Chapitre 8

3000 Mots
C’étaient des bouts de papier froissés, maculés, sur lesquels elle avait écrit au crayon des notes hâtives quand elle croyait pouvoir disposer de quelques moments de solitude… On se doute de la hâte fiévreuse avec laquelle le prosecteur se jeta sur ces légers documents, les classa suivant la date, quelquefois la simple indication du jour de la semaine et des heures… Avidement, Jacques lut : « Il était à côté de moi quand je me suis réveillée dans cette chambre inconnue. Il veillait sur moi avec une hostilité farouche. « Ses regards me glaçaient. Jacques ! Jacques ! si jamais tu lis ces lignes, sache que je te pardonne. Je suis aussi coupable que toi ! Et papa aussi est coupable ! « Hélas ! Je crois bien que je vais payer pour nous tous !… Car il ne nous pardonne pas, lui !… « Songe que j’ai contribué pour ma grande part à le conduire où tu sais, devant la porte du cimetière de Melun… où tu ne l’as pas laissé entrer tout entier !… « Horreur ! il avait droit au repos éternel après le hideux châtiment ! et nous l’avons arraché à la grande paix de la terre… «… pour en faire un sujet d’expérience vivant ! « Oui, ceci est un crime, ton crime, Jacques, et aussi le nôtre ; mais nous en serons châtiés et avant longtemps. « J’ai lu cela dans ses yeux, comme dans un livre. « Lui qui m’adorait, il n’y a que de la haine pour moi dans ses yeux. « Et aussi, la ferme volonté de m’entraîner avec lui dans une catastrophe d’où cette fois il ne reviendra pas ! Et d’où on ne le fera pas revenir ! « Ses yeux me brûlent ; son masque immobile, que j’ai fabriqué de mes propres mains pour qu’il soit plus beau, m’épouvante, comme m’épouvanterait une figure de géhenne, sculptée dans le marbre du tombeau, dont les lourdes paupières se soulèveraient tout à coup pour me fixer d’un regard qui consume. « Ses beaux sourcils sont deux arcs redoutables dont les flèches font saigner mon cœur. « Je n’ai pas la force de réagir !… Je ne sais quelle langueur fatale coule dans mes veines… Je me laisse tomber au fond de mon destin comme au creux d’un abîme dont je ne rencontrerai jamais le fond !… Et cela est terrible et doux !… Je me sens épuisée comme cette pauvre Bessie, dont un monstre aspirait la vie, mais je n’ai pas la force, comme elle, d’appeler au secours ! « Jacques, je te confie ma dernière pensée : je ne demande qu’à mourir depuis que tu as mis dans la poupée de mon rêve une âme d’assassin !… « Ma poupée ! ma poupée !… j’avais mis en toi mon souffle, ma raison et mon âme ! « Et toi, Jacques, qu’y as-tu mis ?… « Tu y as mis ma mort !… « Qu’importe !… Je pense à cette mère imaginée par le poète à qui son fils a tranché la tête et qui emporte cette tête dans un panier… le fils tombe, la tête roule et la tête demande : « T’es-tu fait mal, « mon enfant ? » « Hélas ! hélas !… moi, qu’ai-je fait ?… c’est moi qui ai fait trancher la tête de mon enfant !… « Non ! non ! je ne veux pas mourir !… Je ne veux pas mourir !… Je suis à Corbillères !… Je ne veux pas qu’il fasse de moi ce qu’il a fait des autres !… « Je ne veux pas avoir le sort de la petite Annie !… Au secours ! au secours !… Moi aussi, je crie au secours, Jacques !… Mais, comme pour la victime du dernier des Coulteray, tu arriveras trop tard !… et je sais où sera mon tombeau !… « J’ai vu ce que Bénédict faisait des restes de la petite Annie ! Tu sais où tu dois chercher mes cendres !… « Horreur ! horreur ! voilà ce que tu as fait de moi, Gabriel ! Eh bien ! non, je ne te pardonne pas !… Tu trouvais donc que je l’aimais trop !c’est par jalousie que tu as fait cela, dis ?… « Sois heureux !… c’est toi qui auras été mon bourreau… » * * * «… Il est sorti !… J’ai essayé de fuir, mais on ne peut pas fuir de cette chambre. Elles ont dû en savoir quelque chose, celles qui sont passées par là !… « La fenêtre qui donne sur le jardin a des barreaux et la porte est d’une solidité à toute épreuve… « Il ne doit vous descendre de là que pour vous conduire à la cave, étape dernière avant… avant ce que j’ai vu !