois domestiques accourus au bruit des esclaffements, firent chorus avec le joyeux farceur. Quant à M. Durantin, maraîcher, qui prend tout au sérieux, il était déjà sorti, répandant le bruit dans Pontoise qu’on avait voulu assassiner M. et Mme Flottard « qui n’en valaient guère mieux »… Un quart d’heure plus tard, il y avait deux cents personnes devant la rôtisserie. C’est à ce moment qu’un auto-taxi venant de Paris, à toute allure, s’arrêta net devant cet encombrement et ce tumulte. Deux voyageurs en sortirent, demandant en hâte des explications. Ces deux voyageurs étaient le vieux Norbert et Jacques Cotentin. Nous avons laissé ceux-ci avec M. Lavieuville. Usant de quelques vagues renseignements que l’honorable marguillier avait pu leur communiquer et sachant que Gabriel avait dirigé la petite auto à conduite intérieure du côté du pont Sully, ils s’étaient dirigés rapidement de ce côté, étaient remontés sur la rive gauche, avaient bientôt acquis la preuve que celui qu’ils voulaient joindre s’était arrêté au coin de la rue du Cardinal-Lemoine et du boulevard Saint-Germain, devant un garage qui venait d’ouvrir et où il avait demandé, par écrit, si l’on pouvait lui vendre ou lui montrer une carte routière de Seine-et-Oise. « C’était un muet, certainement, n’est-ce pas, messieurs ?… Il paraissait bien pressé… Un drôle d’individu !… On ne voyait que le bout de son nez sous la casquette qui l’emmitouflait… Son col de pardessus relevé… Parole ; il avait l’air de se cacher… il tournait tout le temps la tête… Enfin il a aperçu cette carte, tenez, là, contre le mur… il y est allé… il l’a regardée quelques secondes… son doigt a suivi la route de Conflans, Pontoise et l’Isle-Adam… et puis il est reparti sans même donner un sou de pourboire !… » Norbert et Jacques, qui avaient eu l’idée de prendre une auto dans ce garage, voyant qu’ils perdraient encore là un quart d’heure, sautèrent dans un taxi qui passait, promirent au chauffeur un pourboire fabuleux, et sortirent de Paris par Asnières… À Argenteuil, ils retrouvèrent la trace de Gabriel et de son auto… à Conflans également, et puis entre Conflans et Pontoise, ils perdirent cette trace… Gabriel avait dû certainement abandonner la grand-route ; ils perdirent un temps précieux, près de deux heures, à battre tous les environs ; enfin, dans le moment qu’ils désespéraient de tout, ils retrouvèrent la piste et acquirent même la certitude qu’ils ne suivaient pas de loin Gabriel, lequel avait dû subir une panne en plein champ (pensèrent-ils)… et ils se retrouvèrent sur la route de Pontoise que Gabriel avait reprise, avec, au plus, vingt minutes d’avance sur eux… À la descente de Pontoise, ils se heurtaient à cette agglomération que nous avons dit et sautaient de la voiture avec le pressentiment qu’ils allaient entendre parler de Gabriel… Il ne leur fallut pas de longues minutes pour apprendre que celui qu’ils cherchaient s’était, en effet, arrêté là ! L’histoire de l’attentat, et surtout du couteau planté dans le dos du monsieur qui n’avait pas eu l’air de s’en apercevoir acheva de les éclairer. « C’est lui ! fit Jacques à l’oreille du vieux Norbert. Par ce froid, Christine doit être glacée et lui n’ose pas enlever son pardessus à cause de son costume qui ne saurait passer inaperçu. Il a volé ce châle pour elle. Pauvre Christine ! Je suis un misérable ! – Oui ! acquiesça le vieux Norbert… En route… » Ils remontèrent dans le taxi pendant que les discussions continuaient à propos de l’événement que les uns prenaient au sérieux et à propos duquel d’autres s’esclaffaient. Ils entendirent, au moment où ils démarraient, le père Canard qui criait « en rigolant » au gentilhomme cabaretier : « Eh ! Flottard ! ça t’apprendra une autre fois à ne pas laisser le couteau dans la plaie !… sans compter que ça doit bien le gêner, ton client, pour ôter son pardessus !