Château de Kiyosu – 5 juillet 1559Des pas pressés sur les parquets de bois résonnaient à travers tout l’étage inférieur du château. Rapides, nerveux, les pieds nus tambourinaient à intervalle régulier, créant une sorte de rythme effréné auquel vinrent s’adjoindre peu à peu d’autres pas dont la cadence semblait vouloir se fixer sur le tempo principal sans pouvoir y arriver.
— Dépêchez-vous, dépêchez-vous !
Le petit homme qui venait de prononcer ces mots apparut au fond du couloir principal. Vêtu d’un kimono clair, il tenait dans sa main gauche un éventail noir avec lequel il battait frénétiquement la mesure sur sa jambe, comme pour indiquer l’état d’excitation dans lequel il se trouvait. Son visage ne montrait pourtant aucun signe d’énervement, mais au contraire une sorte de joie intérieure qui le faisait jubiler.
Derrière lui, plusieurs serviteurs du château, cuisiniers, lingères, ménagères, essayaient tant bien que mal de suivre le rythme rapide de ses pas, certains avec visiblement un peu de mal, tant celui-ci était élevé… La doyenne des dames de compagnie semblait proche de l’apoplexie, mais elle n’aurait cédé sa place au premier rang pour rien au monde.
Arrivé devant le grand escalier qui descendait vers la porte extérieure, le cortège stoppa brusquement, ce qui provoqua quelques bousculades involontaires parmi les participants. La première dame de compagnie s’arrêta enfin de courir, mais, emportée par son élan, faillit se heurter à l’homme en kimono. Celui-ci n’eut que le temps de l’éviter et, malicieusement, se tourna vers elle.
— Dame Shinagawa, aurais-je été trop lent pour vous ?
Devant le visage de l’homme éclairé par un sourire immense, allant d’une oreille à l’autre, la dame de compagnie tenta de reprendre ses esprits et sa contenance. Puis ayant retrouvé sa dignité, elle se força à sourire :
— Non, non, Maître Kinoshita, c’était parfait, mais j’ai dû glisser au dernier moment et je vous en demande pardon.
Tokichirô la regarda d’un air amusé et, profitant de ce qu’elle s’inclinait devant lui, il adressa un clin d’œil aux jeunes servantes qui se retenaient de rire, mais dont les yeux étaient remplis de joie d’être en présence du maître Kinoshita. Ce petit homme, qui était au service du seigneur Oda depuis presque deux ans, était si différent des autres hommes du château ! Alors que les guerriers et les serviteurs de haut rang étaient très hautains et sérieux, cet homme au visage si drôle ne cessait de rire et de faire régner la bonne humeur autour de lui. Sans prétention, il s’adressait à chacun avec bienveillance, y compris les serviteurs. Ainsi, en l’espace de quelques mois, il était devenu indispensable dans le château et aimé de l’ensemble du personnel. Ses facéties nombreuses avec dame Shinagawa amusaient naturellement l’ensemble des serviteurs qui accouraient dès qu’il s’adressait à la vieille femme.
Aujourd’hui était pourtant un jour spécial. Après deux mois de travaux menés tambour battant par l’ensemble du personnel sous la pression directe de Tokichirô, le château de Kiyosu était enfin totalement rénové et allait être présenté au seigneur Oda en personne. Les détails de cette cérémonie avaient été supervisés par le maître Kinoshita en personne et rien n’avait été laissé au hasard, depuis l’arrivée de Nobunaga jusqu’au banquet et au spectacle de la nuit. Tout était prêt et il ne manquait plus que l’invité principal.
Debout au centre de l’escalier, Tokichirô disposa de chaque côté les principaux serviteurs de la maison Oda, plaçant près de lui dame Shinagawa et surtout quelques jolies demoiselles de compagnie qu’il avait repérées depuis longtemps. Il s’assura ensuite que tout était parfaitement en ordre autour de lui, vérifia une nouvelle fois son kimono, fit un clin d’œil à une jeune servante et s’assit à même le sol pour attendre l’arrivée de son seigneur.
