Et elle les laissa là : « Je vous demande pardon, on me réclame en haut dans le « cabinet particulier » ! Et vous savez, ces messieurs sont exigeants !… Des gens de la haute, des lords et des sirs, des Anglais amis de la Dourga, qui ne pouvait pas souffrir la cuisine des Deux-Colombes… Paraît qu’on ne leur donne à manger que du riz là-bas ! » Quand elle fut partie, l’horloger poussa un soupir d’enfant. Non ! personne ne l’avait vu dans le pays !… Ah ! si ça pouvait ne pas être lui !…
« Mon oncle, soupira à son tour Jacques Cotentin, si je n’avais pas cet espoir-là… il y a beau temps que je me serais fait justice !… Vous pensez bien que la seule raison de ma conduite réside en ceci que j’ai toujours cru Bénédict Masson innocent ! Alors, vous comprenez ! s’il avait pu prouver lui-même son innocence… après sa mort !… – Tais-toi !… Tais-toi !… je comprends, je comprends trop !… mais Christine !… Ah ! qu’avons-nous fait ?… qu’avons-nous fait, mon Jacques ?… » Et le vieil horloger se prit à pleurer. « Vois-tu, Jacques, nous sommes maudits !… Il n’est pas permis à l’homme de faire revivre ce qui est mort !… – Alors, mon oncle, marchons comme les animaux, les yeux éternellement fixés sur la terre… et broutons !… mais depuis le jour où un front s’est tourné vers le ciel, vers la lumière, vers la vie… j’estime qu’il n’a plus le droit de retourner à son limon !… Toujours plus haut, ô créature, vers ton Créateur !… Toutes les religions nous prêchent la perfection… c’est par la science, cet effort vers Dieu, que nous y atteindrons !… La science n’a point d’aboutissement si elle n’arrive pas à faire d’une créature une créatrice !… Alors seulement nous nous mêlerons à Dieu !… Le Père, le Fils, le Saint-Esprit, mythe éternel du « ternaire » que nous appelons le mystère de la Sainte-Trinité !… c’est la vérité fulgurante, aveuglante pour qui ne détourne point la tête !… c’est tout le panthéisme. Le créateur, la créature, le souffle qui les unit, tout est inséparable… Nous passons notre temps à recevoir la vie et à la donner !… Les uns la transmettent par la chair… Nous, nous l’avons donnée par l’esprit !… Non, Gabriel n’est pas un sacrilège !… – C’est peut-être un crime et tu n’en mérites pas moins le bûcher ! fit l’horloger en essuyant ses larmes… Toute ta philosophie ne nous rendra pas Christine ! – Il nous la rendra, lui, puisqu’il est innocent !… » À ce moment, il y eut un grand bruit dans l’escalier… Les clients anglais de Mme Muche descendaient en s’interpellant le plus gaiement du monde, avec des éclats de rire forcés, des plaisanteries, de rauques exclamations dans une langue que ni l’horloger, ni Jacques ne comprenaient… Et ils parurent, traversèrent la salle basse, les yeux brillants, la face cuite par les alcools, fumant d’énormes cigares et se tenant roides comme perche, sans plier un genou en marchant, dans un équilibre trop correct et qui dénote chez ceux qui le maintiennent la conscience qu’un rien… le moindre choc… le plus petit faux geste pourrait le leur faire perdre !… La mère Muche à laquelle on venait de payer l’addition, les suivait avec des remerciements qui n’en finissaient plus et une admiration sans borne… « Ah ! ce qu’ils peuvent supporter ceux-là ! fit-elle quand ils eurent disparu… Je vous prie de croire qu’ils ne sont pas au régime sec !… Mes fioles sont vides !… Et ce n’est pas l’alcool qui leur fait peur !… Avec cela ils paient royalement !… Ils peuvent !… Paraît que c’est riche à millions !… C’est des lords et des sirs que je vous dis !… « Paraît même qu’il y en a un qui a été roi dans l’Inde !… Le plus rigolo, c’est lord Blackfield !… Paraît qu’il a été ambassadeur en Perse celuilà !… Ils n’en ont pas l’air, mais « ce qu’ils ont bu ! »… Ça me change de mon précédent pensionnaire qui ne buvait jamais rien !… Je me demande pourquoi il voulait qu’on le serve en cabinet particulier celui-là !… – De qui parlez-vous ? demanda tout de suite Jacques Cotentin, en échangeant avec l’horloger un rapide coup d’œil déjà chargé d’angoisse… – Mais d’un drôle de bonhomme qui était encore ici, il y a cinq jours, tenez !