Province d’Owari – 12 septembre 1557

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Province d’Owari – 12 septembre 1557Le soleil de la fin de l’été inondait les rizières de la province d’Owari. La chaleur humide de ce début d’automne rendait parfois l’air difficile à respirer et la faune était comme saisie de torpeur. Pourtant, perché sur un cerisier, un oiseau surveillait les allées et venues sur le chemin étroit, encadré d’arbustes et de buissons entrelacés. Son attention était captée par les bruits, les odeurs et les mouvements de la nature autour de lui. Mais, tout à coup, il se figea devant un nouveau spectacle. Surgissant des buissons, un homme de petite taille venait d’apparaître au pied de son arbre et semblait s’agiter nerveusement. Après s’être assuré qu’il était seul, l’homme se laissa tomber sur ses fesses et ferma les yeux, comme pour se reposer. Puis, regardant autour de lui, il découvrit l’oiseau sur sa branche. — Bonjour monsieur l’oiseau ! L’individu esquissa un sourire étonnant. Son visage était à la fois humain et presque animal. L’oiseau eut un mouvement de surprise, mais continua à le regarder. — Sais-tu, l’oiseau, que je vais à présent jouer mon destin à cet endroit même ? Moi qui ne suis rien qu’un simple paysan, je vais tenter ma chance et essayer de prendre ma place dans ce monde si turbulent. Si je réussis, je ne serai plus jamais l’objet des moqueries stupides que j’entends depuis des années. On verra bien qui est le plus malin ! Qu’en penses-tu, oiseau ? Le petit homme observait avec bonhomie le moineau perché sur sa branche. Ses couleurs étaient peu habituelles avec son plumage gris foncé et son ventre argenté finement marbré. Son corps était fin et agile. Mais ce qui retenait l’attention de l’individu, c’était le regard aigu, perçant de l’oiseau, comme s’il était capable de comprendre ce qu’il lui disait. Ce petit animal lui plaisait beaucoup. — Porte-moi chance l’oiseau, j’en ai besoin. Ce que je vais faire est osé, comme tout ce qui change l’ordre des choses. Si je n’y parviens pas, ma vie s’en trouvera obscurcie, et même finie. Je ne peux pas échouer, mon avenir en dépend. Souhaite-moi la réussite, l’oiseau, j’ai vraiment besoin de ton aide ! Le petit volatile semblait de plus en plus intéressé par ce petit homme à l’allure étonnante, voire un peu grotesque, au-dessous de lui. Il semblait charmé par la bonne humeur et la simplicité qui se dégageaient de lui, comme s’ils se connaissaient depuis longtemps et qu’une amitié les liait déjà. Mais le moineau n’eut pas le temps d’observer plus longtemps son interlocuteur. Des bruits de sabots, au loin, semblaient provenir du chemin et se rapprochaient rapidement. Des cris se mêlèrent au tumulte des chevaux et l’ensemble prit des allures de menace galopante. — Ça y est… le moment est arrivé. Mon destin est en marche ! Levant la tête vers le cerisier, le petit homme sourit une dernière fois à l’oiseau. — Va-t’en l’oiseau, ce qui arrive est une sorte d’ouragan et tu es bien trop petit pour y résister. Moi-même, j’ai peur d’être emporté par ce que je vois à présent. À quelques centaines de mètres, un nuage de poussière annonçait un groupe de chevaux lancés au galop se rapprochant à grande vitesse. En plissant les yeux, le petit homme commençait à distinguer la silhouette du cavalier de tête, suivi par quatre autres hommes. Les cris des cavaliers, à présent parfaitement audibles, stimulaient les montures, qui avançaient pourtant à vive allure. Quand la distance fut suffisante, le petit homme écarquilla les yeux. Il reconnaissait à présent les vêtements et la stature du cavalier de tête. L’allure déterminée et vigoureuse de cet homme ne laissait aucune place au doute. Il avait lancé sa monture à la limite de ses possibilités et distançait déjà les autres cavaliers d’une bonne cinquantaine de mètres. Son regard tendu vers la route semblait embrasser tout ce qui se trouvait autour de lui. Tokichirô sut à ce moment qu’il allait jouer sa vie et changer son destin à jamais. Ce qu’il allait faire était extrêmement dangereux et pouvait lui être fatal si le cavalier ne le voyait pas assez tôt. Rassemblant son courage, il se positionna au milieu de la route, sur la trajectoire directe du cheval et, dans un moment de quasi-terreur, il s’accroupit, mit les bras en avant et attendit la mort avec angoisse. Le sol se mit alors à trembler avec beaucoup plus de violence sous lui et les cris du cavalier et le hennissement du cheval devinrent tout à coup si proches de ses oreilles qu’ils lui semblèrent