— Maître Kinoshita, vous n’y pensez pas ! Vous ne pouvez pas attendre le seigneur Oda par terre !
La première dame de compagnie s’étranglait, une fois de plus, devant les manières de cet homme, si peu respectueux du protocole du château. De fait, depuis que ce traîne-misère était arrivé un beau jour dans les pas du seigneur Oda, il n’avait été pour elle que tourments. Comment un tel être avait-il pu séduire le maître de ce château ? Il était petit, laid, rustre, sans éducation et, pis que tout, il avait l’air heureux tout le temps, ne se rendant même pas compte de l’état de sa condition. Et le plus incroyable dans tout cela, c’est que ce serviteur de bas niveau, tout juste bon à porter les sandales de son maître, s’était élevé dans la hiérarchie du château à une vitesse incroyable du fait de sa proximité avec le seigneur Oda. Il venait même d’être nommé intendant du château quelques semaines auparavant. En apprenant cela, elle avait failli défaillir de honte ! Et elle devait à présent lui obéir. Elle ne comprenait pas pourquoi les dieux s’étaient ainsi acharnés sur elle sans raison, elle qui avait toujours fait preuve d’une retenue et d’une discrétion sans égales. De façon un peu honteuse, elle se mit à penser que le style un peu désinvolte du seigneur Oda était peut-être pour quelque chose dans ce choix choquant.
Le Singe ne s’était même pas retourné après la remarque de la première dame de compagnie. Il était perdu dans ses pensées. Si la présentation d’aujourd’hui se passait bien, il gagnerait totalement la confiance du seigneur Oda et conforterait sa place auprès de lui. Fort de cette relation privilégiée, il pourrait alors viser le titre de samouraï auquel il tenait tant et que son père n’avait jamais réussi à obtenir. Ce serait une récompense inespérée qu’il oserait demander un jour.
Il n’eut pas le temps de poursuivre ses réflexions. Le bruit des sabots d’un cheval se fit entendre dans le honmaru4. Quelques secondes plus tard, un hatamoto5 de Nobunaga apparut dans l’encadrement de la porte d’entrée du château. Il était vêtu d’un kimono d’été sombre et ses mains étaient posées sur les deux sabres fixés dans son obi6. Tokichirô se releva aussitôt et s’inclina en direction du cavalier. Celui-ci regarda l’ensemble des personnes présentes en haut des marches, reconnut le Singe et, sans le saluer, lui déclara :
— Préparez-vous tous, le seigneur Oda est de retour de sa visite à la rivière ! Accueillez-le avec respect !
En un seul mouvement, toutes les personnes s’inclinèrent avec respect en direction du samouraï. L’ambiance relâchée des instants précédents avait totalement disparu pour laisser place à une forte tension. La présence d’un samouraï était toujours synonyme de précaution chez les serviteurs et Tokichirô, le sachant également, ne prenait aucun risque avec ces hommes d’armes.
Le guerrier, ayant vérifié que tout était prêt pour recevoir son maître, se retourna et ressortit à l’extérieur. Aussitôt, deux gardes armés de lances entrèrent à sa place et se positionnèrent en silence au bas de l’escalier, dans lequel tout mouvement avait cessé. Les regards étaient tous fixés sur l’entrée située en contrebas, d’où parvenait la lumière crue du soleil d’été. Sous l’effet de la chaleur et de l’excitation, Tokichirô sentit des gouttes de sueur ruisseler sur sa nuque et se perdre dans le col de son kimono. Il avait perdu un peu de son assurance et se concentrait sur l’endroit où son maître allait apparaître.
— Inclinez-vous devant le seigneur Oda !
Avant même que le garde ait fini sa phrase, l’assistance tout entière se prosterna selon le protocole, le front à quelques centimètres du plancher, et attendit patiemment d’être invitée à se redresser. Tokichirô entendit un pas familier qui montait rapidement les escaliers menant au premier niveau du château. Le glissement des sandales de son maître sur les marches de pierre lui rappela que c’était lui, durant des mois, qui en avait pris soin, ce qui lui avait permis de partager de façon inattendue une proximité inimaginable avec ce seigneur.