… d’abord, il était muet !… – Ah !… » Ce qu’il y avait dans ce « Ah ! » qui sortit en même temps des lèvres de nos deux voyageurs, nous ne saurions l’exprimer… Comparons-le simplement à un soupir d’agonie… « Oui !… oh ! un garçon qui était bien à plaindre, allez ! D’abord il était plein de tics, quand on l’examinait bien… Il marchait un peu comme on danse… Il semblait toujours prêt à s’envoler… Ça n’était pas déplaisant à voir… c’était même plutôt gracieux… Il semblait avoir la légèreté d’un oiseau Pour moi, c’était une façon qu’il avait d’être malade comme ça !… On voit si souvent des ataxiques qui ont tant de mal à allonger la patte !… Lui, il semblait plutôt réprimer ses mouvements, comme s’il craignait de ne pouvoir s’arrêter… C’était sûrement un blessé de guerre qu’on avait dû raccommoder en partie… Les gaz ? Une explosion ! Un morceau d’obus qui l’avait amoché ?… Je me le suis demandé… J’en ai vu passer ici, des réparés, depuis la Marne !… Il ne devait plus pouvoir parler depuis qu’il avait eu le menton enlevé !… – Le menton enlevé ? balbutia Jacques. – Oh ! on lui en avait remis un, et comment !… Ça avait été proprement fait, vous savez !… Mais tout le bas du visage ne formait plus qu’un bloc qui ne remuait guère… Avec ça, il avait des yeux magnifiques, et si doux, et si tristes… on aurait pleuré rien qu’en le regardant… ou bien on en serait tombé amoureux… Ah ! il était beau, dans son genre, on ne peut pas dire, malgré sa misère !… – Sa misère ? marmotta l’horloger. – Dame ! on est toujours misérable quand on vous a rafistolé un autre visage, si bien que ça a pu être fait !… Oh ! une belle opération, je ne dis pas !… on lui a collé une vraie figure de statue à cet homme-là !… mais quand on reste muet, n’est-ce pas ? Il se faisait comprendre par signes ou avec des mots d’écrit… Quant à être malheureux d’argent, certainement non !… L’argent ne lui manquait pas… et il aimait les bons morceaux… mais il ne buvait jamais. Il faisait entendre qu’il ne buvait que de l’eau, mais la carafe était toujours pleine… Il avait demandé qu’on le serve dans le cabinet particulier… j’ai pensé qu’il ne tenait pas à ce qu’on le voie manger, à cause de son menton artificiel… Il devait avoir malgré tout un solide appétit… Il ne laissait rien !… Bien souvent, j’ai cherché les os de poulet !… C’était à croire qu’on lui avait fabriqué une mâchoire de fer… à moins qu’il n’ait remporté des os pour son chien !… Il avait peut-être une bête chez lui, pour le consoler !… – Et… et… il est arrivé ici… tout seul ? – Tout seul !… – Et… et alors il ne couchait pas ici !… – Non !… Il devait avoir loué quelque chose sur le bord de la rivière, de l’autre côté des Deux-Colombes. Pour moi, il devait vivre seul, comme un loup !… dégoûté d’avoir été amoché comme ça, en pleine jeunesse… La dernière fois qu’on l’a vu ici, il n’avait pas l’air content… Je ne sais pas ce qui lui était arrivé, mais il n’était plus « à la bonne » !… Ses yeux qu’on avait vus si doux étaient devenus méchants ! méchants !… et, dans le cabinet particulier, on l’entendait qui marchait, qui marchait… ce jour-là il a même cassé la carafe !… Alors je suis entrée, je lui ai demandé ce qu’il avait, car, s’il était muet, il n’était pas sourd !… « Il ne m’a pas répondu… Il m’a regardée… Ses yeux étaient redevenus tristes et doux et j’ai cru qu’il allait pleurer… mais ça n’était pas son genre… Il m’a payé ce qu’il me devait et il est parti… je ne l’ai jamais revu… C’était la veille du jour où l’on a découvert le cadavre de ma pauvre Mariette. « Bien sûr que j’en ai parlé à la police quand elle est venue. J’ai donné les renseignements que je pouvais sur lui comme sur tous ceux qui ont passé par ici depuis trois semaines, un mois !… La police l’a recherché, mais je ne pense pas qu’elle l’ait rejoint, sans ça je le saurais !… Il aura quitté le pays. Quand on est comme ça on ne doit se plaire nulle part.
Comment était-il habillé ? questionna Jacques, la voix sourde. – Eh bien, comme tout le monde, en complet veston et un gros pardessus de bourgeois, qui ne lui allait, du reste, pas du tout. Ça lui flottait dans le dos. Mais il avait l’air de se ficher tout à fait de la toilette, comme de tout le reste ! » Cinq minutes plus tard, l’horloger et Jacques étaient sur la route. « C’est lui ! gémit le vieux Norbert en s’accrochant à Jacques. Il est revenu sur le théâtre de ses crimes comme un assassin qu’il est. C’est plus fort qu’eux. Seulement, lui, il continue ! Et Christine n’est plus avec lui. – Non ! mais Christine est vivante !… souffla Jacques. – Vivante ! Vivante ! qu’en sais-tu ? – Il ne venait à cette auberge que pour y chercher la nourriture qu’il lui portait !… puisque la nourriture disparaissait… qu’en eût-il fait ?… Ça n’était pas pour lui, bien sûr ! – C’est vrai !… mais c’est vrai !… râla l’horloger… mais où l’avait-il mise, Christine ? – Là où elle est peut-être encore ! » Le vieux Norbert comprit. Tous deux s’enfoncèrent à nouveau sous bois et redescendirent le coteau au bas duquel se dressait le pavillon funèbre, clos comme une tombe, au bord de l’étang, la demeure désormais célèbre dans les annales du crime, le repaire que les plus curieux n’osaient regarder que de loin, où le s****e de Corbillères-les-Eaux brûlait ses victimes, après en avoir fait des morceaux dans sa cave… Un suprême espoir et une suprême terreur hâtaient leur pas…
Ils sautèrent le mur qui, par-derrière, entourait le petit clos envahi par les ronces desséchées et gelées et qui n’était plus qu’un chaos depuis que la justice avait passé par là, creusant et bouleversant tout pour retrouver ce qui pouvait rester des victimes de Bénédict Masson… Une lune pâle et froide accompagnait leur lugubre expédition d’un regard qui n’était rien moins qu’ami… Le vieux Norbert faillit se casser la jambe en se laissant glisser dans l’enclos… Près du hangar qui servait autrefois de bûcher, de buanderie, et qui n’était plus qu’une sorte de dépotoir, Jacques tomba dans un trou où il se déchira et d’où il ne sortit qu’à grand-peine… La sinistre petite maison semblait se défendre contre l’approche de ce cambriolage qui venait troubler la paix misérable où la peur du passant la laissait depuis que les hommes de justice étaient partis en y laissant leur sceau. Mais eux, rien ne les arrêtait. Comme la porte leur résistait, ils forcèrent avec une bêche l’ouverture d’un double volet, cassèrent les vitres et pénétrèrent par une fenêtre. Jacques fit jouer son briquet, trouva sur une table une bougie à demi consumée dans son bougeoir, l’alluma… Ils étaient dans la fameuse cuisine en face du fameux poêle qui devait atteindre quelques semaines plus tard, aux enchères publiques, un prix exorbitant. Non, il n’y avait personne dans cette affreuse demeure, mais à maints indices, ils reconnurent qu’on l’avait habitée, il n’y avait pas bien longtemps !… Où donc aurait-il été mieux que là, pour y cacher sa dernière proie ?… Il était bien sûr que personne ne viendrait l’y déranger ! Cela avait dû être la première pensée de son cerveau, au sortir du coma mortel où l’avait plongé le geste du bourreau… Quand on se réveille, on retrouve souvent la pensée sur laquelle les paupières se sont closes… Corbillères, où Christine était venue si imprudemment se jeter, en quelque sorte, dans ses bras !… Et, rouvrant les yeux, il s’était retrouvé en face de Christine !… Vite, il l’avait emportée jusqu’ici pour y achever peut-être l’œuvre de sang qu’on ne lui avait pas laissé le temps d’accomplir ! Le vieux Norbert pensait avec horreur, en dépit des paroles qui voulaient être rassurantes de Jacques Cotentin, auxquelles celui-ci ne croyait peut-être pas lui-même, que telle avait dû être l’idée fixe de leur Gabriel, idée qu’il avait suivie, du reste, avec une astuce que tout dénonçait !… Cette fuite dans la direction opposée au pays qu’il voulait atteindre, dans le dessein de dérouter toutes les poursuites, à partir de Pontoise d’où il devait être revenu brusquement sur Paris par Pierrelaye, alors qu’on le cherchait du côté de l’Isle-Adam ou de Chars… cette fuite était un chefd’œuvre !… Elle avait été conçue avec une lucidité qui aurait pu remplir le prosecteur d’orgueil pour son ouvrage, mais qui faisait battre le cœur du vieil horloger d’épouvante et aussi d’un ressentiment tragique à l’endroit de son neveu !… Pouvaient-ils encore douter ?… Le silence et l’abandon de cette maison après le passage de Gabriel, passage dont ils retrouvèrent les traces à chaque pas, ne témoignaient-ils point qu’ils arrivaient trop tard, hélas !… Le vieux Norbert commençait à se heurter aux murs comme un homme ivre… En vain Jacques lui criait-il : « Mais rien ne prouve encore qu’il l’a amenée ici !… rien ne nous prouve qu’elle ne lui a point échappé ! » Hélas ! ils reçurent bientôt le coup le plus funeste… En pénétrant au premier étage, dans la chambre qui donnait sur l’enclos, ils se heurtèrent à un désordre inimaginable. Là, tout était bouleversé par une lutte qui avait dû être atroce ! Les meubles gisaient épars et, près du lit dont les couvertures avaient été arrachées, en face de la glace brisée en mille éclats, ils retrouvèrent la robe d’intérieur de Christine, sorte de peignoir d’hiver dont elle était vêtue quand le monstre l’avait emportée si brutalement, si farouchement de la maison de l’Île-Saint-Louis… cette robe n’était plus qu’une guenille tachée de sang. Le vieux Norbert la souleva dans un cri de désespoir, puis tourné vers son complice, vers son Jacques, il l’accabla de sa malédiction et, redescendant comme un fou l’escalier, traversant en courant et en trébuchant cette maison maudite, il s’enfonça dans la nuit… Là-haut, Jacques continuait ses recherches… D’une table renversée, un tiroir s’était échappé, et, près de ce tiroir, gisaient des papiers qu’il ramassa, des feuillets couverts de l’écriture de Christine !…