… » Norbert et Jacques comptaient retrouver Gabriel entre Pontoise et l’Isle-Adam. Mais la petite auto n’avait pas été vue là ! Ils durent revenir et prendre la route qui longe la Viosne. Par là, non plus, aucune trace. Et ils n’en retrouvèrent plus. Nous ne dirons point le détail de leurs inutiles recherches pendant les jours qui suivirent, ni l’état d’esprit lamentable dans lequel ils se trouvaient – ceci nous le verrons prochainement. Ils venaient de rentrer, accablés par le désespoir, dans la boutique de la rue du Saint-Sacrement, quand des camelots commencèrent à courir les rues en vendant des éditions spéciales des journaux du soir. Ils criaient les titres des manchettes : « Les crimes de Corbillères continuent ! Deux nouvelles victimes ! » « C’est lui ! s’écria l’horloger en se dressant comme un fou devant Jacques. Il est retourné à Corbillères !… » Voici, en résumé, ce que narraient les feuilles publiques : Depuis quelques jours, il s’était passé à Corbillères et aussi dans les bureaux de la Sûreté des événements que l’on s’était efforcé autant que possible de tenir cachés, car ils avaient cette gravité exceptionnelle de faire revivre une affaire que l’on croyait bien avoir enterrée avec le coupable… Une jeune servante arrivée récemment à l’auberge de l’Arbre-Vert avait disparu certain soir et avait été retrouvée, certain autre soir, dans le limon d’un marécage de Corbillères, étranglée comme avait été étranglé le père Violette, portant encore au cou la trace du fin lasso avec lequel on avait fait passer la pauvre enfant (la petite Mariette avait dix-huit ans) de vie à trépas… La trace de ce lasso n’avait pu être relevée sur les restes de la petite Annie qui avaient été trop « charcutés » ou qui étaient déjà consumés lors de la première découverte de l’horrible tragédie de Corbillères ; mais… mais deux jours après la disparition de la jeune Mariette, une jeune veuve qui vivait seule depuis la mort de son mari dans une maisonnette des environs avait été trouvée dans son cellier, étranglée elle aussi, et de la même manière… Ces événements avaient jeté comme on le pense bien, dans un désarroi complet la police et le parquet… De tels faits ne tendaient à rien de moins qu’à établir l’innocence d’un homme que l’on venait de guillotiner !… Les premières enquêtes avaient été conduites dans le plus grand mystère, mais le secret dont on voulait les entourer ne résista pas à la rumeur grandissante et surtout à la vague de terreur qui submergea à nouveau toute la contrée environnante… Les reporters, depuis quarante-huit heures, s’étaient mis à la besogne. Pendant que les uns parcouraient le pays, les autres assiégeaient les bureaux de la Sûreté générale. Et la terrible nouvelle – terrible pour la justice – éclatait comme une bombe : Bénédict Masson était innocent !… Ah ! la justice et la police allaient passer de mauvais jours ! Un reporter du journal L’Époque parvint à interviewer le garde des Sceaux, qui ne put se dérober aux questions pressantes que lui posait, par la bouche de ce journaliste, l’opinion publique. Et il fournit le dernier argument que lui avait soufflé une police aux abois. Sans aucun doute, des crimes avaient été commis depuis l’exécution de Bénédict Masson, qui rappelaient singulièrement la mort tragique du père Violette, mais en admettant même que Bénédict Masson fût innocent de ce crime-là, il n’en restait pas moins coupable de l’assassinat de la petite Annie, sur laquelle on n’avait pas relevé les traces « du genre d’assassinat » pratiqué pour les autres. À quoi le reporter avait répliqué qu’on n’avait rien relevé sur la petite Annie, et que cet argument péchait en cela même par sa base. Le garde des Sceaux n’avait pu ajouter qu’une chose, c’est que le témoignage de Christine Norbert ne laissait rien à désirer quant à la culpabilité de Bénédict Masson !