— Ah ! Le Singe !
Comme à son habitude, Nobunaga avait apostrophé son serviteur de manière provocante devant toute l’assemblée. Il semblait aimer cette façon de se moquer de ce petit homme qu’il avait ramassé un après-midi sur un chemin et qui lui servait de souffre-douleur quand il ne pouvait exposer autrement sa mauvaise humeur. Au début, Tokichirô l’avait un peu mal vécu, mais il s’était rendu compte que ces moqueries, étonnamment, n’étaient pas toujours méchantes et qu’elles étaient même parfois familières. Il en avait conçu alors une sorte de fierté personnelle d’être ainsi apprécié de cet homme pourtant réputé si dur.
— Je vous présente mes respects, Seigneur, ainsi que ceux de tous vos serviteurs.
— Ah donc ! Et pas un mot pour dame Kitsuno à mes côtés…
Tokichirô se risqua à lever les yeux vers son maître, debout devant lui. En contre-plongée, la vision qu’il eut alors était la parfaite illustration de la personnalité d’Oda Nobunaga. Solidement plantée sur ses deux pieds, les mains sur les hanches, sa silhouette le dominait totalement. Le seigneur Oda était vêtu d’un kimono foncé où apparaissent les mons7 de son clan en surimpression jaune. L’obi qui retenait son vêtement soulignait sa taille fine, tout en mettant en valeur ses épaules proéminentes, accentuant l’impression de puissance qu’il dégageait. Orné d’une fine moustache, son visage en triangle était illuminé par des yeux d’une intensité brûlante qui tétanisaient la plupart du temps ses interlocuteurs. Mais, aujourd’hui, un fin sourire s’inscrivait sous ce regard perçant. Il était de bonne humeur.
— Je vous demande pardon, Seigneur, je ne savais pas que dame Kitsuno était à vos côtés. C’est un grand honneur, Dame Kitsuno, de recevoir votre visite !
Le Singe releva un peu plus la tête et regarda la jeune femme en face de lui. Dès le premier jour, il avait été ébloui par sa beauté et son regard si profond et il est probable que son maître l’avait été tout autant lors de leur première rencontre. En plus de son admiration, Tokichirô éprouvait un sentiment de gratitude immense pour cette femme qui, dès le premier jour, avait eu de la compassion pour lui, alors que tous les habitants du château s’étaient moqués de son apparence grotesque. Au milieu des quolibets et des insultes, le regard plein de bonté de Kitsuno avait été un refuge dans lequel il avait recouvré des forces. Depuis ce jour-là, le Singe avait voué une quasi-adoration à la belle Kitsuno, et cette admiration plaisait à Nobunaga qui éprouvait une réelle fierté d’avoir une telle épouse.
— Bonjour, Tokichirô, je suis heureuse de vous revoir. Quel magnifique kimono, il vous va à ravir…
Oubliant l’étiquette qui obligeait à ne pas montrer ses sentiments et à rester parfaitement neutre, le Singe sourit d’un seul coup de toutes ses dents, retrouvant sa mimique habituelle qui faisait tant rire Nobunaga. Kitsuno sourit également un peu plus, retrouvant le Tokichirô qu’elle avait aperçu le premier jour et qui l’avait charmée par son sourire si drôle et si proche de celui d’un enfant.
— Dame Kitsuno, j’ai choisi ce kimono en l’honneur du seigneur Oda et je suis content qu’il vous plaise. Je vois que le moment important va bientôt arriver et j’en suis ravi.
Kitsuno posa machinalement la main sur son ventre à présent très proéminent qui indiquait que la naissance était proche. Le sublime kimono clair qu’elle portait faisait ressortir ses magnifiques cheveux noirs dont les deux tresses verticales couvraient en partie le haut de son cou et de ses épaules. Ses longs yeux foncés ressortaient comme deux joyaux dans son visage poudré de blanc. Derrière elle, ses dames de compagnie paraissaient presque sans éclat, malgré le soin qu’elles avaient apporté à leur apparence.