envahir tout son univers dans un accès de fureur et de bruit. Tokichirô comprit tout à coup qu’il avait perdu et que le cheval allait l’écraser sous ses sabots dans une douleur insupportable. Il serra les poings et ferma les yeux dans l’attente de la mort. À ce moment précis, la terre cessa de trembler et le bruit disparut. Pensant être passé dans l’au-delà, Tokichirô tenta d’ouvrir les yeux et ne vit que de la poussière qui se dissipait peu à peu. Deux sabots d’un cheval se trouvaient devant lui. Mais il n’eut pas le loisir de les observer plus longtemps, car une voix violente s’abattit sur lui comme le tonnerre. — Abruti ! Triple idiot ! Que fais-tu en travers de mon chemin ? Veux-tu mourir bêtement comme un stupide paysan que tu es ? Sais-tu à qui tu as barré la route ? — Oui Seigneur, je ne le sais que trop bien, mon insolence est impardonnable, mais c’était la seule façon d’attirer votre attention. Le cavalier regarda avec surprise et mépris cette tache sombre et mouvante au milieu de la route, qui avait interrompu son exercice préféré et qui lui faisait perdre son avance sur ses hommes. D’ailleurs, ceux-ci arrivaient maintenant à son niveau dans un nouveau nuage de poussière, surpris de voir leur maître arrêté en pleine course. — Seigneur, que se passe-t-il ? Êtes-vous blessé ? Déjà, les quatre jeunes hommes avaient dégainé leur sabre et, en quelques instants, entourèrent leur chef. En manœuvrant, l’un d’entre eux manqua d’écraser l’homme toujours prosterné sur le sol. — Attention, tu vas écraser cette bouse que j’ai dû éviter ! Le jeune chef se mit à rire fortement et, regardant ses hommes, leur montra Tokichirô, à présent totalement recouvert de poussière, qui n’osait plus bouger, cerné par les sabots des cinq chevaux qui piaffaient autour de lui. — Alors, qui es-tu donc pour me barrer la route ? J’espère pour toi que tu as une bonne raison, sinon mon sabre va avoir sa dose habituelle de sang et nous pourrons jouer à la balle avec ta tête… Parle, vite, je n’ai pas de temps à perdre ! Tokichirô comprit que le moment crucial était arrivé, celui du quitte ou double. Dans quelques secondes, il aurait réussi ou bien serait déjà un cadavre. Lentement, il releva la tête et regarda au-dessus de lui. Le cavalier qui se tenait sur son cheval était jeune et son regard presque effrayant, comme si une sourde colère le tenait constamment en alerte. Il était vêtu de façon étrange pour un jeune seigneur. Son kimono très simple ne recouvrait qu’une partie de son corps, dévoilant une musculature puissante. Ses cheveux longs, au lieu d’être soigneusement disposés en chonmage1, étaient simplement retenus par une corde à l’arrière de sa tête, évoquant plus un rônin2 qu’un noble. Devant l’allure presque terrifiante du cavalier, Tokichirô lui adressa spontanément un grand sourire pour tenter de l’amadouer. — Ah ! quelle tête bizarre ! Regardez ce bougre ! C’est incroyable, il n’est pas humain, on dirait un singe qui sourit ! Habitué à ce genre de moqueries, Tokichirô ne montra aucune mauvaise humeur et, au contraire, continua de sourire aux cavaliers, comme si, à présent, le point de non-retour était atteint et que plus rien ne pouvait l’arrêter dans son projet. Cela eut pour effet de déclencher encore plus de rires parmi les cavaliers, qui oublièrent du coup leur colère d’avoir été stoppés dans leur course. — Oui Seigneur, il est vraiment drôle ce bonhomme. Bien plus que les paysans que l’on voit d’habitude. Même s’il est sale et qu’il pue comme eux, au moins il provoque la bonne humeur. Le jeune seigneur le regardait à présent avec intérêt. Son regard sévère avait disparu et un air amusé parcourait son visage. Le changement était radical. — Bon, que veux-tu, monsieur le Singe ? Tu as une requête ? Ton voisin t’embête et tu veux que j’intervienne en ta faveur ou bien un de mes hommes a des visées sur ta femme ? Dans ce deuxième cas, il est possible que je me joigne à la compétition. Vas-y, parle ! Encouragé par la bonne humeur qui s’installait peu à peu, Tokichirô se réjouit de voir qu’une fois de plus son sourire bizarre lui attirait les bonnes grâces des gens qu’il rencontrait. Il sentit tout à coup que son projet se présentait bien et qu’il sortirait probablement vivant de cette affaire, quelle qu’en soit l’issue. — Seigneur Oda, je ne suis qu’un simple ashigaru3 et, à vos yeux, je n’existe même pas. J’ai pourtant servi plusieurs années le seigneur Matsushita, lui-même vassal du seigneur Imagawa. Celui-ci m’a confié de nombreuses missions, mais je rêve de gloire et