… Ce ne fut point l’avis de l’opinion publique qui est toujours simpliste et qui se résuma ainsi : « On avait guillotiné Bénédict Masson pour des crimes qui continuaient » et l’on rappelait qu’il avait crié jusque sous le couteau de la guillotine : « Je suis innocent ! » C’est sur ces entrefaites que le vieux Norbert et Jacques Cotentin arrivèrent à « l’Arbre-Vert ». Ils ne connaissaient point le pays. On ne les connaissait pas. La mère Muche les accueillit avec le sourire. Nous avons dit précédemment que Mme Muche avait retrouvé toute sa bonne humeur naturelle depuis la mort de son mari. Il n’y avait certes pas, dans les derniers événements, de quoi transformer cette bonne humeur en tristesse. Certes, elle avait été peinée, car elle avait bon cœur, de la fin prématurée de sa servante, mais celle-ci était depuis trop peu de temps à l’Arbre-Vert pour que sa patronne eût pu concevoir pour elle des sentiments d’amitié ou même un simple attachement, et comme, à la suite de ce mystérieux trépas, l’auberge ne désemplissait plus, Mme Muche en eût bientôt oublié la cruauté pour ne plus voir que ce qu’il lui rapportait… La saison d’hiver était d’ordinaire à peu près nulle à l’Arbre-Vert. Or, jamais Mme Muche n’avait fait de meilleures affaires !… La police, la justice, les journalistes étaient devenus ses clients habituels et lui faisaient une réclame qui attirait chez elle tout le département ! Le dimanche, on venait même de Paris, en partie fine. Le soir, l’auberge se vidait, chacun rentrant chez soi et les journalistes courant à leur rédaction. C’est le soir que survinrent l’horloger et son neveu. Ils demandèrent à souper et deux chambres. Avant de venir échouer à l’Arbre-Vert, ils avaient passé par Corbillères, où ils étaient descendus du train… Là, ils avaient posé d’adroites questions, mais rien dans les réponses ne pouvait les inciter à croire que Gabriel fût venu dans le pays. Le paletot de fourrure garni de faux astrakan et la casquette de loutre y étaient inconnus. Les deux hommes étaient descendus ensuite dans la solitude désolée du marécage… Ils étaient arrivés sur les bords du petit étang aux eaux de plomb… Et ils savaient que le pavillon abandonné qui dressait son ombre lugubre devant eux était la sinistre demeure dont on avait tant parlé… Il paraissait clos comme une tombe ; tout y était fermé, barricadé… Visage de bois, visage de brique, visage de glace sous son épais voile d’hiver… spectacle qui donnait le frisson… Ils en firent le tour, en proie aux pensées les plus sombres… Là, Christine avait poussé son premier cri de détresse… Où était-elle maintenant, Christine ?… Tout de même ; si l’autre était vraiment innocent, on pouvait encore espérer… Ils espérèrent. Rien jusqu’alors ne leur signalait son retour dans cet affreux pays où les crimes continuaient. Ils gravirent le coteau à travers bois, puis redescendirent dans la vallée des Deux-Colombes, sachant qu’ils trouveraient sur leur route l’auberge de l’Arbre-Vert et la Mère Muche, qui avait eu son rôle au procès. Et maintenant ils étaient en face de leur soupe, dans la salle basse et ils faisaient bavarder l’hôtelière, chose qui n’était point difficile. Elle avait acquis de l’importance depuis la dernière affaire. Celle-ci la remettait au premier plan. Sa photographie avait paru dans les journaux. Elle n’en était pas plus fière pour cela, mais elle était contente d’elle et de tout le monde et pleine de bonne volonté pour le client. Elle, non plus, elle n’avait vu personne qui ressemblât à celui dont ces messieurs lui faisaient la description. Pensez donc ; elle l’aurait bien remarqué !… Un homme avec une casquette de loutre, un paletot garni de faux astrakan et des bottes à revers !
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