— Merci, Tokichirô, je crois que la date de la naissance approche vite à présent. Encore quelques semaines et je pourrai donner, je l’espère, un troisième enfant au seigneur Oda.
Le Singe entendit un discret mouvement derrière lui. Il n’eut pas besoin de se retourner pour savoir que dame Shinagawa venait instinctivement de réprouver les paroles de la jeune concubine du seigneur Oda. Ce dernier ne faisait aucun effort pour cacher la jeune femme qu’il aimait, ne passant plus de temps avec son épouse officielle, Nohime, qui ne pouvait lui donner d’enfant.
— Alors donc, le Singe, tu as réussi l’impossible ! Ce château qui était en déshérence et à moitié en ruines a enfin retrouvé ses lustres d’antan… Cela faisait des années que les choses traînaient et toi, en l’espace de deux mois, tu as restauré l’ensemble. Bien, mais comment as-tu fait ? Tu as invoqué des esprits malins pour t’aider ? De la magie noire peut-être ?
Tout en parlant, Nobunaga roulait entre ses doigts sa fine moustache, et regardait, amusé, son ancien porte-sandales toujours incliné au sol.
— Allez, relève-toi ainsi que tes assistants et explique-moi tout cela dans la salle du donjon ! Suis-moi !
Joignant le geste à la parole, Oda se dirigea souplement vers l’escalier de bois foncé qui menait aux étages supérieurs où était située sa résidence. Même si les marches étaient assez larges, elles étaient également abruptes et, ménageant sa concubine, il lui offrit galamment sa main pour l’aider à monter l’escalier en toute sécurité. Toutes les personnes présentes autour de lui notèrent une fois de plus le traitement particulier que le seigneur d’Owari8 réservait à la jeune femme, lui qui était plutôt connu pour sa rudesse et son agressivité.
— Retournez à vos occupations pendant que j’accompagne le seigneur !
D’un claquement de main énergique, Tokichirô dispersa rapidement les serviteurs autour de lui et, après avoir bien vérifié que chacun repartait vers ses tâches, il se précipita avec agilité dans l’escalier à la suite du couple, en sautillant de marche en marche. Ravi de l’humeur de son maître, son visage avait retrouvé sa bonhomie et il se réjouissait d’avance de pouvoir montrer au jeune couple son exploit, probablement annonciateur d’une belle récompense.
Après avoir grimpé au dernier étage du tenshu9, Oda s’arrêta à l’entrée de la grande pièce de réception, soutenant toujours Kitsuno, légèrement essoufflée par le dernier escalier, le plus raide du donjon. Il ne chercha pas à cacher son étonnement ni sa satisfaction devant le spectacle qu’il découvrait. La salle, entièrement restaurée, avait perdu l’aspect lugubre qu’elle avait encore quelques semaines auparavant. Les murs avaient été nettoyés et tapissés d’une belle tenture claire qui reflétait parfaitement les rayons du soleil qui entraient librement dans la pièce. Les nouveaux tatamis10 posés sur le sol apportaient eux aussi une note claire et joyeuse à l’ensemble, faisant oublier l’ancien parquet foncé. Au milieu de la pièce, une table basse de Chine entourée de quatre coussins et d’un repose-bras permettait de savourer la tranquillité et la beauté du paysage. Une calligraphie représentant le motif « Enso » en forme de cercle était suspendue en face de la porte d’entrée, rappelant aux visiteurs un des principes zen qu’affectionnaient tant les guerriers japonais. De plus, avec ses portes ouvertes sur le balcon extérieur, cette salle paraissait incroyablement plus grande que ses dix jôs11 de surface.
— Incroyable, comme c’est beau ! Bravo, Tokichirô, vous avez créé un autre monde !
Le visage de Kitsuno reflétait une joie authentique. Elle découvrait avec ravissement comment cette bâtisse inconfortable qu’elle n’aimait pas beaucoup habiter s’était transformée, comme par magie, en un endroit chaleureux et confortable. Tout lui plaisait : la simplicité de la pièce, mais également sa lumière, l’atmosphère qu’elle dégageait. Elle la traversa lentement et, s’approchant d’une des portes qui donnait sur le balcon extérieur, elle admira le paysage devant elle.
Nobunaga regarda la jeune femme qui s’appuyait doucement contre le chambranle de la porte. Comme à chaque fois, il sentait son âme s’élever par sa simple présence qui le rendait heureux depuis toutes ces années. Elle transformait les jours sombres en instants de bonheur et les mauvaises nouvelles et les coups du sort paraissaient moins cruels quand c’était elle qui en parlait. De toute sa vie d’enfant et d’adolescent malmené par les adultes, Nobunaga n’avait jamais reçu autant de lumière et d’amour pour lui seul. La voir si heureuse en ce moment éclairait sa propre vie. Cela le consolait de ce qui s’était abattu sur lui les mois précédents, tout spécialement l’exécution de son frère Nobuyuki qui avait comploté contre lui. Cette trahison lui avait rappelé que, même au sein de sa propre famille, il n’avait jamais pu trouver le moindre espace d’amour de toute sa vie.
— Le Singe, tu es redoutable ! Tu t’es surpassé… Comment as-tu fait alors que les autres n’ont pas réussi à faire grand-chose ? Dis-moi tout.
Devant le sourire de son maître, Tokichirô était dans un état presque second. Lui, si souvent rudoyé, moqué par Nobunaga ou ses officiers, récoltait pour la première fois les fruits de ses efforts. Fou de reconnaissance, il ne put s’empêcher de sourire de toutes ses dents, déclenchant, une nouvelle fois, un éclat de rire de son maître, toujours pas habitué à l’apparition soudaine de cette face hilarante.
— Seigneur, j’ai fait du mieux possible pour vous et pour dame Kitsuno, et je suis ravi que vous soyez heureux. Pour être honnête, je n’ai pas de secret autre que celui de tout organiser, tout superviser, tout contrôler et tout recontrôler encore une fois. De plus, vous serez heureux d’apprendre que je n’ai dépensé qu’une partie du budget que vous m’aviez confié. Ces artisans ont tendance à augmenter les prix dès que c’est le château qui achète. J’ai bien négocié avec eux et ils ont dû consentir une bonne réduction pour rester les fournisseurs officiels de votre maison.
— Ils n’ont probablement pas été très heureux de cette façon de faire, mais je dois reconnaître que ton bon sens paysan a été bien utile, car nos finances ne sont pas immenses et tant mieux s’il me reste un peu d’argent. Je pourrai ainsi offrir un beau kimono à ma bien-aimée pour célébrer cette nouvelle naissance qui s’annonce.
Nobunaga regarda le Singe. Dans son nouveau kimono, celui-ci avait quand même meilleure allure que le petit paysan sale qu’il avait ramassé sur la route, deux ans auparavant. Malgré la moquerie dont il avait fait les frais au château au début, ce jeune garçon l’avait étonné. Supportant toutes les railleries, il n’avait manifesté aucun esprit de revanche, mais avait au contraire fait preuve d’une bonne humeur continue et communicative. Cherchant toujours à rendre service à chacun, il s’était rapidement forgé de solides amitiés et les moqueries avaient cessé peu à peu, à l’exception des bushis12 qui ne se privaient jamais de le rabaisser, comme pour tous les serviteurs. Tous, sauf l’un de ses généraux, Shibata Katsuie, qui, comme lui, l’avait pris en affection.
Nobunaga, séduit par les capacités d’organisation du Singe, se demanda soudain s’il ne serait pas plus avisé de mieux se servir des qualités d’un tel homme. Son armée, assez faible au regard de celles de ses voisins, était un peu hétérogène, dépareillée, et manquait vraiment de panache. Et si la solution se trouvait devant lui ?