… Je deviens folle ! Mon Dieu, ayez pitié de moi ! « Est-ce une idée ? Quand il m’a quittée, tout à l’heure, ses yeux étaient moins méchants. « J’entends ses pas… dans l’escalier. « Ah ! j’ai peur ! j’ai peur ! » * * * « Il est entré. Il avait dans les mains un bol de bouillon chaud. Il me l’a tendu et ses yeux me priaient de le prendre. Ses yeux étaient doux et tristes. « Il ne me parle que par son regard. Il est muet, mais il pourrait me faire des signes. Un muet a cent façons de se faire comprendre. Mais lui, il se contente de me regarder et c’est tout ! Il pourrait m’écrire. Tu sais qu’il a « tout ce qu’il faut pour écrire ». Nous lui avons mis dans ses poches tout le nécessaire, avec ses clefs. « Il paraît au courant de bien des choses… Il sait se servir de ses clefs, des clefs que nous avons mises dans sa poche… cela, j’en ai la preuve… j’ai entendu hier certain bruit d’engrenage suivi d’un effrayant tintinnabulement de clefs et j’ai eu peur qu’il entre… « Mais je ne l’ai pas vu de la nuit… «… Et, ce matin, ses yeux sont tristes… « Est-ce que le danger serait passé ?… « On ne peut jamais être sûre de rien en face d’un personnage pareil ! Sais-tu à qui je pense quand je me trouve devant lui ? au moine Schwartz, ce bénédictin qui aurait inventé la poudre et qui, après une première déflagration, craindrait toujours de voir exploser son mélange… « Eh bien, moi, je crains toujours de voir exploser Gabriel… « Un sérum radioactif en a fait une chose dont tu n’as peut-être pas mesuré toutes les conséquences !… « Sans compter que tu as mis dans la boîte crânienne le cerveau de l’homme de Corbillères !… Tu as déchaîné la tempête de sang qui m’a emportée, m’a roulée jusque-là et fera de moi quelque chose qui ressemblera à la petite Annie ! » * * * «… Il sort !… il va chercher ma nourriture… Il est triste parce que je ne mange pas… ou si peu !… Quelquefois, je l’aperçois (par l’interstice des persiennes) qui quitte la maison (ce qui lui arrive ordinairement entre cinq et six heures du soir, alors que la nuit est déjà complète)… Il va sans doute aux provisions… J’attends dix minutes et puis je me mets à crier comme une folle, dans l’espérance que l’on m’entendra… « Mais qui m’entendrait ?… « Personne n’ose plus passer par là quand tombe le soir… Ah ! nous sommes bien gardés par la peur !… » * * * «… J’ai encore entendu aujourd’hui le bruit de l’engrenage d’horloge… toujours suivi de cette effarante danse des clefs et de l’affreux claquement de son volet !… (tu sais ce que je veux dire, Jacques ?)… Alors je suis renseignée… je sais que son regard est descendu au fond du gouffre intérieur. « Quand il remonte de là, après avoir vu ce qu’il a vu par son volet, j’ai toujours peur que ce soit la fin pour moi ! « Mais peut-être redoute-t-il cela, lui aussi, car enfin cet homme m’a aimée d’un cœur sauvage… et il n’est pas entré. Il m’a fait entendre seulement la danse des petites clefs derrière ma porte et il s’est enfui !… » * * * « Je te disais qu’il était au courant de bien des choses : je reste, en effet, persuadée que, lors de la dernière et suprême expérience, lorsque nous croyions que la première réaction nerveuse ne se manifesterait pas avant la deuxième semaine au plus tôt, il entendait déjà !… « Or, nous nous entretenions autour de lui, sans aucune gêne, parce qu’aucun signe extérieur ne nous avertissait qu’il eût commencé à sortir du coma… mais s’il ne pouvait faire encore aucun geste, le cerveau entendait !… Il se connaissait déjà par nos paroles imprudentes… « Il entendait les observations, lorsque, tel un professeur qui fait une démonstration sur le patient endormi, tu te penchais sur son gouffre intérieur !… « Seulement, voilà, il était déjà à l’état de veille… Et il t’a entendu refermer le volet ! « Et il a entendu remuer les petites clefs !… « Et il a su à quoi elles servaient, les petites clefs ! » * * * « Où veut-il en venir ?… Cette situation ne saurait durer… Que manigance-t-il ?