d’aventures et j’ai entendu dire que vous étiez promis à un grand avenir. C’est pourquoi je souhaiterais tellement vous servir et faire partie de votre armée. Je ne demande pas grand-chose, un toit me suffirait et je mange peu. Vous auriez un soldat expérimenté et solide qui ne vous coûterait presque rien. Veuillez accepter ma requête, je vous en prie ! Oda Nobunaga regarda l’homme qui se présentait à ses pieds. Il avait déjà vu tellement de paysans au bord de la famine lui demander un poste qu’il ne fut pas surpris de cette requête. Les années où les récoltes de riz étaient mauvaises, c’étaient des hordes de prétendants qu’il fallait ainsi repousser. Mais là, il sentit qu’il y avait quelque chose de différent. Alors qu’il avait d’abord pensé sabrer celui qui avait failli le faire chuter de cheval, il était à présent étonné par la façon dont ce petit bonhomme avait retourné la situation à son avantage. Son sourire était communicatif et il n’avait montré aucune rancune malgré les insultes. Finalement, ce petit homme-singe lui plaisait bien. — Tu veux me servir, mais tu as déjà quitté ton premier maître. Tu vas sûrement recommencer avec moi. Tu parles d’une recrue ! Les autres cavaliers se mirent à rire à leur tour en entendant la réplique de leur maître. Ils aimaient tous le ton direct et le côté très pragmatique de Nobunaga, si différent des autres seigneurs japonais qui faisaient de longues phrases pour masquer le plus souvent leur manque d’action. Eux aussi trouvaient le petit homme assez drôle avec sa mimique simiesque. — Seigneur Oda, je n’ai pas quitté mon maître, je n’aurais jamais osé le faire. C’est lui qui, me connaissant, m’a conseillé de vous rejoindre sachant que je vivrais plus d’aventures à vos côtés que dans le clan Imagawa. Il sait que, sans action, je ne tiens pas en place ! La réponse plut au jeune Nobunaga. Le clan voisin était effectivement un peu mou et désuet à son avis. Imagawa Yoshimoto, qui le gouvernait, se donnait des airs raffinés comme à la cour de Kyôto, mais n’agrandissait pas son domaine alors qu’il était puissant, bien plus puissant que le clan Oda. — Me donnerais-tu ta vie si je te le demandais ? — Oui Seigneur, ma vie à chaque instant pour vous servir. Nobunaga regarda à nouveau le jeune homme. Il devait avoir à peine quelques années de moins que lui, mais son faciès le vieillissait fortement et, malgré son sourire amusant, il donnait l’impression d’avoir dix ans de plus. Pourtant, en y regardant de plus près, on décelait au fond de ses yeux une sorte de malice qui étincelait discrètement. Ce regard lui plut. Après tout, si ce « singe » était aussi malin que l’animal du même nom, il y aurait sûrement des choses utiles à lui faire faire… — Tiens ! Voici ton premier travail à mon service, accomplis-le comme si ta vie en dépendait, ce qui est le cas d’ailleurs. Le chef du clan Oda jeta à terre deux sandales qu’il n’utilisait pas quand il montait à cheval. Elles étaient simples et déjà abîmées, mais, pour Tokichirô, elles ressemblaient à des reliques sacrées qu’il n’osait pas toucher. — Tu seras mon porte-sandales. Chaque fois que je me déplacerai, tu seras derrière moi et tu me chausseras et me déchausseras quand il le faudra. Sois vif, rapide, concentré à mes côtés. Je ne supporte ni l’à-peu-près ni les erreurs. Il t’en coûterait la tête dans ce cas. — Merci Seigneur. Personne ne vous servira avec autant de dévouement que moi. Utilisez-moi autant que vous le voulez… Nobunaga se laissa aller à un sourire à ces paroles. Il pressentait que cet homme était un bon choix et qu’il pourrait s’en servir aisément. Heureux de son acquisition, il se tourna vers ses cavaliers, leur montra la route menant à son château de Kiyosu et lança son cheval au galop… — Essayez de me rattraper si vous le pouvez ! Ah, ah ! En quelques secondes, les cinq cavaliers s’élancèrent à bride abattue à travers les arbustes du chemin en criant pour encourager leurs chevaux. Ramassant rapidement comme un trésor les deux sandales abîmées, Tokichirô, le visage baigné de larmes, se précipita en courant à leur poursuite, sans espoir de les rattraper, mais mû par une force incroyable qu’il n’avait encore jamais éprouvée. — J’arrive Seigneur, mon maître ! Sur le cerisier, le moineau regarda partir le petit homme dont le destin venait d’être changé à jamais. Il le suivit du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse de sa vue puis il lança un cri strident et s’éleva dans les airs dans la même direction.
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