— Le Singe, tu mérites une récompense pour ce que tu as fait. Tu as rénové ce château à l’abandon en seulement deux mois et le résultat est à la hauteur. Je connais ton plus cher désir et quelque chose me dit que je vais y accéder… Je vais te confier un détachement de dix hommes. À toi d’améliorer leur équipement, leur entraînement, leur discipline, leur endurance. Dans plusieurs mois, tu me présenteras le résultat et nous verrons si tu as réussi une nouvelle fois. Es-tu content ?
Tokichirô se prosterna d’un seul coup au pied de son seigneur, face contre terre, les deux mains posées à plat sur le tatami. Il ne bougea pas durant quelques secondes, brisé par l’émotion, puis se ressaisissant, répondit d’une voix étrangement faible.
— Seigneur, je ne sais pas comment vous exprimer ma gratitude. Dois-je comprendre que je suis élevé au rang de samouraï pour vous servir, malgré mes origines si modestes ? Est-ce vraiment possible ?
Nobunaga regarda le petit homme à ses pieds. Sa joie faisait plaisir à voir. Il apercevait distinctement les tressaillements du corps de Tokichirô qui tremblait d’émotion. Il sourit à nouveau et son regard fut attiré par celui de Kitsuno qui s’était retournée et qui regardait elle aussi la scène avec émotion. Elle sourit à son tour en regardant Nobunaga.
— Oui, tu deviens samouraï à partir d’aujourd’hui. Tu porteras le daishô13 et tu seras appelé par ton nom de famille, Kinoshita. Tu quittes le monde des serviteurs pour celui des guerriers. Mais attention ! En prenant ces sabres, tu m’offres ta vie que tu devras sacrifier sans hésitation pour me servir. Es-tu prêt à un tel sacrifice, le Singe ?
Relevant lentement la tête, le Singe présenta un tout autre visage que quelques secondes auparavant. Il était baigné de larmes coulant lentement sur ses joues. Ses yeux avaient perdu de leur malignité et ne montraient plus qu’une grande reconnaissance. Essuyant sa joue d’un revers de manche, Tokichirô répondit d’une voix maintenant bien plus assurée.
— Oui Seigneur, sans hésiter ! Je serai toujours là pour vous défendre et j’accepterai les missions les plus dangereuses que vous me confierez afin de vous remercier, jour après jour, de la bonté dont vous faites preuve à mon égard. Ordonnez et j’obéirai…
— Parfait, parfait. Demain, je te donnerai tes sabres. Allez, laisse-nous admirer les reflets du soleil. Fais-nous porter du thé et des friandises et disparais avant que je ne change d’avis !
Nobunaga se mit à rire et Kitsuno l’imita. Demeuré assis au sol, le Singe retrouva son sourire habituel, ce qui augmenta encore la bonne humeur du couple.
— Maintenant que vous êtes samouraï, devrai-je vous appeler Kinoshita san ou bien pourrai-je continuer à utiliser Tokichirô ?
Le Singe s’inclina profondément devant la jeune femme et, éprouvant toujours cette reconnaissance pour ses attentions répétées, essaya de lui répondre. Mais l’émotion qui le submergeait l’empêchait d’exprimer réellement tout son enthousiasme et toute sa gratitude. Il ne put que bredouiller quelques sons informes sans véritable sens.
— Ah, Kitsuno, tu viens de réaliser un prodige ! Tu as réussi à faire taire le Singe. Lui qui est si volubile et qui a toujours quelque chose à dire, est incapable de parler… par timidité peut-être. Je vais donc répondre pour lui. Tokichirô sera un nom parfait. Allez, va à présent !
Acquiesçant de la tête, le petit homme s’inclina une dernière fois pendant que le couple s’installait autour de la table, le regard dirigé vers le paysage extérieur que l’on voyait au travers de la porte grande ouverte. Il imprima dans sa mémoire cette image si paisible et si heureuse qu’il avait l’occasion de contempler. Puis, se tournant vers l’escalier, il sortit silencieusement de la salle. Il avait l’impression que, aujourd’hui, sa vie venait vraiment de commencer.