… Il est maintenant tout le temps fourré dans le jardin… « Par l’interstice des persiennes… je l’ai vu passer avec des outils… une pioche… une pelle… « Et je l’entends remuer de la terre !… « J’ai peur !… J’ai peur !… « Il ne les brûle plus !… Le feu, ça se voit de loin !… Il ne peut plus y avoir de feu de cheminée chez Bénédict Masson !… «… Alors il creuse la terre… » * * * « Cette danse des clefs est infernale… Elle m’empêcherait de dormir si je pouvais dormir… « Au moment où je m’y attends le moins, où je m’assoupis dans une torpeur animale, tout à coup, elle vient frapper mes oreilles et me remplir d’un nouvel effroi. « Il le sait ! certes, il le sait ! et je sais, moi, ce qu’il veut dire quand il agite ses clefs dont le bruit le précède dans l’escalier, comme un rire démoniaque !… « Oui, oui !… j’ai parlé de la danse des clefs, mais c’est de leur rire, de leur éclat de rire qu’il faut avoir peur !… « Elles remplacent le rire effroyable qu’il ne peut pas avoir, mais qu’il aurait sûrement s’il pouvait rire après être descendu, d’un coup d’œil, d’un seul coup, au fond de son gouffre intérieur !… « Elles semblent me dire : « Toi aussi, tu sais ce qu’il y a au fond de ce gouffre-là !… Tu n’ignores rien de ma mécanique… » Et elles paraissent éclater de rire !… « Et elles repartent, elles redescendent… elles s’éloignent… ce n’est plus qu’un lamentable petit tintinnabulement de rien du tout !… » * * * « Aujourd’hui, ses yeux sont plus tristes que jamais, ses gestes sont calmes et lents, son attitude est tout à fait, tout à fait accablée… Il me semble bien lent à se mouvoir… et j’espère !… j’espère !… « Ah ! avoir tant attendu son premier geste !… Voilà maintenant que je n’ai plus qu’un espoir… qu’il retourne à son néant ! Tu te rappelles ce que tu disais, Jacques… ce que « tu craignais » alors ?… que la suture se fît trop vite !… Parce que, après les premières réactions, tu entrevoyais (comme conséquence) une trop rapide dépression… Seigneur ! faites que ce ne soit pas une illusion !… Il se ralentit ! Il se ralentit ! » * * * « Jacques ! Jacques ! Jacques !… Il ne se ralentissait que pour mieux bondir ! Jacques !… l’effroyable machine s’est réveillée !… « Ce n’est plus Gabriel !… Ce n’est même plus Bénédict ! c’est un horrible tourbillon !… « C’est une force insoupçonnée de la nature que nous avons déchaînée !… « C’est une trombe ; un cyclone !… « Il m’a brisée… déchirée !… « Et il va revenir !… Non ! non… je ne veux pas qu’il m’emporte en bas… je ne veux pas descendre !… Je sais ce qu’il a fait des autres, en bas !… dans l’abattoir !… « Mais je n’ai plus de force !… Je n’ai plus de force !… « Je ne suis déjà plus qu’une plaie !… » L’émotion causée par la « continuation des crimes de Corbillères » ne faisait que grandir. L’opinion publique était soulevée. Oubliant, naturellement, qu’elle avait été la première à exiger la condamnation de Bénédict Masson, elle accusait maintenant la Sûreté, le parquet, la cour et le jury d’avoir, comme toujours, agi à la légère, sans preuves définitives ! Le pauvre relieur (c’est ainsi maintenant qu’on l’appelait dans les faits divers) avait été certainement victime d’une effroyable machination – on ne disait pas laquelle – mais, puisque les crimes continuaient, on ne pouvait plus douter de son innocence. On se déchirait dans la grande presse ; la polémique la plus farouche mettait aux prises les « leaders » en renom ; la justice avait trouvé des défenseurs. On avait publié une interview du garde des Sceaux. On fit grand bruit autour d’une déclaration du procureur de la République : « Que les crimes continuent à Corbillères, disait ce haut magistrat, cela ne prouve rien en faveur de l’innocence de Bénédict Masson ! Cela prouve que Bénédict Masson a eu un ou des imitateurs, voilà tout ! Ce n’est pas la première fois qu’une épidémie de ce genre se manifeste dans une contrée où les esprits ont pu se trouver, en quelque sorte, suggestionnés par les événements !… – Eh bien, s’il a eu des imitateurs, trouvez-les !… » répliquait-on au procureur. Je vous prie de croire qu’on les cherchait. Nous avons dit que les inspecteurs de la Sûreté générale étaient « sur les dents ». Quant à leur chef, M. Bessières, on racontait déjà qu’il était question de le remplacer. Nous vous laissons à penser s’il fit bon accueil à l’huissier qui lui annonça, le matin où nous nous transportons dans ses bureaux, qu’un visiteur demandait à lui parler pour faire des révélations de la plus haute importance sur les crimes de Corbillères… « Faites entrer ! » s’écria-t-il. Et en même temps, il appuyait sur un bouton de sonnette placé sous son bureau. Tandis qu’on introduisait le personnage annoncé, un soi-disant « secrétaire » venait s’installer à une petite table où il y avait « tout ce qu’il faut pour écrire », quand on n’écrit pas à la machine. M. Bessières, après avoir fait un signe discret à son employé, dévisagea le nouveau venu… c’était un vieillard. Il était fort agité, congestionné, enflammé. Il regardait le chef de la Sûreté générale avec des yeux hagards. « Serait-ce un fou ? » se demanda aussitôt M. Bessières. Mais le visiteur lui parut d’esprit plus sain, en dépit de son agitation, lorsqu’il l’entendit déclarer tout d’une haleine : « Monsieur le directeur, vous pouvez être tranquille ! la justice n’a point condamné un innocent. Il y a une raison pour que les crimes de Corbillères continuent, et cette raison, hélas ! je suis à peu près le seul à la connaître ! – Eh bien, il faut me la dire, cher monsieur ! Prenez donc la peine de vous asseoir ! – Merci ! je ne puis pas rester assis ! Si vous saviez, monsieur le directeur, la nuit atroce que j’ai passée ! – Vous me raconterez cela tout à l’heure, cher monsieur, mais pour le moment… – Tout !… je vous dirai tout. Toute la vérité. Il faut que vous sachiez… Il faut que le monde sache… – La raison pour laquelle les crimes de Corbillères continuent ! » précisa M. Bessières, qui ne redoutait rien tant que de voir cet homme excité se perdre dans des considérations personnelles ou étrangères à son sujet. Le vieillard se pencha sur M. Bessières, ou plutôt projeta sur lui une tête où fulgurait la prodigieuse émotion de son âme en désordre, et sa bouche proféra : « Les crimes de Corbillères continuent, monsieur, parce que Bénédict Masson n’est pas mort ! » Le monde est un théâtre, la vie une comédie, souvent un drame, et les hommes des comédiens plus ou moins habiles, sifflés ou applaudis, mais toujours brûlés du désir d’attirer sur eux l’attention de leurs contemporains. On ne se doutera jamais de l’influence que certaines grosses affaires judiciaires peuvent exercer sur des esprits qui passaient jusqu’à ce jour pour bien « équilibrés »… Le hasard les a mis de « l’affaire ». Ils veulent briller au premier rang. Que n’inventeraient-ils point pour augmenter leurs petits rôles, donner plus d’éclat à leurs témoignages ?… M. Bessières était depuis trop longtemps de la partie pour n’être pas sur ses gardes. Tout de même, on a beau avoir pris l’habitude de ne s’étonner de rien, il ne s’attendait pas à ce coup-là !… Évidemment, c’était une explication ! Les crimes de Corbillères continuaient parce que Bénédict Masson n’était pas mort !… Il répondit au vieillard excité : « Alors, vous avez trouvé cela, vous ? – Monsieur, lui répliqua l’autre, qui paraissait de plus en plus énervé, je vais vous dire tout à l’heure ce que j’ai trouvé !… – Oh ! je vous le dis d’avance, moi, ricana M. Bessières, vous n’avez pu trouver mieux. Songez donc !… réfléchissez donc un peu, cher monsieur !… (À propos vous ne m’avez pas dit encore votre nom, mais c’est une formalité dont se chargera, tout à l’heure mon secrétaire.) Voilà donc où nous en sommes : Bénédict Masson n’est pas mort, mais il a été guillotiné… – Non, monsieur ! – Comment ! il n’a pas été guillotiné ? – Si, monsieur ! – Alors, il est mort ?
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER